mardi 18 décembre 2012

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Photographie liquide — II/III

Approche de l’autoportrait en réseau et esthétique postphotographique

, Laura Lafon

Le concept de liquidité régit la photographie à l’ère numérique, sa pratique, sa fonction, son expression artistique. La photographie n’a de sens aujourd’hui que dans sa diffusion voire sa production numérique. Bien loin d’être morte, la photographie vit simplement une période qui la dépasse tout en la replaçant en son cœur : la postphotographie.

Résumé global

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Le concept de liquidité régit la photographie à l’ère numérique, sa pratique, sa fonction, son expression artistique. La photographie n’a de sens aujourd’hui que dans sa diffusion, voire sa production numérique. L’étude des usages de la photographie de profil dans un groupe d’adolescents est une clef d’entrée sur ce sujet en s’intéressant aux questions d’identité et de socialisation amicale. Internet permet l’exhibition de facettes de soi sensiblement différentes et contrôlées de la réalité puisqu’il crée de nouveaux mondes où immédiateté et surabondance sont les maîtres mots. La photographie y remplacent parfois les mots.

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Le champ de l’art institutionnalise en 2011 ces considérations via l’exposition manifeste From Here On. Créant la polémique autour de ces photographies tirées du web communautaire, il s’agit d’une reconstruction de l’auteur et un effondrement des bases esthétiques dans le champ photographique. Qu’est ce que l’artiste auteur à l’heure de la photographie 2.0 ? Celui qui glane, collectionne et lit les photographies trouvées sur l’immensité de la Toile, donnant un sens qui n’existe pas a priori dans chaque image, révélant ainsi le visible au monde et réfléchissant à la place et l’usage du medium photographique. L’artiste revendique son nom sur des photographies qui ne proviennent pourtant pas de son geste mécanique, il met en scène son propre suicide pour révéler la puissance des images elles-mêmes comme langage du monde.

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La photographie telle qu’elle est envisagée par le droit et dans les mœurs a évolué. Prendre conscience de ces changements désormais irréversibles permet de mettre le doigt sur les travers de nos sociétés, sans jugement, sans nostalgie passéiste où l’image n’avait tout simplement pas les mêmes fonctions.

Réaliser cela c’est accepter que la photographie vue dans le prisme de la liquidité découle et renforce les évolutions sociétales à l’ère numérique. Bien loin d’être morte, la photographie vit simplement une période qui la dépasse tout en la replaçant en son cœur : la postphotographie.
Juvenilia N° 37 (Burnt) {JPEG}
Première partie :

L’autre comme médiateur entre moi et moi. Usages de la photographie de profil dans un groupe d’adolescents

La série Juvenilia de Ole John Aandal regroupe des autoportraits postés sur Internet par des adolescents. Ainsi compilées et exposées en série, ces photographies tentent de percer, voire de créer un imaginaire adolescent. Ce sont « des images esthétisantes, souvent sur-sexualisées, [qui] affichent un style fait-maison. La plupart sont prises en intérieur et beaucoup montrent un détail du corps rendu abstrait par un cadrage très serré – une lèvre ou une paupière par exemple. Ensemble, elles agissent comme un autoportrait collectif fascinant de la jeune génération et de son langage visuel » [1]. Tenter de comprendre les adolescents selon ces autoportraits postés demande une maîtrise d’un certain langage visuel associé à Internet, et ne semble pas accessible à tous. Ce qui est photographiable traduit des normes sociales plus ou moins explicites et dépend du contexte de production, de diffusion et de réception. En clair une photographie est un langage codé qui demande l’adhésion à des schèmes de perception pour être décryptée.

