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Art & Sciences
Arts et Sciences
des archipels critiques
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L’intérêt suscité, depuis quelques années, par le thème des rapports entre art et science, dans les publications, les colloques et les réflexions institutionnelles, s’il est la preuve que se sont constituées autour de lui des mobilisations, en principe à partir d’un lien immanent permettant la rencontre de telles notions et de tels projets spécifiques, est peut-être aussi l’indice que l’espoir de coopérations ou d’interactions entre des domaines concourant bien à forger notre existence sociale et politique n’est pas perdu, au sein de ce monde de divisions administratives entre les institutions, de recherches cloisonnées, de replis individuels absents de souci des sources communes. Il est même possible de trouver en elles une triple matière à réflexion philosophique.
D’une part, ces coopérations, nommées ci-dessous « archipel(s) » en justifiant cet usage, ne fondent heureusement plus la séparation des arts et des sciences par leur soumission soi-disant « bénéfique » à une notion surplombante de sujet synthétisant ou de progrès. D’autre part, et en conséquence, ces interférences entre les arts et les sciences contribuent à engendrer des espaces, critiques des séparations sèches antérieures, centraux à l’ère de grands périls annoncés par fait des entreprises discriminantes de l’anthropocène, résultats de subsomptions dans les grands récits du progrès qu’elle a suscités et dont la crédibilité s’est heureusement amoindrie. Enfin, coopérations ou interférences présupposent que les enjeux de rentabilité, de profit et de concurrence imposés politiquement peuvent être eux-aussi critiqués in vivo.
Sur ce fil, nous proposons une succession de trois textes de réflexion, en trois moments de publication dans TK-21 LaRevue. Le premier ici-même est général et vise à cadrer un débat sans cesse à reprendre. Le second est proposé par Jean-Christophe Nourisson. Le dernier reprend le texte d’une conférence de Christian Ruby.
En matière de travaux entre Art et Science ou Arts et Sciences, pour utiliser les graphies courantes, faut-il admettre d’emblée les notions prédéfinies de l’Art et de la Science, ces notions historiques et philosophiques de part en part, pour savoir si et comment les relier, par exemple par une simple conjonction de coordination ou par une théorie du sujet transcendantal ou du progrès ? Ces prédéfinitions en font des concepts fixés une fois pour toute en essences, par conséquent en font des mondes incommensurables. Pourtant, l’Art comme la Science n’existent pas sous ce mode. Les arts et les sciences ne cessent de se déployer au travail de multiples formes d’expériences et de croisements, et sans se figer dans des résultats.
En examinant de près les recherches, les pratiques, même produites sous le titre simplifié Art et Science, nous nous apercevons qu’ils entretiennent philosophiquement des liens immanents autour des grandes formes de l’agir humain. Voilà qui pousse à appeler à modifier la dénomination ordinaire en « archipel Arts et Sciences » (réduite ici au graphe A&S par commodité) ! Cette mutation permet de faire fructifier les réflexions sur ce plan autrement que sous la forme d’un lieu commun abstrait ou d’un privilège réservé à quelques-uns. Elle permet d’activer non moins la publicité de ces travaux auprès des citoyennes et des citoyens, notamment dans la détermination de tiers-lieux (réels ou conceptuels) dont il n’est plus possible d’ignorer l’existence sans désinvolture, de labos ou de lieux collaboratifs, aux fins d’émancipation.
Il est vrai que plus l’héritage des trois siècles précédents — Lumières, positivisme, dogmatismes divers — a réussi à imposer une épistémologie de l’unité des disciplines qu’il séparait dans le même temps — unité imposée sous l’égide soit du sujet, soit du progrès —, plus certains ont voulu forcer leur intégration abstraite en système. Mais ce projet d’un choix édicté par une autorité s’est retourné en son contraire. Il a abouti à une fragmentation des disciplines en blocs séparés qui ne voulaient pas être rapprochés ou confondus, ou qui se contentaient de se « concilier » de manière extérieure, en mode pluridisciplinaire administratif, toujours gouverné par surplomb. Si on prétend mettre fin à une diversité constatée et construire une unité en supprimant les différences, on désintègre toutes choses. Le monolithe du dominant, et ses ordres (« il faut vous réconcilier »), ne recouvrira jamais que la diversité des formes sans véritable effet. À l’inverse d’ailleurs, il ne suffira pas d’invoquer un pluralisme bienséant pour obtenir un résultat, qui au mieux aura la forme d’une simple coexistence pacifique.
