mardi 18 octobre 2011

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The limits of my language mean the limits of my world

Une lettre concernant la critique d’art

, Weiswald

Cet article de Jens Emil Sennewald sur le statut de critique d’art aujourd’hui s’inscrit dans la réflexion que TK-21 LaRevue entend mener sur ce sujet, en particulier afin de mettre en évidence la mutation des relations entre texte et image aujourd’hui.

An Artist Who Cannot Speak English Is No Artist.
Mladen Stilinoviç

Cher AICA France,

Je suis membre de l’association depuis deux ans. D’origine allemande, je suis installé en France depuis dix ans. Ayant comme outil de travail la langue allemande, il me semblait d’une barrière linguistique infranchissable à publier des textes en langue française. Pourtant, j’ai posé ma candidature en France, le pays où j’ai pris domicile et où je suis actif, la plupart des cas pour des supports germanophones. Certes, il m’arrive de faire des petites publications ici et là, toujours avec la complicité et surtout l’aide de rédacteurs ou d’amis qui se prêtent à une relecture de ces textes.

La langue, et particulièrement l’écriture, étant l’outil aussi bien que le matériel de mon travail, et, comme texte, étant le complément inséparable de l’image, je me suis parfois posé la question de savoir s’il est possible de répondre de façon adéquate à l’art français dans une autre langue que le français. Je n’ai pas de réponse. Et pourtant, j’écris. Ici, je voudrais, cher AICA France, te parler de la critique.

De la critique d’art comme je la pratique. Suivant la phrase de Wittgenstein selon laquelle les limites de ma langue représentent les limites de mon monde, je vais te parler de la critique en langue française, et avec toute ma sympathie pour Mladen Stilinoviç, je vais t’adresser ce texte sans aucune relecture. Je me limite dans l’espace linguistique qui m’est accessible. Il est représenté, à peu près, par l’espace de ma bouche jusqu’à la pointe de ma langue quand je la tire au plus fort dans le monde.

Mais voyons, nous sommes dans la forme de lettre qui est un espace plus intime, plus personnel et qui se prête à te faire oublier, pour l’instant de la lecture, ces barrières linguistiques, qui te sont, je le sais bien, autrement plus chères et, pour des bonnes raisons, plus importantes.

Mais parlons de la critique. Tu sais, il court une rumeur : la rumeur de la mort de la critique d’art. Elle est vraie. Aussi vraie que sa petite sœur, la rumeur de la fin de l’art. Elles se portent bien, les deux, depuis presque 200 ans maintenant. Mais elles sont désormais un peu boiteuses. Il est donc temps de les envoyer à la retraite. Et tourner le regard vers leurs enfants et leurs petits-enfants : des artistes-critiques, l’art théorique, les producteurs d’art – et puis, une nouvelle critique.

Tu connais, je suppose, le travail de Claire Fontaine, d’Eric Duyckaerts ou bien de Francis Alÿs. Bien différents dans leurs démarches, ils ont comme point commun l’intérêt pour la critique – celle de la société, celle en théorie, celle effectuée en échange avec l’artiste. Pour son exposition au Wiels à Bruxelles, Alÿs a publié un catalogue dans lequel on trouve dans la colonne à gauche de chaque visuel un texte de son critique et proche copain, Cuauhtémoc Medina et puis dans la colonne droite des brèves notices d’Alÿs lui-même. Une bonne façon de présenter la complicité entre artiste et critique. Elle est autrement présente dans la vidéo "The Last Clown" (2000) qui montre comment un critique d’art, perdu dans ses pensées, trébuche sur un chien et se casse la gueule. Alÿs a rejoué la scène. Si ces artistes pratiquent une façon de critique, il s’agit d’un travail d’artiste, d’œuvres d’art – mais la critique d’art n’est pas une œuvre d’art.

