lundi 1er mai 2017

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Un jour un Monsieur...

Hannibal Volkoff

, Hannibal Volkoff

Ce texte et ces images d’Hannibal Volkoff nous offrent une plongée dans un monde que peu connaissent ou pratiquent et qui ici vient à nous à travers le récit simple, direct et magistral d’une expérience humaine dans laquelle la photographie prend une place déterminante. En effet, si la peau entière ici se révèle stigmate, le désir, lui, s’affirme métamorphique. C’est ce qui permet ici de penser une expérience qui pourrait sans cela rester en nous dans le plis du déni ou dans les glacis du dégoût.

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Un jour, un monsieur m’a invité au restaurant pour me proposer de faire de lui mon esclave. Je ne sais pas comment il l’a su, mais j’avais déjà eu un certain nombre d’expériences sadomasochistes ; l’aurait-il senti ? Mes partenaires étaient cependant beaucoup plus jeunes que lui, plus désirables : il semble logique d’être attiré par ses esclaves –comme par ses maîtres. Or je n’étais pas attiré par lui et je n’ai pas donné suite à sa proposition.

Mais très rapidement, je me suis rendu compte que, malgré la dimension très sexuelle de mon travail, j’avais très peu photographié mes pratiques sadomasochistes. Pourquoi ? Certainement parce que je me méfie, en tant que photographe, de mes fantasmes. Il y a quelque chose de confortable dans le fantasme, c’est le sexuel sublimé, la répétition d’images édulcorées aux corps désubstantialisés, qui nous servent d’échappatoire à la crudité du réel.

Ce monsieur, Franck (son nom d’esclave), est arrivé à ce moment de mon travail photographique où je cherchais à capter ce que l’on pourrait appeler « la vérité du corps », en opposition à ce corps sublimé qui, dans notre société capitaliste, s’apparente au corps-marchandise, soumis aux normes sociétales dans une dynamique compétitive. Instagram est devenu le principal espace de l’être-marchandise, où tout un chacun rivalise de retouches photoshop, de poses fashion, de placements de produits (le but étant bien sûr d’être financé par ces derniers, afin d’enfin en devenir un soi même), jusqu’à incarner une grotesque armée de clones dont le Réel se définit par le Marché. Contre la surface plastique du corps publicitaire, figé, il me fallait donc exprimer sa vérité dans tout ce qu’il rejette : vieillissement, sécrétions, traces et accidents, jouissance et douleur, bref, la chair, sa difformité, ce qui l’active et la traverse. J’ai alors accepté la proposition de Franck, à condition d’en faire une séance photo.

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Au départ, je trouvais contradictoire l’idée d’associer des images d’un homme qui se met en position d’esclave avec un discours émancipateur. Mais de même que le sadomasochisme est une mise en scène de la violence qui permet une prise de distance avec la violence symbolique intrinsèque à toute relation (rapport de pouvoir patriarcal, par exemple), la soumission de Franck n’est-elle pas beaucoup plus libre que cet idéal de liberté que nous proposent les instagramers avec leurs selfies dans des plages à l’autre bout du monde, hors de prix, choisies uniquement pour mettre en valeur leurs années de fitness et de régime… ?

Les soirées de Franck sont constituées de pratiques extrêmes principalement basées sur la douleur. Il ne se considère pas pour autant comme un masochiste : le masochiste éprouve physiquement du plaisir dans la souffrance, or le plaisir de Franck se manifeste dans l’offrande de sa souffrance. Il s’agit de « prouver » le plein pouvoir que ses maîtres ont sur lui, cela passe donc par des épreuves de plus en plus éprouvantes.

Nous étions trois, nous dînions ensemble, chez lui, discutant de tout et de rien. La troisième personne était un jeune dominateur, pour me mettre en confiance. Je m’étais longuement demandé comment la séance allait débuter, comment on allait basculer dans la sphère sadienne. Le glissement s’est fait naturellement, tout en progression : le jeune dominateur a commencé à donner des ordres, puis Franck s’est déshabillé, il s’est fait fouetter, un peu brûler aussi, ils m’ont ensuite montré comment percer un corps, comment clouer le scrotum, etc. La maison, ce lieu de vie quotidienne, est rapidement devenue un « donjon » où chaque élément de la vie quotidienne pouvait se métamorphoser et servir aux sévices, c’était ludique et créatif. Parfois, nous faisons des pauses où nous reprenons la discussion là où nous l’avions laissée.

