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Au-delà du texte
les dessins de Sharka Hyland
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Un court texte en caractères imprimés occupe le centre d’une feuille de papier blanc, comme une petite image. Gris, discret, entouré par de grandes marges blanches, le texte semble tenir au seuil même du visible.
Le spectateur est prié de s’approcher et de lire : Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les vêpres ! Elle écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les coups fêlés de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement, bombait son dos aux rayons pâles du soleil. Le vent, sur la grande route, soufflait des traînées de poussière. Au loin, parfois, un chien hurlait : et la cloche, à temps égaux, continuait sa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne. […] Au fur et à mesure de sa lecture, l’image d’une fin d’après-midi ensoleillé dans un paysage rural, imprégné d’une sensation palpable de solitude, se révèle au spectateur. Peut-être s’imagine-t-il le visage de cette femme, figé dans l’écoute du passage de temps.
Je ne savais pas, en lisant ces mots, qu’il s’agissait d’un extrait de Madame Bovary, que j’ai lu il y a plus de vingt ans, dans sa traduction anglaise. Je ne savais pas non plus, la première fois que j’ai vu les œuvres de Sharka Hyland à la galerie Bernard Jordan, qu’il s’agissait de dessins. Je voyais du texte, selon toute apparence imprimée sur la feuille, encadré et exposé au mur de la galerie. Je ne savais pas que le texte avait été dessiné, au crayon sur papier. C’est uniquement en scrutant de près le très grand ‘I’ initial, noirci au graphite, du dessin d’un texte de Kafka, que j’ai pu voir la texture du crayon. Mais à lire et à regarder ces dessins, je me sentais en suspens. Que signifie le choix de ces phrases ? Elles décrivent un lieu, une émotion ; elles captent un moment précis dans un déroulement narratif. Le choix de l’extrait de Madame Bovary m’interroge tout particulièrement, car la présence isolée du texte sur la feuille semble marquer un arrêt dans le temps, tandis que le sens même des mots dépeint le temps qui passe.
Sharka Hyland est une grande lectrice. Quand elle ne dessine pas, ou ne donne pas de cours [1], elle est sans doute en train de lire. Le désir de dessiner des mots a surgi en lisant un long paragraphe dans Pnine, de Vladimir Nabokov. Elle a pris conscience qu’elle n’avait jamais vu une telle image, une image aussi parfaite, que celle évoquée par des mots. Elle a décidé de dessiner le paragraphe, exactement comme il était écrit. « Le langage est d’une certaine manière un médium visuel, dit-elle. Le langage littéraire a le pouvoir de créer des images complexes, qui n’existent pleinement que dans l’imaginaire du lecteur. Chacune de ces images est unique, recréée à chaque nouvelle lecture. Le texte imprimé est ainsi le seul support matériel de ces images. [2] » D’où la déception que peuvent provoquer les films inspirés de grands romans. Chacun de nous garde une vision très personnelle de notre lecture ; notre « film » se déroule dans notre imaginaire tout en lisant, et il ne ressemble en aucune façon à celui proposé au cinéma.
Mais les œuvres textuelles de Sharka Hyland sont des dessins. Que le spectateur reconnaisse ou non la source du texte n’a pas d’importance. L’artiste choisit les extraits en fonction de leur aspect imagé. Elle est à la recherche d’une « écriture en images » qui peut susciter une visualisation intérieure lors de la lecture. Le choix du format « paysage » à l’horizontal pour ses dessins souligne la référence à la picturalité. « Le sujet du dessin n’est pas le texte du livre, dit-elle, mais l’image évoquée par le texte. » Pour amener le spectateur à lire, et le transporter au-delà du texte, elle rend les mots visuellement aussi proches que possible des mots imprimés sur la page d’un livre. Travaillant d’abord sur ordinateur, elle crée une maquette de référence qui lui servira pour dessiner. Elle choisit et modifie la police de caractères, détermine la mise en espace du texte. Par la configuration très régulière des mots et des espaces, et par l’uniformité et la précision de la forme des lettres dessinées au graphite, le bloc de texte devient « transparent », comme elle le dit, aussi ordinaire que n’importe quelle page imprimée. Le papier est également choisi pour sa « discrétion » ; il ne doit pas attirer l’attention. L’œil ne doit s’arrêter ni sur la typographie, ni sur la matérialité du dessin, mais s’acheminer vers l’imaginaire, où le spectateur peut créer son image mentale « parfaite » selon son expérience des mots. Regarder les dessins de Sharka Hyland est ainsi une expérience profondément intime.
L’artiste puise sa matière textuelle dans les romans de plusieurs grands auteurs : Nabokov, Proust, Flaubert, Kafka, Borges, pour ne citer que quelques-uns. D’origine tchèque, ayant fait des études aux États-Unis, en France et en Allemagne, elle lit plusieurs langues couramment : le tchèque bien sûr, l’anglais, le français, l’allemand et aussi le russe. Elle lit l’espagnol et l’italien à l’aide de traductions. Selon l’auteur, elle préfère dessiner les textes dans la langue d’origine, pour ne rien perdre de l’aspect imagé de l’écriture.
