samedi 26 octobre 2013

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White Noise

, Michel Mazzoni

Interview de Michel Mazzoni par Nicholas Lewis, autour de son livre White Noise publié aux éditions ARP2

Pourrais-tu nous parler de l’intérêt que tu portes au temps et à l’espace ? Pourquoi ces éléments sont-ils importants selon toi, et quel genre de regard aimes-tu y poser ?

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Effectivement, une spatio-temporalité en suspens est palpable dans les images. J’y prête un intérêt particulier car c’est l’essence même de nos vies. Nous ne pouvons pas arrêter le temps, il est insaisissable. Ce que nous pouvons voir ce sont ses effets, dans les lieux contaminés par l’entropie par exemple. Je m’intéresse au temps en termes de durée, mais aussi au temps météorologique, le vent, les nuages, le brouillard… Le temps météorologique comme qualité de lumière. J’affectionne ce sentiment où la combinaison de temporalités (temps durée, temps météorologique) et d’espace, présente quelque chose de l’ordre de la métaphysique.

Tu es un photographe plutôt de type "technicien", prêtant énormément d’importance à la lumière. D’où te vient cet intérêt pour la lumière ? Comment la vois-tu, l’abordes-tu ?
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La photographie est un médium qui passe par une certaine technicité, elle est naturellement nécessaire, mais celle-ci doit s’effacer pour servir une créativité. Si elle est trop visible cela mène à de l’académisme. Je ne suis pas sûr que le terme de photographe "technicien" me convienne. J’utilise la lumière avec une approche poétique et plastique, variant entre densité et luminescences, souvent aux limites de l’accident (sur-exposition, sous-exposition, contre-jour…). La lumière est une composante importante en photographie, la façon de l’aborder et de la travailler traduit le sens que l’on souhaite donner aux images. Cela passe par une sensibilité et un regard, comme pour la peinture ou le cinéma.

Parle-moi de ta dernière série, White Noise... Quelle est son intention ? Comment diffère-t-elle de tes autres séries ? Plus pratiquement, où a-t-elle été réalisée ?

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White Noise est en fait le titre de mon dernier livre (Arp2 Editions Bruxelles) et de l’exposition au Musée de la Photographie à Charleroi. Le White Noise est ce qui est présent dans la bande-son cinéma lorsqu’il n’y a ni voix, ni musique, mais c’est aussi le fond sonore produit par les installations domestiques présentes dans notre environnement (ventilation, clim, frigidaire, ordinateur…), quelque chose à la fois de l’ordre du familier et de l’inquiétant.
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Dans l’installation à Charleroi, je propose une mise en relation d’images issues de différentes séries. Chaque image est une réalisation qui prend sa place dans un ensemble, entre les œuvres se tisse un propos cohérent et perceptible. Ceci étant, il est vrai que la plus grande partie des images présentes proviennent de ma dernière série Indices. Avec cette dernière série, je travaille davantage sur l’infra-mince, cicatrices, traces à peine visibles dans des espaces clos ou en extérieur, hostilités sourdes, cachées sous les apparences du familier. Le traitement des images, toutes monochromes, tend vers une gamme de gris dense. Ce qui la diffère sur le plan formel des autres séries, c’est l’utilisation d’une optique à grande ouverture réduisant la profondeur de champs laissant apparaître des tensions entre brouillages et zones de nettetés. Les images ont été réalisées en Belgique, en France, quelques-unes en Islande.

Dans quel état d’esprit te trouves-tu quand tu es "en mission", quand tu te trouves face à ton objectif ?
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Une certaine excitation de la découverte, liée à l’angoisse du résultat. Paradoxalement, j’aime travailler en argentique par rapport à ce laps de temps un peu magique entre la prise de vue et la découverte de l’image sur le négatif.

Tes expositions sont toujours très bien agencées et accrochées, comment t’y prends-tu ?
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J’accorde beaucoup d’importance à l’espace d’exposition et à la façon dont les œuvres vont annexer cet espace. Il y a donc toute une réflexion en amont, en prenant les mesures précises du lieu, les hauteurs de murs, etc. Je reconstitue l’espace à l’échelle, je place les œuvres, et procède généralement par soustraction afin d’arriver à ce que je souhaite. Je suis incapable d’arriver avec des œuvres toutes faites et les accrocher sur les murs. Généralement je pars d’environ 50% d’œuvres existantes et le reste pour lequel j’adapte les formats à l’espace.

Comment décrirais-tu ton travail ? Quels mots le décriraient le mieux ?
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Je ne sais pas si c’est une description précise de mon travail, mais pour moi faire de la photographie c’est inventer des formes, introduire quelque chose d’autre dans le monde.
Sol Lewitt a dit quelque chose de très beau : « l’art fabrique de l’ordre à partir du chaos, de la clarté à partir de l’obscurité, quelque chose à partir de rien. » Je me sens très proche de cette aspiration.
10 mots : Ce qui compte c’est la "question", plus que la "réponse".

Quels sont les projets sur lesquels tu travailles pour l’instant ?
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Je poursuis la série Indices, un voyage au Japon, Kobe, Osaka, Kyoto, cet hiver, un autre projet de livre pour 2014, si mon éditeur me suit. Et puis j’ai mon poste d’enseignant en France, des workshop, etc... Tout cela me prend pas mal de temps.

Si tu devais nommer une personne qui t’a particulièrement marqué le long de ta carrière, qui serait-elle ?
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C’est assez difficile d’en nommer une seule, j’ai été très marqué par le cinéma de Michelangelo Antonioni, le premier à avoir transformé les paramètres narratifs, stylistiques et techniques, et à instaurer une réflexion philosophique dans les images. Mais aussi Solaris et Stalker de Tarkovski, Lewis Baltz, John Gossage, Don DeLillo, JG Ballard, Robert Smithson, Jochen Lempert, Sugimoto… Généralement les œuvres dont l’esthétique intemporelle interroge la perception.

Tu accordes beaucoup d’importance au livre, pourquoi ?
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Le livre est une finalité, un maillon qui lie l’ensemble de la série. C’est aussi la manière la plus simple pour accéder et comprendre un travail. J’ai toujours une idée précise de ce que je souhaite, du type de papier, du format... Je travaille sur une maquette, ensuite je finalise avec mon éditeur et graphiste Joël Van Audenhaege, qui apporte son savoir-faire pour la partie typo et agencement des textes. Par exemple pour White Noise l’idée du calque et du livret, c’est de lui.
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WHITE NOISE
Photographies de Michel Mazzoni, texte de Michel Poivert
Design : Dojo Design
Edité par ARP2 Editions
32 images, 64 pages
25 exemplaires signés et numérotés
avec une photographie originale
ISBN 978-2-930115-22-1

WHITE NOISE
Exposition au Musée de la Photographie à Charleroi
du 28/09/2013 au 19/01/2014