jeudi 21 février 2013

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Magdi Senadji

, Danielle Robert-Guédon

TK-21 LaRevue ouvre une réflexion consacrée au photographe Magdi Senadji, dix ans après sa disparition. Photographe important des années 80 et 90, Magdi Senadji, outre quelques expositions, a surtout publié quatre livres importants Facile, Gombrowicz, Prague et Bovary, tous parus aux Éditions Marval. Cet éditeur ayant cessé son activité et Magdi Senadji n’ayant laissé de son côté que peu de tirages originaux, son œuvre est aujourd’hui presque invisible même si quelques tirages sont présents dans quelques institutions. Les livres qu’il a publié sont pour la plupart épuisés. Quant aux six fascicules parus aux Éditions À une Soie, TK-21 les republiera dans ses prochains numéros.

TK-21 LaRevue ayant pour désir de rendre à nouveau accessible l’ensemble de cette œuvre va entreprendre un travail de recherche afin de mener à bien ce projet.

Pour rendre hommage à Magdi Senadji dix ans après sa disparition, TK-21 LaRevue publie deux textes de Danielle Robert-Guédon extraits de ses romans, Le désespoir du singe et Les vivants, les morts et les marins dans lesquels elle évoque la figure de Magdi Senadji. Nous accompagnons ce portrait littéraire de quelques images et d’un portrait.

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Prague

Citations

Le désespoir du singe

Danielle Robert-Guédon - Éditions Balland - 1997

Un autre homme, ami de B, devenu aussi le mien, est revenu dès qu’il a su qu’il n’y avait plus de cris d’enfants. Cet artiste se réjouit des changements. Il ne retenait de la nouvelle organisation de B que l’écriture galopante et les rendez-vous avec la belle Allemande dont il remarqua la main longue et fine comme celle de l’inconnue qu’il avait photographiée à Rome, griffant de ses ongles rouges le pelage d’un chien. Je ne regarde maintenant jamais cette photographie dans la cuisine sans songer que la seconde Allemande avait dû caresser les chiens plus souvent qu’elle ne caressait B durant ses visites au château. Pourtant j’ai vu près de la combe l’herbe foulée et des fougères incapables de se redresser. Était-ce de s’être allongée seule près des chiens en attendant qu’au-dessus d’elle la fenêtre du bureau s’éteigne ?

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Prague

Cet homme aux origines bourguignonnes apportait des Pommards âgés et des livres épuisés. Il enveloppait les bouteilles de papier de soie et les volumes de papier cristal. Comment va Paris ? lui demandait B. Invariablement, Paris allait bien. Nous devinions les heures passées dans les librairies et aux terrasses. À l’évocation de certaines rues, l’Allemande tressaillait, gourmande de foule et de vitrines. Le photographe précisait un parcours semé de rencontres et de visions insolites, livrait quelques instants de pacotille à la belle avant de distraire B, l’éloignant de l’ombre gigantesque de Dostoïevski, de Kafka ou de Joyce, l’entraînant comme on entraîne au café un ami peiné pour lui offrir un verre. Il lui présentait la carte des récits brefs et des textes précieux, proposait Lambrichs, proposait Jouve et l’ivresse légère montait. Nous goûtions à tout. Aujourd’hui notre dépendance est grande mais B préfère toujours les alcools forts.