Dans une série d’œuvres récentes, elle explore ce lien entre les mots et les images en dessinant des textes ekphrastiques, c’est à dire des descriptions verbales ou des poèmes qui évoquent des œuvres d’art. Cette pratique, qui remonte à l’Antiquité et qui constitue la base de la pratique de la critique d’art moderne et contemporaine, n’est pourtant pas une entreprise facile. Comment rendre présente, vivante dans l’esprit du lecteur, un objet ou une œuvre d’art qu’il n’a pas vu ? Il y aura toujours un écart entre les mots choisis pour décrire et l’œuvre elle-même. Selon Sharka Hyland, la véritable intention de l’ekphrasis est plutôt de « produire une œuvre d’art nouvelle et distincte, une image verbale qui ne réduit pas l’écart mais qui reste en équilibre au-dessus de lui. [3] » L’œuvre est le point de départ, le tremplin visuel pour une nouvelle création littéraire, qui résonne et se matérialise dans l’imaginaire du lecteur.
Parmi les poèmes ekphrastiques dessinés par l’artiste se trouve Les Phares de Baudelaire. Chacun des dessins représente une strophe centrée sur une feuille légèrement texturée. Pour souligner l’aspect imagé du poème, elle a dessiné les mots à l’aquarelle et a utilisé une police de caractères plus large que celle utilisée pour la prose. Les quatre lignes visuellement chargées incarnent une sensualité insaisissable :
Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer
Isolé du reste du poème, ce quatrain flotte dans l’espace de la feuille comme un souvenir fragile. Il fait appel à l’univers du peintre, invite le lecteur à chercher dans son musée imaginaire. L’absence de ponctuation à la fin de la strophe est d’autant plus une invitation adressée au lecteur de compléter l’image à sa guise. En prenant mon temps devant ce dessin, je ressens un léger tremblement, à peine perceptible, dans la courbe de certains caractères – les a, les e, les c – et de subtiles variations dans la matière aqueuse de la peinture traçant la forme des lettres. En regardant les autres dessins des Phares, je constate que la peinture est plus ou moins diluée, plus ou moins uniforme. Le quatrain sur Goya, cauchemar plein de choses inconnues, est plus noir, plus saillant sur la feuille ; et celui sur Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges, plus modulé. C’est la main de l’artiste qui se laisse révéler, qui reprend le texte en tant qu’image pour capter mon regard et me transporter ailleurs.
« Rien qu’en regardant un poème, nous savons qu’il s’agit d’un poème, dit Sharka Hyland. Nous ne lisons pas la poésie comme nous lisons la prose. Nous l’entendons en lisant ; il y a des ruptures dans le rythme. Nous déterminons le lien entre le son et la signification. Ainsi, la poésie n’est jamais “transparente” sur la page. » Ses dessins font allusion à la dimension esthétique du livre d’artiste, ouvrage à l’édition limitée qui associe texte et image et qui accentue la dimension visuelle des mots par leur présence graphique sur la page. Par son choix d’extraits redessinés et décontextualisés, elle propose une vision inédite des vers, ouvrant la voie vers la création d’images et de significations nouvelles.
Les dessins de Sharka Hyland sont remarquables, précisément parce qu’au premier regard, nous ne remarquons rien. Ils intriguent par leur vraisemblance aux textes imprimés. J’essaie de situer ses dessins si singuliers, de faire le lien avec d’autres pratiques contemporaines. Je pense aux méticuleux dessins au graphite de Vija Celmins, en particulier à Lettre de 1968, qui représente une enveloppe, avec une adresse, des timbres et un cachet de la poste ; ou bien à la série méditative qui représente la surface de l’océan. Mais les textes que dessine de Sharka Hyland ne sont pas des images en trompe l’œil ; l’artiste ne crée pas d’illusion pour fasciner le regard. Ses dessins ne sont pas non plus liés aux pratiques textuelles d’artistes conceptuels, tels que John Baldessari, Sol Lewitt ou Joseph Kosuth, car il n’y a ni ironie, ni indication, ni démonstration. Parmi les œuvres contemporaines qu’elle apprécie, elle cite la photographie de Jeff Wall, dont les mises en scène parfois très élaborées ont de multiples références à l’histoire de l’art. Chacune de ses photographies propose une image qui se réfère à d’autres et qui conduit le spectateur dans un cheminement d’images et d’idées liées à l’histoire de la peinture.
Sharka Hyland a créé elle aussi une forme très personnelle d’appropriation pour s’interroger sur la représentation picturale. Ses dessins nous invitent à nous poser la question : qu’est-ce qu’une image ? Les dessins des textes, sont-ils des images au même titre que celles qu’ils évoquent ? D’une certaine manière, ses œuvres donnent un sens nouveau à l’expression d’Horace, ut pictura poesis – comme la peinture, la poésie. L’artiste a réuni sa passion pour la littérature et le graphisme en une seule et même pratique. Avec la complicité du spectateur, elle propose une vision originale de la correspondance entre les mots et les images.
Notes
[1] Elle est professeure de typographie et de communication visuelle à l’Université de Pennsylvanie, Philadelphie, USA.
[2] Sauf indication contraire, les citations de Sharka Hyland proviennent d’un entretien inédit avec Bernard Jordan.
[3] Cité dans le texte de présentation de l’artiste pour le salon Drawing Now à Paris, avec la Gallery Joe, 2016.
Image d’ouverture : ©Sharka Hyland, Vladimir Nabokov, Lolita (152), 2019. Pencil on prepared paper, 12×18 inches.



