lundi 5 mai 2025

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Chère Farah Khelil

lettre fictive

, Anaïs Djouad

Chère Farah Khelil,
J’ai eu envie de vous écrire et puis non, et puis je me suis dit, pourquoi pas, une lettre fictive. Une excuse, une prise de pouvoir par le texte pour exprimer ce qui m’est venu à l’approche de vos travaux que j’ai découverts en 2014, à vous écouter dans plusieurs espaces les présenter, à cheminer à travers les lieux de vos expositions et dans vos publications. Deux illustrations de vos œuvres accompagnent cette lettre fictive, encore plus fictive puisque vous avez envoyé des fichiers à ma demande, alors vous savez déjà que vous ne recevrez pas de courrier mais que j’ai détourné une lettre que je voulais vous écrire, pour la publier ici. Trop tard Farah ! le médium a transformé déjà, le message.


Je reprends.

Chère Farah Khelil,

J’ai presque attaché votre prénom à votre nom, comme on dit souvent le nom d’un artiste, en bouche, « Farahkhelil ». Dans le code source d’un lieu virtuel ils l’auraient été sans doute. L’écriture invisible, le code, sans gêne, s’approprie et convertit tout. Le code source comme la bouche dans laquelle se forme quelque chose… Ce que l’on dépose dans le physique du seul « vrai » monde que l’on connaît, appartient à l’espace dans lequel la forme s’est inscrite, on s’en défait visiblement. Les datas tracent jusqu’à la source et quel que soit leur objet, chaque espace de la création et de la source restent toujours liés d’un lien invisible. Parfois l’une des fibres de ce lien perpétuel se rompt, le tout freeze, la transmission se fige ou tourne en rond sans plus savoir par où sortir, une fibre en moins et le tissu perd ses moyens. Une évidence quand on fait face à votre série Offline Screenshot (2020) Farah, qui à moi, m’a dit : ce qui n’est pas encore saisi semble pourtant déjà avoir pris forme.

Dans le processus de médiation numérique, la révélation de l’information dépend de la capacité de connexion. Ni l’imaginaire, ni l’abstraction ne pourraient en faire autant. Le « sans pareil » du tout-appareil. Faiblesse, talon d’Achille de nos nouvelles mémoires, déterminant de nos traces virtuelles, de nos échanges sans visibilité(s) mais avec des écrans pour montrer et regarder.

Farah Kehlil, Offline Screenshot

Transmettre et voir, quant à eux, me semblent dépendre du sens produit par nos échanges, quel qu’en soit l’objet.
Et vous Farah, vous semblez attacher un lien sensible entre ce qui est et ce qui pourrait être, depuis l’imaginaire de vos livres d’étudiante en art et l’archipel du cartel comme seul lieu de cet art, jusqu’à vos explorations numériques et leur potentiel de trans-formation. La forme comme essence de la création, l’échelle nouvelle de la puissance algorithmique. Comme vous le dites quelque part, « la beauté pour l’aveugle n’est qu’un langage », et bien un langage n’est-il pas, après tout, qu’une technique ?
Un déjà-là qui permet d’aller au-delà.

Et ce « déjà-là » que l’on reproche souvent au dispositif du virtuel, n’est-il pas aussi le livre, le musée, le son, la lettre, l’alphabet ? Toute technique de trace, de transmission n’est-elle pas déjà là, avant l’objet ? Objet du désir, esthétique, figurant ou spectre qui raconte, qui exploite, qui fait croire, qui fait foi. Toutes ces techniques qui permettent d’aller au-delà. D’elles, de nous, de l’autre. Marshall McLuhan [1] a dit « The medium is the message ». Votre travail semble questionner le processus de la mise en sens et la capacité de régénérer ce sens qu’ont les algorithmes, mais aussi le fantasmagorique de l’interaction avec les datas. Qu’est-ce qu’on risque alors si l’on ne gagne pas grand-chose si ce n’est un simulacre, un réel fantasmé ? Peut-être ressentir au moins un manque de transformations ? Une victoire écrasante des normes contre la capacité de re-création ?
Les technologies brouillent sans cesse les pistes, on entrevoit aujourd’hui à peine leur impact sur nos écologies. Créer, c’est peut-être avant tout savoir exploiter, et œuvrer serait alors maîtriser les objectifs de l’exploitation. Les technologies brouillent les pistes de l’acte de création, la technique à la hauteur du déifique, même le marteau n’avait pas frappé aussi fort, celui de Thor peut-être. L’art sacré de la guerre : la frontière entre la technique et l’art. Dans le tissu géant s’est coincé Walter Benjamin. Il aura été un critique exemplaire de la religion capitaliste, ce sont ses mots.
 