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Bovary

Notre ami bourguignon vint passer plusieurs jours dans la région et le travail qu’il avait entrepris convenait si bien à ce que nous vivions dans le triangle instauré par B qu’aucun de nous ne prit garde à la brume qui s’accrochait le soir à l’araucaria. Notre ami photographiait des rêves. Ceux qui, à l’instar d’une antienne, agitent les nuits des jeunes filles à marier autant que les jours des jeunes épousées. Bovary madame et Bovary Charles. La campagne, entre Laval et Vitré, est grande pourvoyeuse de songes creux. Notre ami avait déjà une belle collection d’arbres où l’on s’adosse, de troupeaux et de terres emblavées dont les promesses repoussent les murs des granges et des greniers. Il y avait aussi, ponctuant le livre qu’il feuilleta devant nous, des roses aux pétales écartés, des arums comme des conques où murmurer d’ineffables tentations, des fleurs communes étourdies par le souffle d’un étalon. Il compta les pages blanches sur lesquelles il allait épingler le reste : aisselles de petites filles et rubans tressés à la queue des juments. Nous l’avons accompagné aux fêtes des moissons où nous retrouvions parfois l’ami écrivain comparant faucards et faux à râteaux. Et tandis que le photographe s’éloignait, nous nous installions sur les bancs pour boire du cidre, cherchant autour de nous la misère de Charles et la faillite d’Emma, parlant des Bovary comme d’anciennes connaissances. Leila fuyait le fracas des moissonneuses, B évaluait les bêtes. On voyait, entre les cornes des bœufs, tourner les roues d’une faneuse et, plus haut, quelques moineaux accrochés à une charpente. Notre ami photographe regardait les femmes, la fraîcheur d’un bras dont la saignée pliait, la fatigue d’un cou dont la peau grenue tremblait. Leila, si elle en avait douté, constatait là accoudée à une table de bois, les ravages d’un court été en Mayenne et l’impossibilité de prétendre à quoi que ce soit entre un champ et deux bosquets. Nous rentrions mécontents avec, aux doigts, l’odeur des galettes et des bêtes énervées que nous avions gentiment claquées, essuyant nos paumes moites à leur pelage rêche. B regrettait d’avoir perdu deux heures, notre ami se désolait de n’avoir pu surprendre une pisseuse dans un fossé, avouant qu’il avait espéré sous une jupe la fente noire qui manquait à son livre. On riait, se récriait : n’avait-il pas déjà, en vis-à-vis, tablier de dentelle et légion d’honneur, épis entrelacés sur une nappe d’autel et rideau mauve de confessionnal ? On buvait encore la nuit tombait.

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Bovary

* * *

Citation

Les vivants, les morts et les marins

Éditions Joca Seria - 2005

Il me fallait sans doute le regard d’un photographe pour découvrir Paris, son obsession des cafés et des femmes. Je regarde les livres de Magdi Senadji, ce qu’il y a consigné, tables nappées, linge soulevé, tout ce qu’avant lui un père algérien avait voulu déployer, entrebâiller, tout ce à quoi une mère dijonnaise avait consenti avant de se rétracter. ll faut, que des mots seuls, procède ce qu’était cet homme. Mon amour aussi. Le restaurant La Frégate où l’on mangeait gras et bien. D’où l’on devinait la Seine sans la voir. Mais à son égard la mélancolie n’est pas de mise : cet homme m’a séduite en m’apportant du vin de Bourgogne. Ses derniers instants de lucidité ont été pour me prier de déboucher une bouteille à l’intention d’amis très chers. Ensuite. il m’a fallu deviner dans la bousculade des mots et leur chute ce qui avait encore un sens. Il les avançait prudemment, les entourant d’un ton interrogatif comme un étranger vérifiant qu’il prononce bien. Puis, devant mon incompréhension, il se taisait. Je n’avais pour tout recours qu’à suivre son regard. Il ne demandait rien, ne faisait que recenser ce qu’il allait quitter, comme s’il craignait en mourant que le bel ordonnancement de ses objets se défasse, comme il savait – et il le savait – qu’une fois enfuie sa manière de considérer les choses, celles-ci se faneraient. De ce qu’il aurait pu dire encore, rien n’était intelligible, sinon la conscience aiguë qu’il avait vu ce que la plupart ignorent. J’allumais une lampe, il regardait encore autour de lui, faisait un imperceptible signe, j’en allumais une autre, en déplaçais encore une, j’essayais de trouver pour lui la bonne lumière, l’exacte pénombre. Il semble qu’à vivre il trouvait encore de la grâce, en tout cas, son extrême politesse me l’a fait croire jusqu’au bout. Et sa légèreté, de plus en plus légère puisqu’il ne mangeait plus, tenant toutefois à s’attabler avec moi comme si de rien n’était.

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Bovary

Ma confiance en son regard était telle que je ne voyais plus par moi-même. Je réapprends. Il a beaucoup photographié à Paris. Il m’a beaucoup photographiée lorsque je l’y retrouvais. Les images se superposent, il m’a inventée dans cette ville, par fragments le plus souvent. Je me recompose.

C’était sa ville, pas la mienne. Je m’y sentais désemparée. D’autant plus qu’il s’ingéniait à m’en présenter toutes les séductions, me préservant du reste. Que j’aie toujours refusé d’y vivre constituait pour lui comme un affront et certainement la preuve d’un entêtement bête. Ce n’est pas faux, même en considérant pompeusement que l’affirmation de soi passe par l’opposition à l’autre. Lui ne voulait envisager que La beauté décisive. Nous n’avons jamais pris le métro aux heures de pointe et rarement aux autres heures. Il rechignait à ce que je fasse quelques courses pour un dîner froid dans sa chambre, affirmant que lorsqu’on vit rue Monsieur-Le-Prince (et il donnait à ses dix mètres carrés une emphase peu ordinaire) ce n’est pas pour pique-niquer. Et puis, il n’aimait pas le folklore des marchés, les odeurs brutes, les cris des camelots. Je n’ai pas toujours été à la hauteur de ce luxe qu’il mettait à mes pieds. Il voulait que je puisse respirer amplement, ce qu’on nous concède rarement. J’ai pris de grandes inspirations avec lui. Moins il avait d’argent, plus il m’entraînait dans les cafés et les restaurants les moins snobs, les plus chaleureux, les plus réputés, les moins ou les plus je-ne-sais-quoi, les plus parisiens sans doute.

