mardi 4 décembre 2007

Accueil > L’atelier et Séminaires > Séminaires > 2007-2008 "La Chambre Claire" > III - La chambre claire de Roland Barthes, présentation

TK-21 le séminaire III

III - La chambre claire de Roland Barthes, présentation

Présentation

, Bernard Gerboud † et Jean-Louis Poitevin

Roland Barthes aimait raconter cette petite blague à ses étudiants : un infirme se plonge dans l’eau de Lourdes pour que sa situation s’améliore et en ressort avec une chaise roulante toute neuve.

Roland Barthes aimait raconter cette petite blague à ses étudiants : un infirme se plonge dans l’eau de Lourdes pour que sa situation s’améliore et en ressort avec une chaise roulante toute neuve.

Passé maître dans les discours aux multiples sens, qu’il s’amusera à démystifier, Roland Barthes accouche en 1968 de cet article bizarre qu’est La mort de l’auteur. Conjugué à la conférence de Michel Foucault sous le titre Qu’est-ce qu’un auteur ?, l’article de Barthes a l’effet d’une bombe. Jusqu’à leurs parutions, bien plus tard et dans des recueils posthumes, ces deux textes furent longtemps très photocopiés par les étudiants et utilisés par les enseignants, devenant en quelque sorte le credo du post-structuralisme français.

Les deux textes gagnèrent cette popularité surtout par leur opposition à Lanson et à Sainte-Beuve, critiques dominants dans les études littéraires françaises, qui attachent une grande importance à la connaissance de l’auteur dans le jugement d’une œuvre. Or, pour Barthes, « l’auteur est mort » : il affirme que « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur ». En effet, son idée est que l’auteur doit céder sa place au lecteur, qui réécrit le texte pour lui-même (on dit volontiers depuis qu’il en possède sa propre lecture (expression que dénonce d’ailleurs Thierry Maulnier) : l’auteur n’est donc plus le seul garant du sens de son œuvre. D’autre part Barthes souligne que l’approche traditionnelle de la critique littéraire soulève un problème complexe : comment peut-on connaître précisément l’intention de l’auteur ?

Sa réponse est qu’on ne le peut pas. Il donne comme exemple Sarrasine d’Honoré de Balzac texte dans lequel un homme prend un castrat pour une femme et tombe amoureux d’elle. Quand le personnage (Sarrasine) délire sur celle qu’il croit être l’image même de la féminité, Barthes défie les lecteurs de trouver qui parle et de quoi : Balzac ou son personnage ? Autrefois, lorsqu’un auteur était « consacré », tous ses écrits devenaient automatiquement œuvre, y compris la correspondance, les brouillons, etc. Maintenant que l’auteur est mort, un écrit devient œuvre (ou « texte » dans notre cas) si son contenu est conforme à l’idée que l’on se fait de l’auteur.

De nombreux exécuteurs testamentaires ont dû brûler la correspondance d’écrivains célèbres au motif qu’elles pouvaient ternir l’image du disparu, soit de leur propre chef, soit à la demande de l’auteur. Si demain on découvrait un manuscrit écrit de la main de Roland Barthes (l’homme) mais ne correspondant pas au style de Barthes (l’écrivain) pourrait-il être délibérément omis de ses œuvres complètes (qui pour le coup ne le seraient plus) ? Ce n’est pas impossible.

Le nom de l’auteur sert somme toute de désignateur à son travail. Dire avoir « lu tout Roland Barthes » signifie avoir lu ses œuvres, non l’homme. De même, découvrir que La mort de l’auteur est de la main d’un autre changerait la conception de Barthes-écrivain, mais pas de Barthes-l’homme. L’auteur est donc construit à partir de ses écrits, et non l’inverse. L’auteur n’est plus à l’origine du texte ; celui-ci provient du langage lui-même. Le « je » qui s’exprime, c’est le langage, pas l’auteur. L’énonciation est ici une fonction du langage.