lundi 31 mars 2025

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D’où vient ce bruit à l’horizon ?

, Francesca Dal Chele

« Avec les années, se sont réfugiés à Tarlabaşı ceux que la vie avait mâchés puis recrachés et qui s’efforçaient de rester debout. » (Ahmet Ümit, Beyoğlu’nun En Güzel Abisi)

D’où vient ce bruit à l’horizon ?, un livre-objet de Francesca Dal Chele à paraître en mai 2025 et à soutenir sur ULULE jusqu’au 5 avril minuit !

Même si j’aime parfois faire un pas de côté dans ma relation à la photographie, je me considère surtout photographe documentaire critique. D’où vient ce bruit à l’horizon ? est le troisième volet de ma trilogie interrogeant les dégâts sociaux et environnementaux dans la Turquie du capitalisme globalisé. Ici, il s’agit de la gentrification de Tarlabaşı, quartier déchu au cœur de l’Istanbul historique en proie à un projet de « régénération » urbaine.

Qu’est-ce qui motive un·e photographe à traiter un sujet au long cours ? Pour moi, en dehors de vouloir continuer à interroger les méfaits du néo-libéralisme, ce sont les vies que j’ai croisées à Tarlabaşı. Dans les mots d’Ahmet Ümit encore, « des hommes et des femmes pour qui, à la naissance, il y eut erreur sur la destinée, erreur sur la personne ».

 

 

9 juillet 2015
Gül est arrivée de Gaziantep avec son mari et trois enfants à Tarlabaşı en 1978. Ils ont ensuite eu trois autres enfants. « Tu ne peux pas imaginer à quel point nous étions pauvres en arrivant à Istanbul. Cette maison n’avait ni eau, ni électricité. Nous utilisions des lampes à gaz. Je faisais la cuisine avec du bois sur des petits barbecues. Notre propriétaire était Arménien, un homme très bien, déjà vieux. Un jour, il n’est plus venu pour le loyer. » Est-ce que j’ai envie d’imaginer leur pauvreté d’autrefois, face à celle que je vois aujourd’hui ?

 

 

27 juin 2015
« Il est mort », dit Ali. Il parle de son pitbull plein de cicatrices que j’avais vu l’année dernière. Ali, un des « mauvais garçons » de Tarlabaşı, participait aux combats de chiens, illégaux bien sûr, pour se faire de l’argent.

 

 

8 juin 2022
Un froid glaçant m’enserre le cœur, les tripes. Je reste médusée devant la ruine, les deux étages écroulés, l’escalier coupé en deux. L’immeuble où habitaient Gül et Hidir s’est effondré. Il ne reste que le rez-de-chaussée debout, envahi de débris, de mauvaises herbes. Un chat roux y habite.

 

 

20 juillet 2015
« Il m’est arrivé de faire la plonge dans des petits restaus populaires du quartier. Un jour ou l’autre, des clients finissent par m’apercevoir. Certains disaient alors au patron que jamais ils ne reviendraient manger dans un endroit où une trans lave les assiettes. Les patrons ne me gardaient pas. Comment pouvaient-ils faire autrement ? ». Je donne à Özge la paire de boucles d’oreilles achetées pour elle. Jolies et clinquantes. Elle adore, les met tout de suite.

 

 

23 février 2017
Le bel immeuble très art déco où Şeref et ses potes avaient pris l’habitude de s’éclipser pour fumer leur esrar a été démoli ! Je n’y crois pas ! Colère. Si un immeuble devait être classé et la façade préservée, c’était bien celui-là.
J’avais des souvenirs avec cet immeuble, je me sens dépossédée. Son effacement renvoie à l’effacement de Şeref, d’Ali, de Şilan, de toutes les personnes que je ne reverrai plus, je le sais.

 

 

Voir en ligne : Financement participatif pour "D’où vient ce bruit à l’horizon ?"

Cette poignée d’images et d’extraits de mes carnets de bord est tirée de mon ouvrage. J’espère qu’ils vous donneront envie de suivre ce lien et participer à l’existence d’un livre-objet singulier et sensible. Chaque contribution est importante, aucune n’est négligeable, toutes sont appréciées.
Merci infiniment.