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Les sciences sociales et humaines s’intéressent aux nouveaux phénomènes qui mêlent jeunes générations et nouvelles technologies, puisque les premières sont les usagers naturels des secondes. Étudier les usages et modes de production de la photographie de profil dans un groupe de jeunes adolescents amène à réfléchir sur ces questions d’autoportrait diffusé sur un réseau social, et à penser le groupe comme principal élément formateur et constructeur identitaire. « Les préadolescents élaborent un monde social partagé avec leurs pairs, c’est-à-dire au sens de Strauss, un réseau dans lequel ils interagissent selon des valeurs, des « formes de communication, de symbolisation, des univers de discours » communs et propres. Enfin l’Internet peut devenir un support pour la construction identitaire, en leur permettant d’aborder plus aisément certaines préoccupations angoissantes » [2]. Les travaux qui questionnent les nouveaux usages de la photographie intégrée aux nouvelles technologies, notamment téléphone mobile et Internet, constituent également de solides bases de réflexion. Nous verrons dans cette partie comment la photographie est produite, diffusée, et quel rôle elle opère dans la construction identitaire de l’individu.

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Sera présenté ici un résumé d’une enquête à caractère sociologique qui s’attache à étudier les conventions esthétiques et sociales de la photo de profil dans un groupe d’adolescents issus des classes supérieures, habitant la proche banlieue parisienne, entrant en classe de seconde dans un établissement privé.
Juvenilia N° 8 (Blue Girl) {JPEG}
1- Pratique photographie et Facebook dans le groupe d’adolescents

La photographie dans ce groupe d’adolescents se réduit uniquement à du numérique via des boîtiers compacts ou des téléphones portables. Certaines filles souhaitent avoir un réflexe numérique estimant que leurs photos seraient ainsi « plus esthétiques ». Après quelques retouches faites sur photofiltre les photos sont directement mises en ligne sur le réseau social Facebook, seul site de partage et communicationnel utilisé, détrônant il y a peu le chat messenger (au sein du groupe). Les adolescents ne prennent pas de photos avec leurs webcams bien que tous en aient une. Ils continuent cependant de l’utiliser parfois comme « un jeu », moment de « délire » entre copains mais l’usage se réduit à l’activité et n’a aucune fonction au-delà du moment passé ensemble : les photos ne sont ni postées en ligne, presque pas conservées.

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Les adolescents font de la photographie leur fonction principale sur Facebook. L’une d’eux est consciente que cet intérêt pour la photographie est spécifique à leur groupe voire leur milieu social puisqu’elle compare son usage avec celui de son demi-frère qui habite les « quartiers chauds ».

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Les sciences sociales ont beaucoup étudié les usages des nouvelles technologies dans cette perspective, notamment via les blogs. Si on trouve de nombreuses ressemblances avec les blogs, les adolescents ici étudiés n’utilisent pas tout à fait Facebook de la même manière. Si en effet Facebook sert de « support aux sociabilités préexistantes » cela ne passe pas par « la présentation de son réseau personnel et par la mémorisation d’événements collectifs [3] ». On ne trouve pas d’albums photos répertoriant les moments passés ensemble par thème, les adolescents ne font pas de présentation de leurs amis élaborée comme on en trouvait sur les blogs. Facebook serait une sorte de blog liquide, on ne grave plus les relations dans la présentation du lien d’amitié, importe plus les nombreux messages postés rappelant l’existence de ce lien. Les photographies y sont consommées, faisant le buzz puis mourant par l’amas de nouveautés chaque jour. L’importance est clairement mise sur le présent, on n’hésite pas à supprimer des albums photos, les adolescents mettent peu de commentaires sous les photos qui sont postées (en tant que présentation) ou le cas échéant font juste référence au moment passé en mettant par exemple des chansons que les adolescents – les filles presque exclusivement – trouvent « stylées ».

Facebook permet d’assouvir un désir d’extimité soit le « désir de montrer son intimité pour que les autres la valident et qu’elle prenne une plus grande valeur à nos yeux. Différent de l’exhibitionnisme où l’intimité exposée est ici déjà sûre, elle est montrée pour subjuguer. Dans l’extimité, il y a une prise de risque » [4].

