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Danser avec les fous
l’hôpital psychiatrique comme espace de création
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Je me suis mis à pleurer.
Je n’avais rien senti venir, ni la brûlure des larmes, ni leur parcours sur mon visage.
Après la représentation, je regardais leurs yeux, la tension des corps après ce moment passé ensemble sur la scène du théâtre de la Verrière.
Le chemin que nous avions défriché dans l’espace de la réalité de leur hospitalisation. Je pleurais. J’en avais besoin. C’était ma façon à moi de les applaudir.
Je me souviens de notre première rencontre, de mon arrivée dans le pavillon des patients « au long cours », du cercle que nous avons formé pour nous présenter et de la façon dont j’ai introduit mon travail de plasticien. Une feuille de papier photographique, ma main posée dessus et la trace laissée par le soleil quand je l’ai retirée en les invitant à répéter ce geste. Moment magique de la rencontre avec une réalité indicible. Geste préhistorique de la trace de la main sur la paroi de la grotte. Le contact était établi.
Nous avons réveillé le passé enfoui de l’humanité qui est en nous.
Nous avons partagé ensemble ces performances artistiques pendant cinq ans au sein du pavillon D3. Nous avons fabriqué des images à partir de papier photographique et de lumière.
Plus besoin d’appareil photo, juste des traces sur du papier. Le degré zéro de l’écriture photographique. Nous avons projeté ces artefacts sur l’écran, nous les avons accompagnés de textes.
Nous avons réalisé des vidéos d’instants partagés.
Nous avons chanté, parlé, dansé avec des images invisibles projetées sur le plancher de l’espace scénique.
Nous n’étions pas là pour soigner mais pour créer un espace de propositions artistiques où chaque patient et chaque personne de l’équipe soignante pouvait trouver une place, la sienne.
février 2025
Extrait du livre « Danser avec les fous »
Un des thèmes majeurs du Judson fait toujours écho à notre contexte et nos pratiques : « Rapprocher l’art de la vie se traduit par des expériences dans des lieux diversifiés, notamment dans la rue, ou par la participation de performeurs non-danseurs. Cela a des conséquences à double détente : d’une part, la reconnaissance des mouvements quotidiens élémentaires – marcher, courir, s’habiller, se déshabiller – comme éléments dansés constitue une sorte de “degré zéro de la danse” qui va permettre à certains de faire redémarrer l’élaboration d’un langage gestuel, sans prendre pour fondement aucune des techniques préexistantes (classique ou moderne) [1]. »
L’accueil d’un de nos spectacles à la clinique de La Borde fut une expérience déterminante. Je m’y rendis une première fois avec deux infirmières, Dominique Weiss et Sophie Gibelin, pour préparer la venue des danseuses et danseurs. Après la représentation, Jean Oury reçut le groupe dans son bureau. Il avait immédiatement compris notre projet : réussir à mélanger, le temps d’une danse, malades et soignants, sans que les spectateurs les distinguent, « échapper à une logique de statut ». C’est l’art qui doit prévaloir et ce faisant, faire disparaître les clivages sociaux. À quoi sert de distinguer sur la scène qui est infirmière de qui ne l’est pas ? On reproduirait le fonctionnement de l’institution. Chacun participe à une chorégraphie collective avec le corps qu’il a. Des corps qui ne sont pas uniformisés. La diversité, la maladresse étaient les clés de notre esthétique.
Notes
[1] Marcelle Michel et Isabelle Ginot, La danse au XXᵉ siècle, Paris, Bordas, 1995, p.145.
Danser avec les fous Le livre
ISBN : 978-24-872-7901-8
Auteurs : Madeleine Abassade
Éditeur : Langage Pluriel
250 pages Couleur et NB, 200x140 mm
parution : mai 2025, 23,00 €
Contact presse : coralinelamaison@gmail.com
Madeleine Abassade et Olivier Perrot vous convient à un moment privilégié de performances et de rencontre
autour du livre Danser avec les "fous", le samedi 4 octobre à 19h30 à La Guillotine - Les pianos, à Montreuil.
© Photo Olivier Perrot Atelier de danse et photogramme 2013