Dieu et la Technologie.
  Déifique, Fantasmagorique, Simulacre ou…
  Procession, Processus, Procédé de création.


 

Farah Khelil, Iqra, 2013
dessin et collage, encre et puce électronique sur papier, dimensions variables, Courtesy Farah Khelil, © Photo : Farah Khelil

Dans les premiers souvenirs qu’accrochent à mes synapses vos créations, j’ai en mémoire une puce électronique depuis laquelle circonvolue le tracé d’un abjad [2] noir qui nous emmène dans un nouveau type de procession. À double corps/core, dans cette Mecque revisitée, c’est un nouveau pèlerin que je vois circuler autour de cette carte-mère, foyer de la nouvelle religion, du nouveau levier idéologique, c’est double encore ou pas si simple. L’empire algorithmique et ses croyants. Le culte nouveau, transcendance particulière, une soumission comme obligé, nous sommes maintenant ces êtres obligés, numériquement obligés.

Cette œuvre fait partie de la série de dessins Iqra (2013-2016) (en arabe « Lis »), premier mot du Coran, ordonnant de lire. Lire, le début d’un Tout. D’où vient l’injonction cette fois ? Quel Livre cette fois ?
Avant de croiser votre Iqra, Farah, je ne savais rien des abjads, ces alphabets où seules les consonnes sont figurées, le reste appartient à la grammaire, aux agencements, pas de voyelles au départ mais un bassin de cinq consonnes qui relient juifs et arabes dans une même onto-sémantique. Elle fait partie de nos genèses communes qui parsèment les sillons de l’histoire universelle, pour faire face aux ontogénétiques de nos rites numériques et leurs nouveaux langages, visibles et non-visibles.

Dans le fantasmagorique, la part laissée à l’irrationnel laisse entrer la même mécanique de croyance que le religieux. Cette nouvelle religion, dirons-nous alors, qui propose un autre scénario d’immortalité, paradis déjà-là, encastré dans la vie, synchrone et asynchrone à souhait, multi-spatiale ou trans-spatiale, qui fait de nous les entrepreneurs de notre propre immortalité. Nouvelle sémantique d’un soi qui se prolonge dans des données dont les usages passifs et actifs sont autant d’hybridations transformatives de soi. Soi multiple, conservé dans des capsules de données, lieux inconnus ou connus ? Le virtuel est-il un lieu ? Ces lieux font-ils de nous des êtres atemporels ou multi-temporels ? Pour faire d’un espace un lieu, ne faut-il pas un procédé propre à l’incarnation ? Vivons-nous plusieurs temps avant même d’avoir compris le quantique ?

C’est vous l’artiste après tout, alors je vous écris, pour savoir au moins si on peut se demander si. Si nos sensibles numériques sont créations puis œuvres, dans un principe de mise en trace d’un réel qui n’est pas incarné en soi, cela fait-il de nous de potentiels artistes essayant de faire œuvre depuis de multiples espaces (mais sont-ils des lieux ?) renfermant nos actes de créations ? Depuis combien de temps, à tourner autour de nos espaces numériques, tentons-nous en vain d’en maîtriser quelque chose ?… Pour finir en Uber Tesla. Peut-être parce que le tout-artiste n’est qu’une illusion. Elle est rassurante, là encore la mécanique de la fantasmagorie a laissé une empreinte forte, faite de filtres et de scripts. Un nouvel art pauvre, le numérique ? Walter Benjamin s’étouffe dans la trame sombre et invisible du tissu néo-religieux. L’Artiste et non pas les avatarartistes, on pourrait les appeler comme ça, le rôle de l’artiste n’est-il pas de nous donner l’occasion de faire un pas de côté pour nous réapprendre à aller vers l’œuvre d’art et la dissocier de l’acte de création hypermoderne ? Comme nous emmener de l’autre côté du miroir, voir ce qui se joue tout autant qu’inventer des arts de jouer ?

Dans Iqra (2013-2016) puis Offline Screenshot (2020), est-ce que vous avez cherché à transcrire l’endo-dialogue double, moteur du simulacre de l’interaction, cet échange qui se joue entre le medium et le message, indépendamment de l’émetteur et du récepteur ? Un endo-dialogue pour que le médium reprenne ensuite sa fonction initiale, non celle construite pour devenir ce déterminant culturel, passant de l’outil contextuel à l’outil orientant la volonté de contexte. Endo-dialogue que le e-simulacre rend potentiellement fragile, en disparition et que l’artiste, parce que sa fonction est politique, doit nous réapprendre à voir comme faisant partie de nous. Le médium serait alors le message qui dit à l’individu hypermoderne qu’il est crucial, vital, de retourner vers un dialogue entre l’intime et le soi, de laisser finalement de côté le médium, de re-initier le dialogue, en commençant par être son propre interlocuteur. C’est peut-être cela la difficile tâche de l’artiste multimédia qui, vecteurs et supports oblige, ergonomie et design des objets aux technicités et possibilités qui norment leurs usages, doit presque réinventer ce principe d’attraction chez un spectateur qu’on habitue à attendre que le nouveau vienne à lui, que l’inconnu vienne le surprendre. Alors que nous savions si bien chercher l’inconnu.

