dimanche 2 novembre 2025

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Anima Natura : écouter le vivant

dix ans de photographie co-créative dans le Royaume Plantae.

, Mauricio Tolosa

La photographie est souvent considérée comme un outil de capture du réel — un moyen de figer l’instant, de cristalliser un fragment du monde. Mais et si elle était une invitation à explorer la présence partagée ? Et si photographier permettait de guider mon regard, mon corps vers les plantes, et de me laisser habiter par le végétal ? Mes images seraient alors les traces de ces rencontres, des fragments à partager avec d’autres.

Anima Natura est né de plus de dix ans d’exploration du Royaume Plantae. À travers des séries comme Herbiers du Temps et de la Vision, Portail des Écorces, l’Étang du devenir ou les Palimpsestes de Wasiwaska, je perçois la dissolution des frontières : le photographe et son sujet, l’humain et la plante, ne font plus qu’un. Ici, la photographie n’est pas une fin, mais un chemin — une immersion dans le temps des plantes, un abandon à leur rythme. C’est une façon de partager leur monde, de s’y fondre, et peut-être, de devenir plante.
Ma démarche est phénoménologique : je me lance sans objectif précis, répondant à l’appel d’une plante vers l’inconnu. Le photographe et son « sujet » s’engagent alors dans une création conjointe. Prenons l’exemple du pommier du Japon, que j’ai accompagné pendant cinq ans. Nos interactions, dans cette temporalité lente, ont affiné mes sens et transformé mon être. Un lien s’est créé, parfois une fusion, qui a guidé notre dialogue — sensoriel, existentiel et spirituel.
Cette expérience a tracé de nouvelles voies : j’ai appris à connaître et à résonner avec d’autres plantes. Sans l’avoir prévu, mes notes et carnets se sont mués en livres, en expositions, en ateliers — des espaces pour transmettre ces rencontres.
 

La photographie comme exploration

Dans ma pratique, les plantes ne sont pas des sujets passifs : ce sont des partenaires. Les images naissent d’un monde partagé, d’une respiration commune, d’une écoute réciproque. Mes clichés sont souvent des registres, des « preuves » de ces instants extraordinaires. Une photographie capture l’instant ; l’exploration photographique, elle, enregistre l’écoulement du temps. Elle révèle des moments de transformation, des métamorphoses, et offre une chance de s’unir aux plantes. C’est une méditation, non une production — une écoute profonde, une fusion avec le végétal.
 

Le temps végétal du devenir

Cette approche dialogue avec les réflexions de Francisco Varela sur la co-émergence partagée : l’être et son milieu s’influencent et se transforment mutuellement. La plante et son environnement, le photographe et la plante, s’inventent dans un présent commun. Ils évoluent ensemble, dans un mouvement dynamique. Pour en prendre conscience, il faut habiter le temps des plantes. Contrairement au fleuve d’Héraclite, où le devenir s’écoule sous nos yeux, les plantes semblent immobiles, ancrées dans l’espace. Pourtant, elles coulent — mais dans le temps. Leur métamorphose est permanente, mais si lente qu’elle échappe à notre regard pressé. Photographier les plantes, c’est apprendre à voir l’invisible : c’est saisir des transformations imperceptibles. Cela exige de la constance, un ralentissement, une présence attentive. C’est ainsi que l’on perçoit les subtils changements du végétal — et que naissent l’étonnement, la gratitude, la joie.
 

Une éthique de l’image

Face à la crise écologique et humaine, où l’image est souvent un outil d’extraction, je propose une alternative. Je cherche la réciprocité, le respect du monde végétal. Je renonce à la perspective anthropocentrique pour embrasser l’unité du vivant. La photographie peut alors devenir un outil de réparation — un moyen de régénérer notre lien avec la nature. Comme l’écrivait Octavio Paz : « La nature n’est pas muette : elle parle en symboles et en métamorphoses. » Photographier les plantes, c’est écouter ces symboles, accepter la métamorphose.
 

Les images d’Anima Natura ne sont pas des œuvres au sens classique : ce sont les empreintes d’une relation, patiemment tissée entre le photographe et les plantes, année après année. Plongé dans leur flux, on découvre des instants de grâce — ces « phytokaïries », où le temps humain et le temps végétal s’entrelacent, révélant une coïncidence chargée de sens. Mon souhait ? Que ces photographies deviennent, pour le spectateur, des « phytokaïries » à leur tour — une porte d’entrée vers le flux et le mystère du vivant, une invitation à percevoir l’invisible et le sacré.