dimanche 3 novembre 2024

Accueil > Les rubriques > Cerveau > En dehors

Art & Émancipation

En dehors

, Lucie Camous

S’emparer de l’espace public, renverser le regard dominant
« La praxis sera organisée et développée en stratégie et en tactique révolutionnaire »


 
L’exposition En-dehors invite huit artistes contemporain·e·s , No Anger, Laurie Charles, Lou Chavepayre, Rémi Gendarme-Cerquetti, Kamil Guénatri, Mélanie Joseph, Marguerite Maréchal et Benoît Piéron, ainsi que trois collectifs, Crashroom, les Handi.es Tordu.es, les Dévalideuses, directement concerné.e.s par le handicap et/ou la maladie, à présenter des œuvres qui rendent compte de leurs expériences sous l’angle de l’émancipation.

Selon Lucie Camous, la commissaire, l’exposition ne se situe pas dans l’idée d’essayer de changer le regard sur le handicap, mais bien plutôt de l’exposer en tant que tel, de l’exploser, de le démultiplier comme autant de formes et contre-formes, de l’ancrer dans l’expérience, le très concret, l’être en tant que tel.
Quand faire l’expérience de l’invalidation de son propre corps par une oppression systémique est donné aux travers des œuvres situant le handicap non plus comme impliquant un défaut quelconque, une soustraction d’une part de soi-même, mais comme proposition ontologique.

D’où la construction de stratégies de résistance qui s’incarnent dans les œuvres, afin de reconstruire le handicap non plus comme subit mais comme une praxis, une pratique par lesquelles transformer le monde, la structure sociale et construire une identité propre.

Marguerite Maréchal, Escalier inversé, ficelle, plâtre, plomb. Vue d’exposition, 2023.

Travailler le regard comme un médium, comprendre ce qui se projette sur le corps d’autrui quand la construction de la norme commence directement dans le regard de l’autre et non par l’identité de la personne elle-même, est au cœur de la démarche.
L’exposition propose ainsi de renverser ce regard, de renverser cette norme déshumanisante jusqu’à amener à questionner le capitalisme dans ce qu’il monétise jusqu’au corps même des personnes par la captation du temps, de la productivité humaine.
Cette exposition revendique de se positionner dans une marge qu’elle construit dans l’En Dehors.

En dehors, c’est aussi Variation Podcast dans lequel les artistes prennent le temps de parler de leurs pratiques, de mettre en œuvre la pluralité des voix. Nous vous en livrons quelques extraits.

No Anger, Dans ma voix, d’autres voix, vidéo, 51 min, 2024

No Anger
Comme fil rouge, c’était parfait, parce que, dans ces trois mots, était dit tout ce que nous voulions raconter dans l’expo, à savoir comment survivre, comment vivre, comment évoluer, comment créer ou faire de l’art, en contexte validiste. Parler des stratégies de résistance, c’est intéressant (voire très important) parce que ça va à l’encontre d’une partie de l’imaginaire validiste. Ça permet de défaire la narration d’une personne handicapée passive, d’une personne handicapée vue comme objet, qui n’a pas de capacité d’agir ou de résistance. Ça défait aussi l’image d’une personne handicapée désinscrite des logiques sociales et de luttes politiques. C’est un peu comme si, dans l’imaginaire validiste, il y avait incompatibilité entre personnes handicapées et luttes sociales, comme si nous étions de mignons petits êtres apolitiques.

Laurie Charles, Rue de Livourne, série de deux peintures, peinture vinylique sur bois, 2023

Laurie Charles
Pour moi, la stratégie de résistance, elle opère au travers de l’écriture de narrations subjectives, d’autofictions et de fictionnalisation de sa propre maladie — comment elle devient un personnage autre qu’une identité, comment on peut la réintégrer avec d’autres personnages dans un récit. Je fais des liens entre des auteur·ice·s, des pratiques artistiques et des moments de l’histoire militante. Entre auto-théorie et auto-immunité, j’essaie de poétiser et de mélanger les genres littéraires. Réinventer le langage permet de redéfinir les notions qui étaient normées par le langage biomédical : cela permet de réécrire « la part manquante » avec les récits personnels et les expériences de vie.
Le terme de résistance fait aussi écho à ces micro-communautés et ces gestes artistiques qui viennent participer de la micropolitique pour créer un langage contre le langage normalisant qui invisibilise l’ensemble de nos pratiques. Il y a pour moi cette chose à défendre, cette sphère intime, c’est ça la politique.
Et évidemment, il y a la question primordiale de la temporalité, résister à la productivité et au temps capitaliste par des pratiques lentes, par des pratiques qui sont le reflet de notre état de corps.

Marguerite Maréchal
Le handicap est en soi aussi une pratique de résistance. Je trouve ça très fort d’imposer cette pensée, d’imposer ce renversement et d’imposer le handicap autrement que comme il est représenté, c’est-à-dire comme une tare ou un malheur. Aller vraiment dans la résistance permet d’assumer chacun des actes, chacune des difficultés rencontrées, comme une manière de s’opposer à la façon dont on construit autour de nous, et d’enclencher de nouvelles formes de construction. Je réfléchi à la façon dont je peux pratiquer la résistance, le corps ou le handicap dans ma vie et dans mon travail, aux notions d’utilité, d’inutilité, à comment renverser les usages, comment un usage qui n’est pas pensé comme tel est aussi un usage. Ainsi je cherche à détourner les matériaux, à étirer les formes jusqu’à atteindre leur limite.