Certes, ce sont les artistes qui font la critique, autant que la critique fait des artistes, toujours. Cela ne se fait pas – et ne s’est jamais fait – en levant ou en baissant le pouce. Il s’agit plutôt d’une forme de coopération. Ce sont les commissaires et les collectionneurs qui savent le mieux faire ce travail de sélection. Je te rappelle, par ailleurs, que le terme "critique" signifie d’abord "faire la différence, distinguer". Ce sont des commissaires comme Susanne Neuenburger, récemment décorée du prix autrichien "Art Critics Award", ou le collectionneur engagé Harald Falckenberg, ou le manager d’art Klaus Biesenbach ou bien des galeristes clairvoyants, qui nous trouvent aujourd’hui, dans les broussailles de la création actuelle, les meilleurs fruits.

Cela mérite des réflexions approfondies, comme elles sont certainement menées le 27 et 28 avril au workshop "Towards Curating as a Critical Practice" à Novi Sad, en Serbie (www.mangelosnagrada.org.rs) et lors de beaucoup d’autres ateliers et tables rondes sur le sujet, qui ont lieu actuellement un peu partout dans le monde, car le métier de commissaire d’exposition se professionnalise globalement. Il s’agit d’une critique de distinction, d’une critique de définition et de délimitation – mais la critique d’art ne se limite pas aux identifications.

Ce travail de différenciation et de jugement, on l’appelle en anglais "critic". Mais on connaît aussi la "critique" comme forme plus analytique et instruite. La "critique" suit un raisonnement, analyse le sujet et développe l’argumentation. Le "critic" classe l’art selon des critères en "bon" ou "mauvais". Le "critique" coopère pour faire évoluer sa question, son propos. La "critic" est l’art en situation critique, la "critique" est critique en art. Pour les deux, il est bien vrai qu’il n’y a pas d’art sans critique. Ils ont les mêmes racines, grandissent ensemble. C’est simplement lié au fait que texte et image ne sont pas dissociables. Nombre de philosophes, de Jacques Rancière à Jean-Luc Nancy, de J.W.T Mitchell à Georges Didi-Huberman l’ont bien montré : sans image, rien n’est lisible, sans texte rien n’est visible. Ceci dit, pour moi, la critique c’est le travail en texte pour mettre en mouvement cette association, pour faire vibrer cette « oscillation distincte » comme l’appelle Nancy, oscillation de l’image à travers le texte. Il s’agit donc d’un travail de collaboration ad fontes, à l’origine même des conditions de la possibilité de l’art – et de la critique.

Tu connais le commissaire Hans Ulrich Obrist. Dans un émission de la radio suisse "SDR2" consacré à l’état actuel de la critique d’art, il proposait au début de l’année que l’on applique aux pratiques de critique d’art les mêmes moyens de soutien qu’à l’art : bourses, résidences, prix etc. Il a raison : la critique d’art a besoin d’une réévaluation. Et il est vrai : elle a aussi besoin du soutien. Mais quel art a besoin d’une critique subventionnée ? Et quel art, si j’ai raison avec mon hypothèse des racines communes de l’art et de sa critique, va pousser à côté d’une critique en subvention ? Certainement le même que l’on peut voir foisonner aux côtés d’une écriture universitaire qui remplit les colonnes des revues d’art contemporain sans rémunération, car il faut bien publier, en tant qu’universitaire. Ou bien le même que l’on peut voir dans les magazines et journaux grand public, qui réduisent leurs rubriques dédiées aux arts au rythme de budgets dépensés au marketing par les entrepreneurs de l’industrie culturelle.

Une critique d’art qui tient debout par ses propres forces a besoin de complice et de collaborateur. Des artistes qui la défient, mais aussi des rédactions qui prennent le risque de donner de la place à des formes étonnantes, à des idées inouïes, qui prennent le risque de montrer un esprit critique. Le coup de "flashartonline" qui appelle ses lecteurs d’envoyer leurs propres chroniques d’expositions pour les publier tel quel, est un mauvais coup. Non seulement flashartonline cherche à exploiter ses propres lecteurs sous le masque du communautarisme "web 2.0", pire encore, ils dévalorisent le métier de critique d’art. Donc leur propre travail. Finalement, quand tout le monde sait faire de la critique, personne n’a plus besoin de la lire, car nous sommes nous-mêmes déjà bien Monsieur ou Madame "tout le monde".

