mercredi 23 septembre 2015

Accueil > Les rubriques > Société > Lettre à un vieux poète — II/II

Lettre à un vieux poète — II/II

Sifnos, 2013

, Werner Lambersy

Chante, puis fais silence et salue car, même désertes, il y avait une scène, une salle, et des masques aux balcons qui t’écoutaient sans rien dire…

Chante « soldiers never die, never die, they just fade away » ; chante « die Moorsoldaten » ; chante l’hymne et la louange et même la rose sans pétale et l’ombre sans limite, car la voix ne vieillit pas, c’est un cheval qu’on monte à cru comme un mort sur la conscience, chante pour la chambre d’écho de la morgue et des salles d’hôpitaux où dorment des malades sans sommeil, les enfants cancéreux et des femmes enceintes qui n’en veulent pas.

Chante comme on frappe sur les murs d’une cellule à l’autre, chante avec le canari en cage qui s’égosille aveugle contre les haut-parleurs, les gigantesques juke-box hallucinés du son et lumière artificiel comme du sperme en couleur jeté dans une nuit sans étoiles, chante, qu’on entende ou non ta colère dans les feuilles à terre, ta joie dans les fleurs sans semence, et la mémoire dans les pierres, le monde restera libre et sa beauté terrible et nécessaire. 

Chante, car si les anges pourrissants de la parole ont perdu leurs ailes, l’air qu’ils remuaient reste la seule chose qu’on puisse respirer dans les hauteurs où nous nous épuisons nos génitoires, chante comme la nuit est la paupière du jour, la mer la poitrail que soulève l’abîme, ta voix est la peau de ton âme ; et c’est pourquoi ton chant peut reposer dans l’ombre comme un pas sur le sable, l’élégante méduse dans l’océan ou l’hirondelle s’empaler sur l’azur.

Chante comme une femme passe entraînant le désir derrière elle, l’amour qui parle aux chats, les chiens errants de la mélancolie qui traversent la rue comme tu regardes l’horizon, les mainates de la souffrance à qui apprendre les mots, et les moustiques que l’approche des orages rend fous.

Chante comme on dénoue le nœud de la naissance, l’écheveau des fumées dans les souffles du feu, la pelote de laine des crépuscules, et la longue chevelure des rayons, chante car le scarabée sacré de la mort avance et pousse devant lui sa boule d’excréments noirs.

Chante et dans l’espace excentrique laisse la forêt, la plaine onduleuse, l’herbe insolente, la fleur courtisane, le cèdre et le hêtre, le chêne et l’if funèbre, la folle avoine, la savane et les blés bien peignés du chant s’appuyer sur l’épaule et les reins de la terre, depuis ses vertèbres de laves jusqu’aux terrasses du dos et le pic de la nuque, puis debout soulever le ciel d’une sève têtue autant qu’un lait bouillant qui déborde.

Laisse l’oiseau qui plane ou bat d’une aile rythmée porter plus loin l’image, ne t’occupe pas plus de la fontaine qui bavarde son bruit ! Suis la piste argentée des constellations, sa bave d’escargot vers un but infini, chante tant que la benne n’emporte pas tout, avec les astres finissants, dans un grand basculement de lumières et de poussières, sur les dépotoirs bannis du temps, chante ce qui agite au plus profond de ton puits sombre les seaux de fer et les outres de peau.

Chante ! Les morts n’ont besoin de rien, mais peut-être as-tu encore besoin des morts, et les enfants, quand ils n’auront plus rien, peut-être auront-ils à nouveau besoin du chant ; vivre sur le papier glacé des revues de mode est une solitude insupportable, et pareillement entre les murs tagués des caves et des cages d’escalier de la drogue !

Chante devant les cours vides où certains écoutent penchés à leur fenêtre, ou derrière les rideaux du visible, et jettent un peu de monnaie, heureux de t’écouter et de te voir rester un peu, occupe la place laissée libre par la musique, le parfum, l’œil qui regarde en-dedans les fils de la Vierge des neurones.

