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Arles
Azov Horizons
Patrick Wack, un livre et une exposition aux Rencontres d’Arles
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La mer d’Azov m’est apparue dans un éclat de lumière. Dans mes souvenirs de ce premier été russe, des reflets mauves miroitent sur une eau turquoise, les derniers baigneurs, portés par les hauts-fonds, conversent debout à une encablure de la plage, les grillades diffusent déjà des panaches de fumée odorante et les verres de vodka sonnent le glas d’une après-midi ensoleillée.
C’est cette lumière si particulière, douce et colorée, qui guida mes premiers pas sur les rives de l’Azov, cette petite sœur de la mer Noire, vers laquelle je reviens tous les étés depuis 2019. Lors de notre première rencontre, la mer d’Azov avait infusé en moi l’élan romantique dont j’ai besoin pour engager un travail de long terme. Ce sont ces dégradés d’horizons, qui entrent en dissonance avec notre imaginaire visuel de ces régions, que je me promettais de photographier, année après année, comme un fil formel qui guiderait mes pas. Mais ce récit estival, que j’avais espéré lumineux, est aussi la chronique d’un monde qui disparaît, dévoré par la guerre qui allait bientôt éclater.
La région était déjà en 2019 une zone de friction intense. Les combats faisaient rage depuis cinq ans dans le Donbass, la Crimée avait été annexée, et la mer d’Azov était de facto occupée par la marine de guerre russe. Sur ces rivages paisibles, un monde était au bord du précipice de l’Histoire. À l’heure où j’écris ces lignes, cela fait presque trois ans que l’Ukraine a perdu ses horizons d’Azov ; peu d’Ukrainiens nourrissent encore l’espoir de les revoir un jour…
La douceur visuelle que j’ai trouvée sur ces rivages entrait étrangement en contraste avec le mal qui montait. Telle est l’ambiguïté fondamentale que cet ouvrage ambitionne de donner à sentir : que sous la plage gronde la fureur et gisent les obus qui brisent les peuples. Influencé par la tradition américaine de la road photography, le livre privilégie le détour et l’errance, plutôt que l’approche journalistique, afin d’offrir au territoire et à ses singularités, plutôt qu’à l’événement, la haute main sur le récit. Celui-ci se construit au fil des images et au rythme de longs séjours annuels qui permettent au temps de l’histoire de se déployer dans sa complexité.
Inauguré par les images intimes d’un premier voyage sur le littoral russe en 2019, le récit nous emmène ensuite sur les côtes ukrainiennes à l’été 2021, notamment dans les villes de Marioupol et Berdiansk, quelques mois avant que la première soit anéantie sous les bombes russes. Vika et Lera, ces deux adolescentes qui contemplent enlacées le crépuscule baignant le port de Marioupol, sont aujourd’hui peut-être mortes ou réfugiées dans un pays étranger, sûrement traumatisées et maudissant sans doute à jamais le peuple russe, autrefois peuple frère. On rencontre également Artem, portant fièrement son fils Matvey tout en observant l’usine d’Azovstal où il a un temps travaillé, ce combinat métallurgique soviétique adossé à la mer, cœur battant de l’économie locale et symbole parmi d’autres du passé commun avec l’agresseur. Quelques mois plus tard, cet immense complexe devenait le bastion funeste des derniers défenseurs de la ville. Ces images de Marioupol donnent à voir le contrechamp maritime et immuable de la dévastation à venir, du bonheur et des vies qu’elle emporterait.
Plus tard, le récit nous emmène en Crimée occupée, et à nouveau sur les côtes russes, à l’été 2022, dans un pays où propagande militariste et déni populaire règnent en maître. C’est à cette soumission volontaire, à ce refus de voir et de savoir que je pense lorsque j’observe ces baigneurs russes, immobiles devant des horizons traversés par les avions de guerre, qu’on entendait régulièrement, à leur retour d’un nouveau bombardement de l’Ukraine. Chez ces Russes, j’ai retrouvé ce qui m’a tantôt attendri, et tantôt exaspéré, chez les Chinois parmi lesquels j’ai vécu onze ans durant : une bonhomie chaleureuse, déconcertante, couplée à un désintérêt inquiétant pour la vérité.
Par la suite, lors des étés 2023 et 2024, j’ai retraversé la frontière pour photographier les régions du sud de l’Ukraine ravagées par la guerre et l’occupation russe. D’autres rivages, où la résistance face à l’horreur, en l’espace d’une année, a cédé la place au sentiment d’abandon, souvent au désespoir.
Les images de ce livre portent notre regard vers les racines et les traces visibles de cette guerre. Ce sont les coulisses d’une horreur impensable, pour eux comme pour nous, sur le sol européen. J’ai l’espoir qu’elles murmurent à nos consciences européennes que ce que nous croyons acquis n’a rien d’immuable. De nombreux voyages sont encore à venir : je ne peux plus imaginer un été sans Ukraine.
Texte de Patrick Wack, extrait de la préface du livre « Azov Horizons ».
© Patrick Wack
Image d’ouverture : Été 2021. Ukraine. Anatoli de Kharkiv et son aigle sur le front de mer de Berdiansk. © Patrick Wack.
AZOV HORIZONS
Arles Les Rencontres de la Photographie 2025
Abbaye de Montmajour
Exposition jusqu’au 5 octobre 2025. 10H00 - 18H15.
« Azov Horizons », Patrick Wack, André Frère Éditions, juillet 2025.