L’art a besoin d’un esprit critique, d’une posture résistante. Surtout aujourd’hui, à un moment où beaucoup de monde s’occupe de l’art, prend soin de l’art, profite de l’art. Ce dont il n’a pas besoin, c’est d’être décrit, expliqué, commenté. De chaque personne capable d’utiliser le clavier d’un ordinateur. Dans des blogs, des brochures de marketing, des magazines lifestyle – jusqu’à l’éblouissement.

Tu sais, quand je suis allé voir l’exposition de Nancy Spero au Centre Pompidou, il y avait une œuvre qui m’a bien plu. En 1969, elle avait écrit, avec un pinceau sur un tableau : "All writing is pigshit. Artaud". Elle cite Artaud. Et elle peint un tableau. Le drame du texte en image. Sans écriture pas d’image. Mais sans image, il n’y a rien à lire. Pour moi, c’est une bonne façon de penser la pratique du critique d’art : comme réponse à l’image. Peut-être la seule réponse en adéquation avec ce qui fabrique l’art, avec ses questions, ses doutes, ses recherches. Peut-être la seule qui est vraiment capable de se mettre en communication, avec l’art.

Avec son tableau et sa référence à Artaud, Nancy Spero n’a pas seulement mis en scène l’image-texte. Elle s’est mise en scène elle-même, en tant qu’artiste. Comme critique d’art, je n’existe qu’à travers mes références, grâce aux œuvres des autres. En écrivant sur un tel ou un tel, je me crée comme sujet de la critique d’art et donc comme sujet de l’art. En tant que "critique", je m’adresse à l’art, je fais un geste vers l’art, comme si on trinquait entre amis. Je crée, en écriture, une situation de consentement, de sociabilité. Bien entendu, je suis lié aux normes éthiques de la presse et aux standards de mon écriture. Je suis autant investigateur qu’emmerdeur, je cherche à garder la distance malgré toute proximité nécessaire. Mais surtout : je ne suis pas indépendant ! Ni socialement, ni économiquement. Je n’existe pas en dehors des structures de l’art.

Et c’est justement la raison pour laquelle il faut que je me mette en jeu. Car je sais : to critique is to see what you wouldn’t know if you didn’t write about it. Autrement dit : pour pouvoir voir il faut de la critique, mais une critique en action, une critique qui s’approche au sujet, qui se l’approprie en écrivant sur le sujet, en le faisant exister à travers de l’écriture et en créant ainsi une connaissance qui ne peut exister qu’en cette relation entre regard, action, écriture. Et cela dans le plus large sens – on peut parfaitement considérer la critique en vidéo ou en radio et toujours en parler en tant qu’"écriture".

Le jugement, la distinction – ils arrivent au moment de ma décision, de me pencher sur une œuvre ou une exposition ou un propos spécifique. Les critères pour cette décision, ils ne viennent ni de l’extérieur, d’un canon, ni de l’intérieur, de ma conscience ou ma compétence seule. Ils sont le produit d’une cohabitation, d’une communication, d’une correspondance. Cela n’exclut pas des polémiques, mais cela exclut tout à fait une manière inconsciente et irresponsable de traiter l’art en critique. Autrement dit : je peux bien être proche d’un sujet et ne pas l’aimer, mais ressentir la nécessité à réagir, à interagir avec lui. Je peux bien aimer un sujet sans être tout le temps d’accord avec lui. N’est-ce pas cela, la vraie complicité : s’adorer, se détester, s’analyser, se disputer – sans jamais se lâcher ? Où est-ce la dimension politique dans tout cela, je t’entends demander, et nous sommes désormais au plein milieu d’une question politique, qui est, au fond, toujours une question d’interaction. C’est un peu léger, je t’entends dire, c’est un peu trop romantique. Et il est vrai, c’était les artistes de l’époque romantique qui ont découvert l’autoreflexivité de toute représentation, soit-elle texte ou image. C’est eux qui ont découvert la dimension du dialogue inhérent à chaque forme d’expression. Et c’est eux qui ont découvert la force de l’ironie.

Voilà ce que je voulais déployer, cher AICA France, devant toi. C’est ma vision de la chose. À toi de me dire si ça te parle. De toute façon, la prochaine fois, soit rassuré, je t’adresserai mon texte d’une langue plus soignée.

Sincèrement,
Ton critique.

Jens Emil Sennewald