jeudi 1er octobre 2026

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Ce que le cœur compte

Mnémosyne, Paris → Gênes, 41 jours, 2 148 463 battements mesurés

, Ridha Dhib

Je suis parti de Paris le 29 juillet 2026 au matin. Devant moi, cent jours et Nauplie. Je n’emporte pas d’odomètre. J’emporte une ceinture cardiaque, un téléphone, un bâton de châtaignier, et une règle : le battement remplace le kilomètre.
Ce n’est pas une image. Chaque étape produit un fichier d’intervalles entre deux battements. Le soir, ce fichier est scellé avec la trace, l’heure, le lieu et les empreintes des bruts. Il donne un nombre : ce que la journée a coûté. Strava compte encore en kilomètres. Mnémosyne compte en battements et en pas.

Le 7 septembre, en entrant dans Gênes par Voltri, la ligne partie de Paris atteint 2 148 463 battements mesurés. Quarante et une étapes marchées, quarante mesurées.

Quarante, et non quarante et une. Le 7 août, entre Noyers-sur-Serein et Vézelay, je n’ai pas déclenché l’enregistrement. Onze heures quarante de marche, et vingt battements archivés, tous postérieurs à l’arrivée. Je n’ai rien reconstruit. Le cumul porte ce trou et le portera jusqu’à Nauplie. Un compteur qui ne peut pas manquer ne mesure rien.
Le 10 août, dans le Morvan, un vieux rosier blanc débordait d’un mur. Le parfum m’a rendu, sans que je le cherche, une odeur d’enfance. La question venue là n’était pas botanique. Combien de battements fallait-il pour retrouver cette odeur ? Le kilomètre mesure la distance jusqu’à la rose. Le battement mesure ce qu’il a fallu dépenser pour y arriver. Ce jour là, mon cœur a battu soixante-dix-sept mille six cent cinquante-six fois, le plus cher de la traversée.

Le 26 août, à Volonne, Jérôme m’accueille dans un chalet. Il conseille des chemins pour le lendemain, indique deux endroits où me baigner, parle de ses bonsaïs. Quand je le remercie, il me dit : « C’est moi qui vous remercie. » Le soir, la clé du logement porte un porte clés en forme de cœur. Le lendemain, à onze heures douze, un chien surgit d’une ferme et je tiens le bâton entre lui et moi jusqu’à ce qu’on le rappelle. À midi quarante et une, sous les arcades d’un lycée agricole, deux personnes reviennent avec de l’eau et un morceau de gâteau. Une matinée, un corps qui menace et des corps qui accueillent. En quarante et un jours, c’est l’hospitalité qui structure la marche, plus régulièrement que le relief.

Le 30 août, j’arrive au Bar-sur-Loup, le village de mon enfance, par la dernière montée vers la place de la Tour. Devant la mairie, la Cardio Cartographie Paris → Le Bar sur Loup est imprimée sur place : un million sept-cent-cinquante-six mille sept cent quatre-vingt dix battements pour revenir là. Ce nombre ne dit pas une distance. Il dit un prix.
Le 1er septembre, je franchis la frontière à pied, entre Menton et les Balzi Rossi. La marche change de langue.

Ce que quarante et un jours modifient, je ne sais pas encore le formuler entièrement. Le corps a changé, les ongles marqués, une épaule qui négocie chaque matin avec le sac. Mais le déplacement le plus net est ailleurs. Chaque matin il y a une carte, un itinéraire, une durée prévue. Chaque soir il y a l’écart : la route fermée, la chaleur, le détour, la rencontre. Je ne marche plus vers un point, je paie une ligne.

Depuis quelques jours, la reconnaissance vient de l’extérieur. Sur la côte ligure, deux inconnus m’ont lancé « Buon cammino » sans que j’aie rien dit. À Pietra Ligure, un homme s’est arrêté devant mon bâton posé contre un mur, a demandé à le toucher, et m’a montré la cavité près de la poignée : « Il a un œil. » C’est la première fois qu’on s’adresse à l’objet avant de s’adresser à moi.

Gênes ne conclut rien. C’est une ville qu’on pénètre longtemps avant d’y arriver, étirée entre la montagne et la mer. Le jour où j’y suis entré, le QR code fixé à mon sac s’était arraché quelque part sur la route. Quarante et une étapes derrière, cinquante neuf devant.
Deux millions cent-quarante-huit mille quatre cent soixante-trois battements mesurés ne sont pas un exploit. C’est une archive physiologique, datée, située, irréversible et volontairement incomplète. Elle dit seulement ce que ce passage a coûté à un organisme.

Voir en ligne : https://www.ridhadhib.com/performan...

Image d’introduction :

Mnémosyne, Cardio Cartographie cumulative, Paris → Gênes, 2026.
Rendu déterministe depuis les données scellées de la marche : trace GPS et intervalles cardiaques.

Performance marchée de cent jours, de Paris à Nauplie, du 29 juillet au 5 novembre 2026. Chaque étape produit une Cardio Cartographie où le battement de cœur remplace le kilomètre comme unité du trajet.

Point d’arrêt : étape 41, arrivée à Gênes le 7 septembre 2026. Quarante et une étapes marchées, quarante mesurées, 2 148 463 battements mesurés depuis Paris. L’étape du 7 août n’a pas de captation cardiaque : elle reste visible dans la ligne et absente du total. Aucune valeur n’est estimée.