Des réflexions croisées
C’est en ce point que la notion d’« archipel Arts et Sciences », et la possibilité concrète d’en réaliser, peut amplifier les motifs de discussions et de pratiques croisées, en considération de devenirs dans des actions réciproques. Récemment (27-28 mars 2025), un colloque à La Grange (Centre Arts-Sciences / Université de Lausanne), organisé par Aurélien Maignant et Audrey Gosset, sous le titre Les collaborations entre artistes et scientifiques, et sous-titré Histoires critiques et pratiques contemporaines, a impulsé de nombreuses propositions archipéliennes à l’écart des perspectives de surplomb. Il a été précédé par un autre colloque à Polytech (Dijon, 12-14 mars 2025), intitulé quant à lui Arts, Sciences, zone d’indiscernabilité.
Ces deux colloques, du point de vue épistémologique, ont d’abord mis en lumière et en public la difficulté première à s’orienter dans les mots et les travaux portés par le titre courant arts et sciences.
Du point de vue des termes, en effet, un repérage aisé à conduire indique l’usage d’une pluralité de termes afin de désigner de tels rapports. En voici les principaux : alliage, co-construction, régénération, zone d’indiscernabilité et rhizome, rhapsodie, nomadisme, hybridation, rationalité communicationnelle, croisement, archipel, etc. Il est facile de repérer les sources de ces usages et parfois les théoriciens de référence — Jean-Marc Lévy-Leblond, Michèle Leduc, Audrey Gosset, Gilles Deleuze, Emmanuel Kant, Homi Bhabha, Jürgen Habermas, Christian Ruby —, sinon l’ampleur des propos : y englobe-t-on chacun des arts, ainsi que les sciences dites « dures » comme les sciences historiques ? Et surtout, s’il n’est pas question de prendre le risque d’une homogénéité imposée encore de surplomb, il devrait pourtant être judicieux d’accepter de discuter de ces notions tout en en pointant le maniement littéral, métaphorique ou flottant.
Du point de vue des pratiques, il importe de s’inquiéter de troubles flagrants au vu des résultats de tels co-constructions le plus souvent présentés au public.
En matière d’A&S finalement :
- S’agit-il de valoriser des scientifiques qui se disent artistes parce que les résultats de leurs recherches, exposés, produisent des effets esthétiques (des bulles colorées, des tourbillons multicolores, de beaux nuages, des mouvements d’oiseaux, des technologies de l’imagerie, etc.) ?
- S’agit-il de consacrer les artistes qui produisent de petites physiques amusantes à partir de leurs connaissances plus ou moins circonscrites en matière scientifique ?
Ces deux premiers modes de rapports brandis fréquemment ne forgent pourtant pas des collaborations entre les arts et les sciences. Il est question de scientifiques qui se disent artistes et d’artistes qui se disent savants. Aucun ne sort de son domaine.
Le questionnement peut être prolongé :
- S’agit-il de scientifiques qui réfléchissent sur une œuvre d’art et appliquent leurs discours savants aux œuvres artistiques ?
- S’agit-il d’artistes qui assignent les arts à illustrer des résultats scientifiques ?
Certes, si tel est le cas, il est envisageable au moins de faire valoir une « bonne volonté » artistique ou scientifique. Néanmoins, les résultats demeurent déficients.
De ce trouble, il est malgré tout possible de tirer l’enseignement suivant. Les travaux les plus courants en matière de rapports A&S, se modulent en quatre catégories :
- Le MONOlogisme (je suis scientifique et artiste moi-même, ou l’inverse) ;
- Le travail de l’un ou de l’autre SUR les résultats de l’autre ;
- Le travail de l’un ou de l’autre AVEC l’autre ;
- Le travail ENTRE les uns et les autres.