Mélanie Joseph, vidéogramme, sans titre, vidéo-élicitation avec le groupe junior à Paris, mars 2022.

Mélanie Joseph
La recherche-création, c’était la meilleure réponse pour moi. J’avais le sentiment d’avoir un conflit intérieur, je sentais qu’il y avait des choses dont j’étais dépossédée. Le doctorat m’a permis de mieux appréhender le fait qu’on ne m’a pas transmis ma langue, qu’on ne m’a pas transmis l’histoire de ma communauté. Ça m’a permis de comprendre le monde comme il fonctionne à travers la présence ou l’absence des personnes sourdes dans la société et en même temps, de faire ce lien entre mon vécu de l’oppression au quotidien et mon travail sensible. Je m’intéresse aux relations de pouvoir, à la façon dont la violence s’exprime. J’essaye de prendre des bouts de ma vie quotidienne et chaque événement, de le déplier, de le décortiquer, de faire une petite opération chirurgicale sur ces moments vécus d’oppression et de discrimination. La méthode scientifique et l’approche sensible de l’art sont, pour moi, totalement complémentaires.

KamilGuénatri,Coloris Corpus,performance à la Fabrique,centre d’art universitaire, Université Toulouse Jean Jaurès, 2022. Photo : Jérôme Carrié / Assistant : Valentin Enderle.

Kamil Guenatri
La performance comme médium artistique fait partie de la stratégie de résistance : je dois être impérativement là, présent dans l’espace, pour que le travail puisse se faire. Être présent, faire œuvre dans le lieu est aussi une part de la stratégie de résistance. C’est vraiment quelque chose qui questionne ma contrainte et la contrainte de mobilité et d’inaccessibilité dans le milieu social. C’est primordial pour moi d’être présent dans les travaux que je présente — pas juste à être présent dans les vernissages : être présent dans l’acte de créer. Confronter le stigmate de l’inaccessibilité. Ce qui est primordial quand je performe, c’est aussi donner à voir mon corps hors norme et ce que je peux acter dans ma situation physique. Ce sont des enjeux que je ne pourrais jamais décrire, qui ne peuvent exister qu’à l’instant où cela se passe. Ce que perçoit et reçoit le public, c’est quelque chose qui est vraiment de l’ordre de l’intime entre moi et le public.

Benoit Piéron, Strap-on II, draps réformés des hôpitaux, lumière LED, mannequin fessier, 2024. Photo : Tadzio.

Benoît Piéron
L’empathie est un peu mon médium : (je crée) des vecteurs d’empathie, par exemple en connectant le côté crafty et le côté esthétique à l’empathie et dans certains cas aussi au cute, à la tendresse. Je parle de l’empathie comme tactique : il s’agit d’émotions, de donner des formes à la maladie qui ne soient pas une sorte de « seconde peine », que les « métaphores de la maladie » puissent aussi nous connecter au plaisir, ou qu’on puisse le voir différemment et explorer sa profondeur (c’est un peu une citation de Susan Sontag).
Un des trucs les plus importants et un fondement de mon existence — c’est vraiment perceptuel, très phénoménologique — c’est ce qui constitue ce rapport au corps si particulier et cette conscience de son intériorité. La conscience de ce qui se passe à l’intérieur et de la capacité à agir dessus ou à être en interaction avec, parce qu’on n’a pas eu le choix de dialoguer avec ce qui se passe à l’intérieur, avec cette impermanence et cette conscience de
l’impermanence. On essaie d’interagir et d’être en dialogue avec ces compagnies qu’on héberge, toutes ces petites colonies. En ce moment, ce qui m’intéresse beaucoup, c’est, en partant d’un peu toutes ces expériences qui sont liées à un corps à l’horizontale, à un corps qui n’est pas dans une force musculaire et tout ce que ça fait vivre aussi de rapports de domination, de réussir à connecter à des expériences du monde des valides et tout d’un coup d’essayer de trouver des occurrences, de raccrocher à ce qui parle à tout le monde.

Lou Chavepayre, Absence de cul, bronze, thermostat électrique, chauffage, 2022.

Lou Chavepayre
On n’existe pas seule : mon premier élan est de chercher une place et un moyen de faire partie, rejoindre la société humaine et sortir du cloisonnement de la sous-humanité que représente le monde du handicap. Alors oui, bien sûr, il s’agit de résistance et de subversion. Ces choses, ces sentiments, ces gens que personne ne veut voir, je veux les montrer. Pas pour provoquer mais pour révéler d’autres points de vue et réalités.
Je crois que mon travail peut être regardé à travers le prisme de la résistance. Pour autant, je n’ai pas fait un choix de revendication. Je suis peut-être plus intéressée par une manière plus douce, un genre d’aïkido qui consisterait à tendre la main vers l’autre pour l’entraîner à moi.

Voir en ligne : CRAC de Sète

En Dehors
du 05/10/2024 au 05/01/2025
Commissariat : Lucie Camous co-écrit avec No Anger
Le Crac propose en même temps Vertiges, une exposition/installation d’Alice Brygo.
Crac Occitanie
26, quai Aspirant Herber à Sète.