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2 – Temps de la prise de vue et nouvelles fonctions sociales

Le groupe d’adolescents étudié est grand consommateur de photographies, un appareil photo numérique compact est toujours présent dans le groupe, sinon le téléphone portable – des smartphones – fait office d’appareil photo. Marine, une jeune fille, est la photographe du groupe, clairement reconnue comme telle par les autres. Toujours avoir un appareil photo sur soi permet de prévoir une potentielle prise de vue. Il s’agit donc plus d’un besoin de photographier qu’un besoin d’acquérir des images, ce qui remet clairement en cause la fonction sociale attribuée par Bourdieu à la photographie [5]. Puisque l’appareil photo est presque un membre du groupe, toujours présent, prêt à être déclenché, « des fois on dit prend ton appareil photo on fera des photos », la photographie est une activité à part entière du groupe plus qu’une manière d’enregistrer l’exceptionnel. Ces photos ont pour fonction principale d’être mises en ligne sur Facebook après avoir servi de passe-temps dans l’après-midi. Les possibilités numériques de produire une infinité d’images entraînent une sur-production de photographies qui seront vite oubliées voire peut-être, à terme, effacées – des albums photos Facebook et même de l’ordinateur quand cela prend trop de place. Cet usage de la photographie s’inscrit donc dans la conception liquide de la photographie.
En un jour cette photographie de profil recueille 17 approbations amicales {JPEG}
3 – Les pairs sur Internet : recherche d’autonomie et appartenance à un groupe [6]

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Se montrer avec ses amis est une fonction essentielle de la photographie sur Facebook et plus généralement sur Internet qui devient le « media de l’entre-soi » [7]. Cette valorisation de l’appartenance au groupe traduite par la photo avec l’autre approfondit le lien amical tissé entre eux dans la réalité. Il est intéressant de remarquer que les adolescents étudiés ont changé leur nom sur Facebook afin de se constituer en nouvelle famille. Utilisant un acronyme réunissant toutes les premières lettres de leur nom originel, ils singularisent par là leur groupe afin de montrer les liens qui les unissent au reste de leurs amis Facebook et de cultiver le sentiment d’appartenance. « L’Internet est devenu un moyen de marquer les premiers signes de son indépendance relationnelle au sein du foyer » [8].

4 – Définition d’une nouvelle esthétique photographique

Avant de se faire détrôner par Facebook, MySpace était le réseau social le plus utilisé. Bien que la photographie tenait une place moins importante myspace a popularisé un type d’image particulière : les myspace angles. Ce type d’autoportrait est complètement rejeté par le groupe d’adolescents étudié. Cette photo fait « pitié », elle est « ridicule, narcissique » et signifie que « la personne s’aime ». Désormais la photographie doit être « prise sur le vif », « par surprise ».

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Les adolescents établissent alors un nouveau canon esthétique en élaborant, choisissant et diffusant des photos en ligne ; canon qui leur est propre et n’a aucune prétention à être qualifié de nouvelle esthétique adolescente. Filles et garçons s’accordent pour dire qu’une photo « prise sur le fait » est meilleure, on refuse donc la photographie posée comme elle peut l’être dans la famille par exemple, ou lors d’événements particuliers où la photographie sert encore de capteur du temps passé. Les filles surtout parlent de l’esthétique dans leur choix de photographies de profil. Elles aiment les photos « stylées » qui ressemblent aux photographies de mode. Les photographies sont toujours assez sobres, de sorte à mettre en valeur le vêtement et la personne. Les filles avouent tenter de réaliser ce genre de photographies. Réaliser de jolies photographies dans cette esthétique devient donc une activité à part entière et fait l’objet de sessions de prises de vue . « C’est précisément ce qui s’appelle un “profil optimisé” de l’identité distordue en ligne, qui permet de rendre les images de soi postées dans cette immense vitrine numérique conformes à des canons photographiques imposés par la publicité [9] ». Lors de ces séances, des centaines de photos sont prises dans l’unique but d’en poster quelques unes sur Facebook : « généralement on en met pas plus de cent sur Facebook ». La diffusion de ces photos est le but en soi.