Pour ma série photographique, je me suis intéressé à l’élaboration de ce que l’on peut appeler ces « cérémonies », avec ses rituels, sa méthodologie, ses instruments. Il y a dans le sadomasochisme l’idée d’ajouter pour mieux retirer : ajouts de sex toys, d’objets divers (martinet, cockring, pinces, plug, poids, aiguilles, clous, etc.) de marques et de cicatrices (brûlures, zébrures, piercings, etc.) qui attestent de la soumission, donc de l’altération identitaire de Franck. Entre ces corps étrangers qui ne font plus qu’un avec celui du soumis, et le festival de la chair éprouvée de toutes sortes, mutilée, étirée, le corps dépasse ses limites et se transforme. Il s’exprime par la souffrance jusqu’à l’informe, l’état de pré-langage, afin de se déployer. Il s’annihile par le prisme de sa volonté intérieure afin de mieux exister.

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Toujours le cheminement dialectique. Ce texte pourrait être lu comme une suite de celui que j’ai écrit pour l’exposition « Beauté : un point de basculement », où je défendais l’idée baudelairienne de la beauté ne s’éveillant qu’à travers la confrontation avec ce qui la subvertit : le bizarre, le morbide, le tragique... Ici, il ne s’agit plus de trouver ce qui cloche dans la beauté pour l’éclore, mais ce qui cloche dans la laideur pour que tout d’un coup elle devienne émouvante. Au sein de la violence, la beauté naît de la capacité à supporter les dégradantes épreuves, elle se manifeste, par le questionnement de ce que peut un corps, à travers une puissance, contrôlée, active.

Du côté des dominateurs, il y a une sorte de fascination pour et par l’idée même de torturer. La sensation la plus immédiate est celle de la transgression. Rien que le mot : « torture », les atrocités qu’il évoque, les images, les faits universellement condamnés qui émergent soudainement et que l’on peut tout d’un coup réaliser de par le don de la victime volontaire ; cette idée de libérer enfin les interdits accompagne en permanence la séance. Il y a là dedans un côté un peu enfantin, finalement. On joue des histoires d’horreur, de guerre ou encore de martyres chrétiens.

Franck lui-même aborde ses désirs comme une mise en scène référencée : il m’a révélé un jour qu’ils sont nés en lui après un terrible accident qui l’a laissé entre la vie et la mort, dans un limbe fait de douleurs intenses. Ses expériences seraient une manière de rejouer cet épisode de sa vie, et sa peau, que l’on pourrait entièrement qualifier de stigmate, témoigne d’une vérité innommée (que c’est-il passé exactement, dans cet accident ?) en la camouflant de son impressionnante épaisseur, quand elle n’en pleure pas les échos par le jaillissement de son sang. Le réel traumatique est mis à l’écart, mais ce bannissement est assumé dans une répétition qui en rappelle l’existence. Un peu comme le martyre « prouve » la grandeur de Dieu par sa condition même de martyre.

C’est sans doute là que l’on touche à la manière de photographier « la vérité du corps » : par les empreintes qui témoignent d’une Chose inconnue. En comprenant qu’on ne comprend pas ce qu’elle raconte. Lui rendre hommage consiste à en aborder la trivialité, la pathologie, dans tout leur mystère. Les traces de torture sur le corps de Franck seraient un alphabet, le code de l’énigme des « restes non traduits », indéfinis, protéiformes. Elles s’effacent et laissent place à d’autres. Où s’en vont les cicatrices remplacées ? Ce mystère est une image en constante métamorphose, peut être pour cacher le fait qu’il n’a, en réalité, rien à cacher.

Et le sexe, dans tout ça ? Partout, nulle part : on sait pas. A-t-on déjà su ?

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