Dépasser le pluridisciplinaire
En cela, s’intéresser aux rapports processuels entre les arts et les sciences, autrement dit aux rapports impulsés entre des activités constituées jusqu’à présent en sphères autonomes (quoique pas indépendantes), cela ne concerne pas seulement des principes épistémologiques et le travail de disjonction de l’arpenteur moderne par rapport à la métaphysique médiévale — sur lesquels Christian Ruby reviendra. Cela oblige aussi à examiner les pratiques — Jean-Christophe Nourisson en présentera dans sa réflexion. Et surtout, cela impose d’examiner comment les dynamiques/devenirs engendré(e)s peuvent intéresser le public, les citoyennes et les citoyens, en promouvant le développement de l’esprit critique public et en public. Parti pris d’autant plus important que cela permettrait simultanément de réfuter le propos d’Yves Michaud selon lequel, sous l’atmosphère esthétique de notre « état gazeux » (une configuration dans laquelle tout se fond), les arts et les sciences sont confondus dans un immense cabinet de curiosité anesthésique, les arts s’effondrant sous le « beau » commercial et les sciences se réduisant à de simples discours un peu plus soutenus que les autres.
Où la perspective suivante se confirmerait : arts et sciences ne peuvent se contenter d’assignations pluridisciplinaires administratives infatuées d’elles-mêmes, en ce que, dans ces articulations passives parce qu’impérieuses, l’objet commun est défini d’avance et les réunions, durant lesquelles chacun(e) doit se tenir à sa place, sont présidées par un objectif auquel les uns et les autres sont simplement associés de l’extérieur.
Ce que changerait fondamentalement la constitution d’archipels A&S, c’est une orientation dans une autre direction de recherches, de diffusions et de formations. Savoir par ailleurs si ces travaux peuvent même transformer la société est une question supplémentaire, pas vraiment indifférente. Il semble que ces archipels peuvent effectivement servir de ligne d’orientation générale (sur le plan de la pensée comme sur le plan des relations sociales), au sein de notre situation largement rigide.
La propriété de tels archipels, déjà effectifs ou projetés, est en effet bien de menacer les clôtures, les enfermements de compétences, les mondes uniformes et exclusifs, les subordinations résultant d’une esprit pré- ou trop-critique parce que réduit à entretenir les séparations. Sans être dupe par ailleurs !, puisque dans ces archipels chacun(e) se méfie, à juste titre des risques de confusions, notamment de compétences, si pourtant les un(e)s et les autres récusent, à juste titre, l’administration des compétences ou l’emprise de l’autorité de la compétence. Ils/elles récusent les idéologies de la séparation des arts d’un côté (le subjectif, le sensible ou le corps et le féminin) et des sciences de l’autre (l’objectif, le pur esprit, l’entendement et le mâle) ; des arts qui ne penseraient pas et des sciences qui ne renverraient à aucun sensible ; ainsi que les renversements de type phénoménologique qui partent en guerre contre le primat de la science et surestiment l’art par le vécu et les choses singulières, avec effet de re-subordination.
À quoi s’ajoute la nécessité de rompre une lance avec un partage politique très actuel : celui du mépris de certains pouvoirs. Notamment, la persistance de ce mépris à l’encontre des « sciences » qui gêneraient ; et à l’encontre les « arts » contemporains qui seraient en soi non populaires (avec tendance à la réduction des budgets de la culture). Au demeurant, cette récusation est d’autant plus centrale que les enfermements précédents sont sans doute une des causes des reproches entendus fréquemment : que les sciences seraient sèches, élitistes, feraient courir des risques à l’humanité (alors qu’elles sont souvent confondues avec la technique et les choix politiques techniques) ; et que les arts, notamment contemporains seraient aussi secs, incompréhensibles, élitistes, etc.
Vous avez dit « archipel » ?
En quoi la notion d’archipel convient-elle pour parler de ce qui vient d’être mis au jour ? « Archipel » est un terme issu de la langue grecque ancienne (arkhein-pelagos) qui, du moins dans notre bouche, est utilisé afin d’évoquer des connexions, des « entre », des passages, en un mot des devenirs. En particulier des passages qui n’éliminent pas les compétences mais sont susceptibles de discuter leur hypostase.