Il semble que la norme du groupe étudié est de rejeter le « trop de retouche ». Pourtant, en regardant leurs photographies mises en ligne, on s’aperçoit rapidement qu’elles sont toutes - ou presque – retouchées. Tous parlent de la retouche comme d’un usage dangereux qui peut rapidement trahir l’apparence réelle de la personne. Cependant la retouche, si elle est raisonnablement utilisée, aide à arranger un corps que l’on n’accepte pas. La photographie joue ce rôle de miroir que l’on pourrait déformer à notre guise grâce à des logiciels correcteurs, afin de reconnaître dans notre reflet le corps que l’on accepte d’avoir.

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5 – Une pratique genrée : fausse domination féminine

Les filles contrôlent complètement la photographie au sein du groupe. Ce sont elles qui prennent les photos, qui initient les moments de prise de vue, les diffusent sur Facebook, donc décident de ce qui sera visible et surtout, choisissent la photo de profil, cette « carte d’identité » virtuelle. De même ils avouent avoir changé leur nom sur Facebook sur décision d’une amie fille. Les filles dominent donc l’usage de la photographie dans le groupe, face à des garçons qui y portent beaucoup moins d’attention. Quantitativement les filles cumulent clairement plus de photographies sur Facebook.

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À côté de cela, les filles font plus attention à leur image et ont un droit de regard plus important sur les photos qui sont diffusées (demandent à retirer certaines photos gênantes), notamment en rapport avec le sexe masculin qui aura accès à ces images. « Quand y’a des mecs, des ex, qui regardent des photos trop moches de nous après, je sais pas […] quelquefois il y a des mecs qui me parlent que j’ai pas vu depuis longtemps et ils vont mettre sur Facebook, t’es trop belle, mais j’ai peur que quand ils me voient en vrai, ah ben non c’est pas ça ». Que l’attention à soi soit plus forte chez les filles renvoie aux processus de socialisation genrée qui se jouent à cet âge-là.

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L’adolescence est la découverte de la sexualité et donc de la sexualisation des pratiques et des comportements. Delaunay-Tétérel [10] montrait déjà que l’importance de la relation au sexe opposé sur le blog permet de se tourner vers l’autre sexe et donc d’appréhender des rôles genres, de se confronter à des relations qui restent mystérieuses et difficiles dans le réel. Les filles intègrent les conventions esthétiques et sociales corporelles qui s’exercent d’autant plus chez elles. Le petit copain devient le référent qui fera prendre confiance en soi ; par là même il marque un certain oubli pour l’image que l’on diffusera en ligne. Cela ne signifie pas que l’on s’y désintéressera, mais plutôt que la fille contrôlera moins son identité virtuelle.

Ainsi, si les filles dominent la pratique de la photographie et le contrôle de l’image sur le réseau social, on ne peut pas dire qu’une révolution genrée soit ici mise en œuvre, puisque cela reste dans le cadre du système patriarcal au sein duquel la fille attache plus d’importance à son image dans le but de plaire au sexe masculin.

6 – L’autre : intermédiaire entre moi et moi

Savoir quelle était la meilleure photo de profil que les adolescents pouvaient avoir était nécessaire afin de comprendre quels critères ils préfèrent mettre en avant. Pour les filles, la photo de profil joue en fait le rôle de la photographie d’identité : il faut donc apparaître seul, dans une posture où l’on est pris sur le vif et où l’apparence physique doit être à son avantage.