Au-delà des performances artistiques représentant la possible et presque positive désintégration et redimensionnement des corps, la déliquescence programmée du physique, l’apparition des âmes flottantes, connectées aux réseaux sans discontinuer — qui seront tout sauf les Lucioles encore éclairantes chères à Pasolini [3] — l’autre voix de l’artiste multimédia ou de l’artiste numérique est peut-être de mettre en jeu pour nos sens, les formes quotidiennes, à nouveau : après les surréalistes, les hyper- surréalistes ?

La société des normes, la marche vers un conformisme qui marquerait la mort de l’esprit démocratique, connaît des champs de résistance suffisamment puissants pour donner encore du temps à l’élaboration d’un contre-ouvrage complexe ; un autre tissu, fait d’autres fibres. Et je me demande, Farah, si dans l’hypermodernité où la schizophrénie sociale devient progressivement un standard, les artistes ne seraient pas le rempart exigé par toutes et tous plus ou moins consciemment, celui qui nous expulserait de nos agirs précalculés. Œuvres arythmiques, systèmes de démesure, inintelligibilité du monde, la glorification de l’irrationnel, de l’incohérent, du passionné, la mise à mal du fantasmé. Un sensible visible qui réhabilite l’invisible, le texte à soi. Une religion du doute ontologique pour réintroduire l’inconnu comme facteur légitime de l’existence, sortir du simulacre et sauver l’authentique de son détournement capitaliste. Pour Jean Baudrillard [4] l’inexistence du doute par la saturation informationnelle plonge le monde dans une folie universelle (une schizophrénie sociale ?), alors je compte sur les artistes, je compte sur vous Farah, pour nous empêcher de devenir des sachants surpuissants toujours en concurrence, pour empêcher la banalisation des singularités moteurs des innovations collectives, pour rejeter fissa toutes saillances potentielles, pour nous pousser quand nous restons figés au bord du trou noir plein de promesses inattendues, ces interstices qui justement naissent dans vos œuvres et nous donnent envie de regarder à nos pieds, les trous noirs dans lesquels nous n’avons jamais osé sauter.

Il nous faut des créateurs d’antimondes à explorer au-delà de l’œuvre. Des géographes de nouveaux espaces et lieux, dynamiques de nouveaux textes, des espaces que l’on identifierait comme des lieux puisqu’ils nous appartiendraient en plein, pas à Google, pas à Microsoft, pas à ces empires qui font de nos pixels des enjeux géopolitiques bien trop sérieux en regard des usages superficiels des masses que nous formons. L’art pour nous rattraper de cette accélération obligée, l’art comme moteur pour reconcentrer en nous ces extériorisations à l’extrême de nos émotions et sens dont nous sommes désinvestis, désengagés par la mécanique fantasmagorique qui gagne toujours, qui gagnera tant que fonctionnera la mystique technologique. Nous processualisons autour d’une gigantesque carte-mère. Parfois, ça freeze, c’est l’occasion d’une grande respiration. Avec une angoisse quand-même, si l’on commence à vouloir changer de monde, est-ce que là-bas, il y aura du wifi ?


 Vous avez trouvé une sortie ?

 J’ai suivi une ligne de fuite.

 Vous n’avez pas eu peur de vous perdre ?

 À chaque instant, mais c’est justement comme ça que j’ai trouvé la sortie.

 Cela a l’air merveilleux… Mais, le danger n’est-il pas de mettre ces mondes secrets en curiosité ?

 

Notes

[1Herbert Marshall McLuhan (1911-1980, Canada) Philosophe, théoricien de la communication et professeur de littérature.

[2Alphabet ou lettre arabe.

[3Pier Paolo Pasolini. « Il vuoto del potere in Italia » (le vide du pouvoir en Italie), Corriere della sera (journal italien), 1er février 1975. Voir également l’ouvrage de Georges Didi-Huberman. Survivances des Lucioles, éd. De Minuit, 2009.

[4Jean Baudrillard. Simulacres et simulation, éd. Galilée¸1981.

Image d’ouverture :
Farah Khelil, Lignes, 2015, collage on paper, 10 x 15 cm, Courtesy Farah Khelil, © Photo : Farah Khelil