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(DÉ)GÉNÉRÉ(E)S
une assemblée d’images indociles
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Quarante-deux artistes aux pratiques parfois contradictoires partagent une même méfiance envers les récits trop simples. Présentées sous la forme d’un vaste cabinet de curiosités contemporain sous le commissariat de Nicolas Havette, les images se répondent, se contredisent parfois, se contaminent souvent. Retour sur une exposition du Off à Arles, qui était présentée en juillet dans la maison d’enfance de Lucien Clergue.
En 1937, le régime nazi présentait l’exposition Entartete Kunst : « Art dégénéré ». Le mot désignait ce qui devait être rejeté : les formes impures, les imaginaires réfractaires, les artistes qui échappaient à l’ordre esthétique et politique. Près d’un siècle plus tard, le terme n’a rien perdu de sa violence. Il continue de circuler, parfois sous d’autres noms. Chaque époque invente ses catégories, ses exclusions, ses normes du visible. Chaque époque décide quelles images rassurent et quelles images dérangent. Les périodes brunes s’affirment rarement tout de suite par les autodafés. Elles commencent par le classement des corps, des récits et des images.
Nous vivons dans une période où les discours affirment une simplification désirable. Les identités se cristallisent, les récits se ferment, les nuances deviennent suspectes, les lignes sont droites, l’organique ne résiste plus à la rigidité des normes. Les algorithmes privilégient ce qui ressemble déjà à ce que nous connaissons. Le doute devient un défaut, la complexité : un obstacle.
De cette sensation, Nicolas Havette a lancé un appel à participation sous le titre : (DÉ)GÉNÉRÉ(E)S.
Non pour rejouer une histoire connue, mais pour interroger ce que pourrait être, aujourd’hui, une photographie dégénérée. Une photographie qui refuse de se tenir tranquille. Une photographie qui déborde de son cadre, contamine les catégories, trouble les certitudes.
Une quarantaine d’artistes ont été retenus pour la singularité de leur démarche et la pertinence avec laquelle ils interrogent les mutations contemporaines. Tous ont accepté de se retrouver sous cette bannière volontairement provocatrice, conscients que certains mots méritent parfois d’être retournés contre leur propre histoire. Ce qui réunit ces artistes n’est ni une esthétique commune ni une génération. Leurs pratiques sont parfois contradictoires. Elles utilisent l’archive, le document, la fiction, le collage, l’installation, l’image vernaculaire, l’intelligence artificielle ou les procédés photographiques les plus divers. Mais toutes partagent une même méfiance envers les récits trop simples. Le commissariat devient ici un acte de montage. Les œuvres ne sont pas réunies pour illustrer un thème mais pour produire des écarts et des collisions.
Présentées sous la forme d’un vaste cabinet de curiosités contemporain, les images se répondent, se contredisent parfois, se contaminent souvent. Entre « dégénéré » et « généré », quelques lettres seulement semblent avoir disparu. Peut-être est-ce précisément dans cet écart minuscule que se joue aujourd’hui une partie de notre rapport aux images. Systèmes économiques et des imaginaires collectifs, cette proximité agit comme un trouble.
Que reste-t-il de l’auteur ? Que reste-t-il du réel ? Que reste-t-il de notre désir de produire des images lorsque le monde en déborde déjà ? (DÉ)GÉNÉRÉ(E)S ne cherche pas à répondre à ces questions. L’exposition préfère ouvrir un espace où elles puissent encore résonner, où elle puise un territoire de contaminations, où elle lève le rideau sur une assemblée d’images indociles.
"Dégénéré(e)s" ne se contente pas de convoquer le spectre d’un art qui pourrait être ostracisé, elle résonne avec l’ombre de la banalité du mal, telle que l’a perçue Hannah Arendt. Car, au cœur de ces mécanismes, il y a un processus insidieux : celui par lequel, jour après jour, nous, censeurs ordinaires, accumulons des silences, des jugements, des refus. Ce n’est pas l’exception qui devient la norme, c’est la somme invisible de toutes nos censures individuelles, chaque fois qu’on détourne les yeux, chaque fois qu’on stigmatise ce qu’on ne comprend pas. Et c’est là, dans cette accumulation, que naissent les exclusions, les étiquettes posées sur l’altérité. Ainsi, l’art « dégénéré » n’est pas seulement un objet déchu, c’est un miroir qui renvoie, comme un écho, notre propre aveuglement face à ce qui dépasse notre entendement. Et c’est là, dans ce dialogue troublant, que l’exposition devient un acte de conscience, une invitation à déceler, dans chaque regard qui juge, l’écho d’une banalité qui pourrait, demain, devenir monstrueuse.
Image d’ouverture : © Roger Ballen - © Lilie Pinot - ©Bruno Privat - ©Dune Varela
Exposition (DÉ)GÉNÉRÉ(E)S
ouverte du mercredi au dimanche de 15h à 20h jusqu’au 26 juillet 2026
20 rue Genive, Arles
Avec Pepe Atocha / Roger Ballen / Jacques Bastide / Zoé Borie / Jean-Christian Bourcart / Alexa Brunet / Francesco Canova / Matthew Casteel / Myriam Chastagnier / Denis Darzacq / Frédérique Daubal / Tristan Deboise / Léa Devenelle / Frédéric Fornini / Jordan Horion / Chia Huang 黃迦 / Françoise Lambert / Marthe Lazarus / Maude Lecrivain / Stéphane Lenthal / Adrien Limousin / Clara Montrieul / Matthias Olmeta / Ayline Olukman / Fabienne Paradeis / Lilie Pinot / Pablo E. Piovano / Marion Pons / Adeline Praud / Bruno Privat / Kaelis Robert / Valentin Valia Russo / Myriam Santos / Neckel Scholtus / Vladimir Seleznev / Jean-Philippe Tacher / Luc Texier / Lou Thiebaut / Isabelle Vaillant / Dune Varela