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Pourtant comme nous l’avons dit, il est socialement interdit de se prendre en photo soi-même, « ça fait un peu la personne qui s’aime trop », la présentation de soi passe donc forcément par l’autre, qui est l’intermédiaire nécessaire à la production de la photographie idéale. On demande donc aux autres amies de nous prendre en photo, et cette pratique n’est pas perçue négativement par le groupe. Pourtant, le principe est le même : demander à créer une image de soi. Cela veut dire que la photographie de profil s’adresse non seulement au groupe de pairs qui participe à cette exhibition, mais aussi à tous les autres, ces sept cents amis Facebook que les adolescents ont et qui ne sont en fait que de vagues connaissances. L’autre, celui du groupe de pair, a un rôle déterminant dans le choix de la photographie, et donc dans la construction de l’image de soi.

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Les mécanismes mis en œuvre par Facebook (possibilité de cliquer sur un onglet j’aime pour signifier son approbation et commentaires que l’on peut laisser sur chaque activité et photographie) constituent un système d’encouragement à l’approbation ou à la sanction sociale. Ce processus incite donc les adolescents à poster la photographie qui aura le plus de succès, qui recevra le plus de j’aime, qui fera en quelque sorte le buzz. L’immédiateté est une valeur complètement intégrée à ce phénomène, les adolescents estimant qu’une photographie « marche » ou pas en moins de quelques heures.

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Cette approbation virtuelle de l’autre participe à l’acceptation individuelle « dans une période de puberté où les jeunes doivent faire face à des mutations extrêmement rapides de leur corps et à des questionnements existentiels angoissants [et] l’Internet apparaît comme un recours pour aborder certaines préoccupations difficiles à exposer en face-à-face » [11].

On parle également de Facebook dans la réalité, on se demande conseil entre sœurs et entre copines, on s’incite mutuellement à aller aimer la photo de l’autre, afin d’avoir le plus d’approbation et de créer le buzz par un effet d’entraînement. « Les conditions de réalisation de soi sont nécessairement liées à des relations de reconnaissance, c’est à dire à des formes de confirmation mutuelle du caractère autonome et individualisé des personnes [12] ». (Honneth)

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7 – La conscience d’un sur-soi

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Les filles et les garçons n’ont pas la même approche du virtuel. Pour les premières il y a une différence entre Facebook et la réalité qui s’exprime déjà par l’usage de la retouche qui permet une amélioration de l’apparence. Elles ont aussi conscience que les comportements sur Internet sont favorisés puisque « libérés des contraintes de la coprésence » [13] (Thompson). La photographie postée sur Facebook est une image construite et approuvée en amont de sa diffusion par l’autre, en qui on a confiance. Les commentaires qui agissent comme des « marques de reconnaissance publiques, incarnées et situées » [14] (Goffman) renforcent cette image et par là même l’identité positive qui y est associée. Ces feedbacks font passer cette communication dans un « échange communicationnel triangulé » [15] en deux temps : l’affichage en ligne essayant d’attirer l’autre puis le temps de réponse par le j’aime ou le commentaire. Ce que l’individu présente de lui n’est qu’une facette de son identité dont la photographie ne présente qu’un aspect communicationnel. Les échanges qu’elle introduit permettent l’expression d’un sur-soi qui prolonge ou complète le soi. Il s’agit d’ « un moi beaucoup plus conforme à [mes] désirs par le biais d’un sur-soi valorisant ou gratifiant » [16], « une lecture optimiste de cette perspective conduit à penser que l’expérience de sur-soi peut fonctionner comme espace de recadrage de soi et des autres dans une attitude plus ouverte et créatrice » [17].