Dans la notion d’archipel, beaucoup n’entendent que la présence rapprochée d’îles diverses. Mais si l’on en reste aux îles, elles peuvent se valoir comme « tout », en version de clôture ou holisme. On en a un usage d’ailleurs très critique, dès la visée moderne des îles (Thomas More et autres), dans l’image d’une « Île des mathématiques », chez Jonathan Swift (Les voyages de Gulliver, 1726), thème prolongé autrement par Gilles Deleuze, dans l’examen de la mythologie d’îles « œufs de la mer », « prototype de l’âme collective » [1]. Or ce qui compte dans les archipels ce sont les ports. Dans le référent grec que la notion suppose (Homère et la mer Égée), il est question d’une mer (Pelagos) parsemée d’îles qui choisissent une autorité commune (Arkhein) de manière immanente [2].
Quoi qu’il en soit du référent grec, la constitution d’archipels, convaincante depuis longtemps dans des contextes politiques (Édouard Glissant en particulier), s’oppose à deux options :
- Celle des tenants de la subordination, version idéologie du progrès ou plus communément image que l’opinion se donne des compétences intangibles ;
- Celle des tenants d’une unité incontrôlée ou sauvage, sous le prétexte d’une indiscipline foncière (ou d’essence) des arts ou d’une capacité intrinsèque de déplacement des sciences.
De cela, chacun connait de nombreuses formules partant des discriminations, ici épistémologiques, de l’arpenteur moderne : ou bien le multiple dispersé, s’autovalorisant comme tel sans composition, et dessinant un monde de juxtaposition sans accord ; ou bien ce multiple dispersé se soumettant à un principe unique, à une unité abstraite sans autre travail sur soi que la subsomption à un universel qui est alors non moins abstrait et gouverne les dispersés à son gré ; ou bien, enfin, la dissémination cherchant une auto-composition immanente.
L’importance d’un archipel A&S bien conduit, en théorie comme en pratique, se dessine en ce qu’il est porteur de nouveaux horizons, pour peu que les protagonistes eux-mêmes (artistes et scientifiques, ou plus généralement créateurs, chercheurs et praticiens) acceptent de travailler autrement à partir de leurs compétences et de croiser leurs approches et leurs méthodes en définissant des objets communs de travail ;
En ce que, loin de s’exclure l’un l’autre, les arts et la recherche scientifique ont tout à gagner dans une forme de fécondation réciproque ;
En ce qu’en croisant leurs approches, leurs corpus et leurs méthodes, art et sciences, y compris les sciences sociales encore une fois, peuvent se renouveler en inventant ensemble une nouvelle démarche, à la fois esthétique et éclairée ou esthético-éclairée, et un langage commun, fût-ce sous forme de fiction à la manière de Donna Haraway, à la fois sensible et scientifique, si l’on utilise encore ces partages ordinaires (quoiqu’erronés).
Que promet et déploie cet archipel ?
Il peut avoir l’inestimable avantage de produire :
- Un travail d’interférences qui modifierait l’un et l’autre pôle et désaccorderait le Sujet centré, dominant, univoque d’avec lui-même pour l’ouvrir à l’altérité et à un nouveau travail sur soi ;
- Un travail d’interrogation réciproque (revenant sur une théorie du « jeu ») ;
- Un travail qui révèlerait des manques d’un côté et de l’autre relativement aux recherches et aux rapports au public pour récuser les convictions ;
- Un travail sur les figures de l’Artiste et du Savant (leur histoire et leur déconstruction nécessaire), ainsi que sur les questions de « communauté » artistique ou scientifique, le plus souvent conçues comme faites alors qu’il faudrait les penser comme « à refaire » (Alain Quemin et Lorraine Daston) ;
- Un travail de connaissance de la réciprocité : faire sa place à l’autre (art ou science) ne signifie certainement pas le prendre pour modèle, en le faisant passer du statut d’ignoré à celui de rédempteur ;
- Un travail sur l’émergence des compétences des étudiants et autres auditeurs A&S.
C’est donc sur ces prémisses que nous nous proposons de vous donner à lire deux conférences sur ce thème Arts et Sciences, celle de Jean-Christophe Nourisson (juin) et celle de Christian Ruby (juillet).
Notes
[1] L’Île déserte, Paris, Minuit, 2002
[2] cf. Barbara Cassin, Vocabulaire européen des philosophes, Dictionnaire des intraduisibles, Paris, Seuil, 2019
Image d’ouverture : Antonius Claeissens, Mars entouré des Arts et Sciences, vainc l’Ignorance.



