dimanche 3 novembre 2024

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Art & Émancipation

Déranger

, Enka Blanchard

Il existe des personnes qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, sous prétexte de leurs corps déficients. Dans les musées, les galeries, les concerts — y compris en plein air—, dans les arènes où l’on danse et les salles où rit l’audience, jusqu’aux écrits, où même le mot couché sur papier peut se relever pour témoigner de leurs absences.

Il ne s’agit pas ici de mettre en valeur les rares symboles célébrés malgré leurs « particularités ». Il ne s’agit pas non plus de célébrer ces artistes dont la réputation vient de leurs parcours, d’avoir « dépassé leur handicap » et réussi à s’intégrer ainsi à la société des valides (mais comme citoyens de seconde catégorie bien sûr).

Parlons de ceux qui dérangent, qui jouent sur cette (hyper)(in)visibilité. Parlons de Carmen Papalia et de sa canne de quatre mètres, danger public pour les passants qui ne peuvent ignorer la présence de l’aveugle. Parlons du masochisme public de Bob Flanagan, rejetant son devoir de prendre soin de son corps pour le détruire publiquement (notamment dans son clip de tortures non simulées pour Happiness in Slavery de Nine Inch Nails), qui devint paradoxalement le doyen des personnes atteintes de mucoviscidose (à quand le remboursement des actes BDSM par la Sécurité sociale ?). Parlons du rap de Wheelchair Sports Camp et de son « Kalyn you talk too much — shut up you walk too much ».

Parlons des dizaines de contributions au projet Private Places, Public Spaces, de Kavanagh et Mason-Bish, où s’enchaînent les témoignages d’attouchements publics, parfois quotidiens, pour le simple fait d’être perçues comme handicapées. Parlons des punks qui mettent des picots sur les poignées de leurs fauteuils pour éviter d’être emmenés de force, et qui subissent l’opprobre des personnes bienveillantes privées de l’opportunité de faire leur BA. Parlons de la bienveillance réelle, des bancs et coussins installés par Finnegan Shannon dans les musées pour critiquer l’injonction à observer l’art debout.

Parlons de l’absurde, parlons des yeux en plastique collés sur les prothèses d’Ashley Shew, qui dévisagent le passant dont les yeux étaient déjà rivés sur l’anomalie corporelle. Parlons de la fanfare qui suit Carmen Papalia et guide ses pas mieux qu’une application avec IA et GPS, au détriment des passants. Parlons de la canne aux milles yeux d’Aaron Taylor (en haut de l’article). Parlons de Connie Panzarino en manifestation, agitant sa pancarte indiquant « les gouines avec des trachéos peuvent bouffer des chattes sans prendre de pause pour respirer » (plus éloquent en langue originale ci-dessous).

Connie Panzarino at a Pride march in Boston

Parlons des handicapés méchants (que mon correcteur grammatical utilisant de l’IA contre ma volonté cherche obstinément à corriger en « handicapés » tout court) et de leurs luttes. Parlons de ceux qu’on parque dans des usines pour qu’ils se sentent utiles et moins handicapés, alors qu’on les exploite pour moins de 20% du SMIC. Difficile de faire de l’art quand on vit dans la misère sans contrôle sur sa propre vie.

Parlons de ces voix et mains tues, ou plutôt, laissons-les s’exprimer, peu importe leurs modes d’expression. Laissons-les nous interpeller, nous interloquer, nous déranger. Cela nous aidera peut-être à enfin comprendre que le sort de tout humain est d’être au plus temporairement non-handicapé.