Transition

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Extimisation et recherche d’approbation par l’autre sont, en général, les traits principaux des usages de la photographie de profil. L’étude de cas présentée précédemment éclaire une pratique précise d’un groupe d’adolescents socialement situé, elle n’a aucune vocation à parler de la photographie chez les adolescents mais a servi d’exemple de recherche sur la photographie liquide à l’ère numérique. La photographie fait œuvre de langage sur les réseaux sociaux où l’immédiateté et la diffusion permises par les avancées technologiques sont des valeurs primordiales. La photographie remplace les mots. Dans un monde saturé d’images regardons à quel point ce constat est vrai en nous intéressant à l’art photographique qui, s’il n’est plus motivé par le savoir-faire technique – accessible à tous grâce à la technique – doit faire de ces mutations son matériau et donner une vision réflexive du monde et des usages du medium. Le photographe théoricien Joan Fontcuberta travaille depuis de nombreuses années sur ces questions de photographie liquide à l’ère numérique et des bouleversements que cela engendre dans le champ de l’art. Son travail de collection et d’exposition de « réflectogrammes » (autoportraits au miroir) s’interroge sur les questions d’extimité, d’exhibition et de rapport à soi et à l’autre sur Internet, et ouvre la voie à un nouveau courant artistique qu’il nomme postphotographie.

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Notes

[1S. Bright, Autofocus l’autoportrait dans la photographie contemporaine, Paris, Thames & Hudson, 2010.

[2C. Metton, « Les usages de l’Internet par les collégiens », Réseaux 1/2004 (n° 123).

[3H. Delaunay-Téterel « Sociabilité juvénile et construction de l’identité », Informations sociales 1/2008 (n° 145), p. 48-57.

[4N. Aubert et C. Haroche, Les tyrannies de la visibilité. Être visible pour exister ?, Paris, Erès, 2011.

[5« Le besoin de photographier n’est pas autre chose qu’un besoin de photographies qui, grâce à leur qualité de reproduction du réel, témoignent et expriment la vérité du souvenir » in P. Bourdieu (sous la direction de), Un art moyen, Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Éditions de Minuit, 1965.

[6« Les particularités de l’adolescence, telles que la recherche d’autonomie et dans le même temps d’appartenance à un groupe, semblent particulièrement bien s’accorder avec les applications relationnelles et “individualisantes” d’Internet » in S. Gallez et C. Lobet-Maris , « Les jeunes sur Internet. Se construire un autre chez-soi », Communication, Vol. 28/2 | 2011.

[7O. Tredan, « Les weblog dans la Cité : Entre quête de l’entre-soi et affirmation identitaire », Cahiers de Recherches Marsouin, n°6, 2005.

[8C. Metton, « Les usages de l’Internet par les collégiens », Réseaux 1/2004 (n° 123).

[9P. Lardelliet et C. Bryon-Portet, « Ego 2.0 » « Quelques considérations théoriques sur l’identité et les relations à l’ère des réseaux », Les cahiers du numérique, 2010/1 Vol.6, p.13-34

[10H. Delaunay-Téterel « Sociabilité juvénile et construction de l’identité », Informations sociales 1/2008 (n° 145), p. 48-57.

[11C. Metton, « Les usages de l’Internet par les collégiens », Réseaux 1/2004 (n° 123).

[12Honneth cité dans F. Granjon et J. Denouël « Exposition de soi et reconnaissance de singularités subjectives sur les sites de réseaux sociaux », Sociologie 1/2010 (Vol. 1), p. 25-43.

[13Thompson cité dans F. Granjon et J. Denouël « Exposition de soi et reconnaissance de singularités subjectives sur les sites de réseaux sociaux », Sociologie 1/2010 (Vol. 1), p. 25-43.

[14Goffman cité dans F. Granjon et J. Denouël « Exposition de soi et reconnaissance de singularités subjectives sur les sites de réseaux sociaux », Sociologie 1/2010 (Vol. 1), p. 25-43.

[15D. Cardon et H. Delaunay-Téterel, « La production de soi comme technique relationnelle », Réseaux 4/2006 (n°138), p. 15-71.

[16F. Jaureguiberry, "Hypermodernité et manipulation de soi", in L’individu hypermoderne, N. Aubert (dir.), Toulouse, Érès, 2004, pp. 155-168.

[17Ibid.