dimanche 20 décembre 2015

Accueil > Les rubriques > Cerveau > Beauté : un point de basculement

Beauté : un point de basculement

, Hannibal Volkoff

L’exposition « Beauté : un point de basculement » propose, à travers les œuvres de Kiki Xue, d’Ari Rossner et de Jean-Robert Franco, une piste de réflexion sur le cheminement dialectique par lequel la beauté, subissant l’ébranlement de ses attributs, se révèle et se meut.

Cette autopsie esthétique se penche en premier lieu sur les bases normatives de la beauté.

Kiki Xue et Ari Rossner sont tous deux des photographes de mode qui, à un moment dans leur carrière, se sont posés la question du point de tension permettant de créer en elle un basculement paradoxal qui l’échappe aux normes.

JPEG - 65.6 ko
Kiki Xue

La photographie de mode est un registre d’édulcoration du corps et de standardisation de la beauté, mais les règles auxquelles elle est astreinte sont vues par les deux artistes comme une invitation à la subversion.

Chez Kiki Xue, les portraits de mannequins se réfèrent aux grands maîtres de la Renaissance, particulièrement les Flamands, et sont réalisés avec le même raffinement, la même précision dans leur exploration fascinée du visage comme fenêtre de l’âme. Ce qui est recherché est donc bien là l’intemporalité de la beauté. Pourtant, ces portraits sont confrontés à des natures mortes de fleurs, photographiées en très gros plans ; des fleurs parfois abîmées, fanées, qui évoquent la chair dans ce qu’elle a de putrescible, de périssable. En leur éphémérité, elles ajoutent à la pureté des modèles la dimension organique ; voire sexuelle, qu’elle s’efforçait de cacher.
Cette seconde lecture apportée par les fleurs contamine les corps : il semble que, là où le végétal apporte une respiration, ces corps sont en définitive les véritables natures mortes. Le jeune homme aux yeux bandés, aux reflets bleus sur la peau, pourrait être un condamné à mort, luisant de peur. La femme à la poudre rouge serait peut-être en train de succomber à son venin, et celles au visage de fleurs paraissent pétrifiées, paralysées par cette onirique métamorphose qui les rend justement plus humaines...

JPEG - 69.3 ko
Kiki Xue

Ainsi, pour éveiller la beauté, la rendre émouvante, il faut ajouter à sa surface originelle son contraire, l’évaluer dans un espace morbide où elle s’altère pour mieux renaître –renaître avec une histoire.

L’approche d’Ari Rossner s’articule autour de cette même idée de couches superposées – de temporalité de la beauté. Tout d’abord, au sens propre : sa série des plaques offset consiste en un détournement de ses photographies à travers l’écoulement d’encres et de peinture lors du processus d’impression interrompu (au stade du transfert de la plaque offset en aluminium). Les images, au départ, étaient parfaitement calibrées pour des magazines de mode. En stoppant le processus de fabrication, Ari Rossner fait naître les images prématurément, et guidera ensuite lui-même la beauté accidentelle, hybride, de cette réincarnation hasardeuse, comme une trahison de l’illusion attendue.

JPEG - 94.1 ko
Ari Rossner

Sa série « Femenity » nous invite aussi à un nouveau regard sur la beauté du corps féminin. Les attributs corporels les plus représentatifs de la séduction féminine (seins, fesses, mains...) y sont malaxés, traités avec violence, déformés dans un inconfort manifeste. Dégoulinant d’huile, les muscles tendus, presque monstrueux, le corps de la femme devient un sur-corps qui impose sa séduction en s’en extrayant : « Ce n’est pas un corps-objet qui s’expose ici, mais un être-sujet qui s’affirme », nous dit Ari Rossner. La photographie « The Form of the Nude » de Kiki Xue, montrant une femme obèse alanguie dans une pose digne de Vénus, procède d’une même intention de troubler les appréhensions normatives de la beauté.

JPEG - 59.3 ko
Ari Rossner

À ces deux photographes est proposé un dialogue avec l’artiste plasticien Jean-Robert Franco. La série Extases exhibe des arrêts sur image de visages d’actrices pornographiques en plein orgasme. Comme les modèles de mode, les actrices pornographiques se livrent à une simulation, à un jeu dont les ficelles sont celles du marché de la séduction. Mais Jean- Robert Franco, dans ses captures d’écran, va se focaliser sur les imperfections dues au cryptage de la vidéo. L’accident est aussi utilisé pour transcender la jouissance : elle l’illustre, l’incarne là où elle n’était en principe que simulacre.

On peut même se demander si les expressions des visages ne sont pas des crispations de douleur. La beauté de la jouissance (« la petite mort ») se situe dans cet espace entre la vie et la perte, quand l’esprit semble s’échapper du corps alors que ce dernier est envahi par sa puissance. On y soupçonne un point de passage entre la divinité et l’animalité ; et si c’était là, finalement, une possible définition de la monstruosité ?

JPEG - 68.8 ko
Jean-Robert Franco

Jean-Robert Franco prolonge cette idée dans sa série de photographies de femmes nues imprimées sur tissu, et exposées en sculptures où la déformation de l’image par les plis exprime le potentiel protéiforme du corps. La monstruosité est l’infinité des possibles du corps, nous dit-il.

Elle est donc ce qui rend vivant ses parts que l’on veut les plus statiques dans leur séduction, les attraits de la beauté, mais qui n’éclosent qu’à travers la sinueuse recherche de leur ambigüité.

Voir en ligne : http://www.galerie-hors-champs.com

Galerie Hors-Champs
13, rue de Thorigny 75003 Paris — www.galerie-hors-champs.com
Exposition du 10 décembre 2015 au 21 janvier 2016, du mardi au samedi, de 11 h à 19 heures, et le dimanche de 14 h à 19 heures.

Bernard Pegeon, Hannibal Volkoff 09 53 48 14 04
contact@galerie-hors-champs.com

En couverture : Jean-Robert Franco