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Bovary

Jusque dans la maison de campagne où il venait me voir, il apportait Paris. Il suffisait que nous nous installions au fond du jardin sombre, que l’on allume les lampes du salon, de la salle à manger, de l’entrée, de la cuisine, des chambres à l’étage, une débauche de lumières pâles, que sur la chaîne stéréo nous mettions le disque d’India song, la musique de Carlo d’Alesso – Chanson, toi qui ne veux rien dire, toi que nous dansions ensemble –, pour que la campagne devînt une ambassade. Nous étions dans la nuit, seuls ; les lumières de la maison, la musique nous donnaient l’illusion de nous être éloignés d’une foule inexistante. Paris ? M’étonnais-je. Oui, Paris, tout ce à quoi on rêve quand on n’y est pas, chanson de ma terre lointaine, et toi qui me dis tout. Et les roses et les candélabres, c’était Paris, sa richesse, ce qu’il fallait à tout prix atteindre. La gloire aussi. Dont je riais. Il ne savait pas lui-même à quel point il était étranger, non pas dans la vie, non pas dans l’amour, mais dans le regard. De ma maison, j’étais prête à faire une ambassade, un lieu de passage, de réunion, voire de réceptions simili-somptueuses. Il n’en pensait que du mal, l’inanité totale. Paris ne pouvait briller que de ses propres feux. Il fallait s’y frotter, y être heureux. Je ne pense pas lui avoir fait croire que je me rendrais un jour. En même temps, je voulais bien m’extasier pendant quelques temps. Pourquoi le voulais-je, pourquoi ne le pouvais-je pas ?

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Facile

Aujourd’hui quand il m’apparaît en rêve, il a parfois trois yeux.

Rue de Seine, rue Dauphine, il regardait droit et haut. La rue de Bucci ne l’intéressait pas. Nous remontions vers l’Odéon, il s’arrêtait à toutes les vitrines, entrait Aux Amis des livres (l’enseigne était encore celle-là), furetait, feuilletait, je le laissais fouiller. Nous ressortions, il avait trois livres sous le bras.

« Tu n’as rien trouvé ? » me demandait-il.

Je n’avais rien cherché et n’avais rien trouvé. J’attendais qu’on aborde les allées du Luxembourg, il traînait les pieds, ne comprenait pas le plaisir à s’empoussiérer les chaussures. Il regardait les sculptures, les flancs des femmes. J’observais les arbres, j’évaluais le nombre de printemps à leurs troncs, le fleuve de sève repartant chaque année à l’assaut des branches. J’aurais du deviner qu’il ne pouvait se confronter à ça, je ne voyais rien, il voyait pour moi. Nous avions de vaillantes querelles, nous disputions des femmes, des hommes que je m’ingéniais à travestir en arbres. Il avait le dernier mot, il citait encore Lambrichs, Les Fines Attaches : « Ce qui est profond se lève à hauteur de la vie, le sens des choses se lit en pointillés comme des clous lumineux sur une piste d’envol, on est alors placé au centre d’un miracle où le divin est à portée de main. »

Le divin... Les pointillés... La passation d’âme à âme, d’homme à homme. C’est en octobre, Magdi est mort depuis plusieurs mois. Sur son passeport, date d’expiration 24 mars 2003. Il a obtempéré. Rien ne s’invente.

J’entraîne Philippe, mon cousin, dans les mêmes rues et ce ne sont plus les mêmes. La Seine a des couleurs inouïes, j’ai un bas qui flanche comme un rappel. Des bas résille à propos desquels les amis osent me dire qu’on dirait des bas de pute. Ce sont leurs gentillesses. Bravement, je poursuis, sachant bien qu’il n’est pas question de jugement mais de liberté. Il n’y a pas de quoi rire, ce filet sur mes jambes est un filet de protection : j’aime. J’aime octobre. J’aime encore Magdi, j’aime mon cousin, je me mets à aimer Paris.

Très longtemps après.

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Magdi Senadji