samedi 21 juillet 2012

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Tracer l’horizon

Frédérique Bouet

, Frédérique Bouet et Jean-Louis Poitevin

Le processus créatif des images de Frédérique Bouet s’apparente au processus du souvenir. Collection, juxtaposition, chaque série, chaque image sont autant de petites mémoires, de fragments de temps superposables.

Une ligne, deux, puis trois, quatre, cinq, parallèles, puis de biais, et, parfois, ourlant la trace laissée par une lame incernable, l’écume, sang du ciel, de la mer et du temps mêlés, les photographies de Frédérique Bouet nous mettent dans cette position simple, essentielle et que la vie urbaine rend de plus en plus rare, faire face à l’horizon.

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Cette position de l’homme peut être dite originaire, mais seulement au sens où l’on imagine des hommes pouvant déjà lever la tête et « regarder » là-bas loin devant et percevoir que ce là-bas était et la limite impossible du rêve et l’inaccessible de tous les voyages et le signe indéchiffrable pourtant de leur situation cosmique.

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C’est cela l’horizon, la ligne qui coupe en deux notre prétention à imaginer et notre impuissance à savoir sinon qui du moins où nous sommes.

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En faisant tanguer cette ligne qui articule et déchire, fend et coud deux « choses » aussi insaisissables que la terre et le ciel, l’océan et le ciel, l’océan et la terre, en la multipliant entre sable et vagues, entre sol et ciel, Frédérique Bouet nous rapproche du mystère en partie occulté par la vie urbaine et la fascination pour les écrans.

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Les couleurs qu’elle confère à ses visions nous renvoient plus intensément encore à ce sentiment d’étrangeté qui s’empare de nous lorsque nous faisons face, parfois, encore, à ce lointain barré où se forme le sens et que nous n’osons pas donner à cette situation où nous-mêmes nous sommes, sur cette terre, de toute l’éternité de notre séjour, comme individus et comme espèce.

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Ces couleurs nous entraînent plus loin encore, du côté de la lune ou de Mars. Artificielles comme le sont certains paradis, ces couleurs ont le goût réel du lointain plus lointain encore que l’oubli.

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Un ancrage dans le temps ? Une méfiance vis-à-vis de la lumière ? Une plongée dans le silence ? Une fente dans la chair de la mémoire ? Un rendez-vous avec la finitude ? Ces images de Frédérique Bouet réussissent aussi à nous faire éprouver le lointain comme une dimension de notre intimité qui serait empreinte de solennité.

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Ce que nous voyons est toujours l’écho d’une projection et nous ne déchiffrons jamais, même dans le plus « éternel » des paysages, dans le plus immuable aussi en ce qu’il dit à lui seul la situation de l’homme dans le cosmos, que les remous de nos doutes, de nos espérances, de notre solitude.

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Comment dire l’incommensurable ? Frédérique Bouet tente d’y répondre par les mots aussi.

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Chacune de ces images, aussi « abstraite » puisse-t-elle paraître, est un condensé de vie : « souvenir de quelques jours de solitude passés sur un îlot perdu, loin, au milieu d’un espace sans limite, devant la mer, derrière la mer, au milieu la mer, avec, à perte de vue, l’eau, avec, à perte de vue, le ciel, jusqu’à l’ivresse, les yeux accrochés au large, figés à essayer de démêler la mer du ciel, de la réalité du rêve, à vouloir tracer l’horizon, à vouloir le retenir dans le temps suspendu de cette attente indéfinissable qu’est l’image, toute image. Une parenthèse bleue. »

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Et elle ajoute : « Je n’ai de cesse de retrouver dans chacune de ses photos cette lumière augurale, ce petit coin de couleur bleu-vert, immatérielle et cérébrale, qui teinte la mémoire. Je réinvente ce trait sans dimension qui se projette comme un négatif brûlant dans l’obscurité de mes paupières. Je photographie cette ligne d’équilibre originelle que l’on n’atteint jamais, qui n’existe pas, qui n’en finit pas de finir, ultime métaphore de l’enregistrement des battements du cœur lorsqu’il s’arrête. »

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