Soit celui qui regarde dehors la couronne de fleurs, posée au-dessus de la tête des fiancés du jour et de la nuit, et surtout garde dans l’arrière-bouche, juste avant la dissolution de la durée dans la chair, le goût fort de l’instant unique. Déjà tous les insectes du monde pondent et se préparent à nettoyer nos os, chante, tous les poètes sont vieux , tous les poètes sont jeunes, mais tous les poètes ne sont pas toujours tout le temps des poètes.

Chante. Tout chante, murmure, fait silence et recommence, l’arbre selon les saisons, l’eau selon ses états, les tuiles, la lauze et les tôles du toit selon les tangos retournés, les talons flamencos de la pluie, le vent selon sa course, et le feu selon les robes qu’il attrape autour du cœur.

Chante comme on lit sur les lèvres des carrares matinaux, dans les plissés soleil des entrailles crépusculaires, chante pour l’émotion des lignes, le balancement oblique, les pesons du volume, le frisson inédit de la forme, et le chœur qui s’avance vers l’avant de la scène des couleurs et déclame les destins.

Chante et fais danser les marionnettes à gaine du mystère et celles qui mêlent et démêlent les fils amoureux de la passion ! Chanter, c’est simplement l’unisson à prendre, non de la troupe bêlant sous les grandes orgues de la mort, mais en soliste d’un orchestre de chambre où chacun joue sa partition, avec l’archet de l’horizon sur les cordes magiques d’un instrument d’emprunt.

Chante, et que ta voix marque et garde entre deux marées de silence, la trace aux orteils bien enfoncés dans le sable des astres en bordure du firmament vide, chante et qu’on t’entende ! Gigote et agite tes bras d’enfant abandonné, déjà la sœur tourière aux cornettes empesées de lumière s’approche, s’apprête à tourner le cylindre de l’horizon.

Et, passée la clôture des matrices nocturnes, devine le chœur psalmodié de l’office éphémère, chante et qu’après les galops de l’orgasme et le hennissement commun des corps, des tourterelles se posent, roucoulent et boivent la sueur des salières dans le creux de vos reins, que des poulpes soyeux vous envoient l’encre d’un profond sommeil tandis que coulent, comme tirées d’un pis écumeux, les vagues mourantes du frisson et la houle onduleuse des voluptés, chante l’amour car quoi d’autre avant le bâillon du dernier souffle ?

Chante ! La meute en chasse des instincts te poursuit jusqu’aux ressuis, jusqu’aux soues du terrier profond, loin des clairières où ton âme se dévoilait vulnérable, les rabatteurs de l’os ont pénétré sous la peau, les tiques du pouvoir s’incrustent, la gangrène des cris de guerre a pourri le péan fraternel et amputé le souffle épique de l’univers, l’intime du poème n’a plus de lyre car on a fait sonner des trompettes creuses comme on agrafe d’une épingle à nourrice la manche vide d’un invalide.

Mais chante comme le crapaud inoffensif croasse près de la mare, la corneille sur les champs enneigés, chante ! Musique et mathématiques ont de l’humour et posent les questions comme on parle aux enfants pleins de confiance, méfie-toi des mots dont les oies font un bruit de bataille puis se laissent gaver les ailes en croix et la gorge nouée ; alors chante et passe comme la fourmi sur la nappe du dimanche où le couvert n’est pas encore mis.

Chante ! Rassemble les années-lumière dans l’œil gyroscopique des satellites, puis dans la paume des miroirs, et les bans d’écrevisses du nombre sur les écrans, toi qui comptais les têtes de ton bétail, les lunes et les retours du rouet tranquille des constellations, pour vendre et obtenir un bon prix, pose ton stéthoscope sur la poitrine d’athlète du Cosme, et prends le pouls des atomes au poignet de la vie, retourne aux images comme ces clochers de village qui sonnent deux fois l’heure !

Feuillette l’herbier de la mémoire où figurent, calligraphiés à l’encre de Chine de l’enfance, les branches, les fleurs et les visages oubliés, toi, qui, depuis le calame, cherches des pages à écrire sur le secret des trèfles à quatre feuilles et les beauté insaisissables que tu poursuis !

Chante comme ces regards qui t’aiment, malgré les mondes indifférents et la nature distraite qui enfantent les saisons et les hommes ; chante car rien ne dure, pas même l’écho qui s’en va, s’éloigne et se perd dans l’orage en montagne et l’écume sur la mer.

Chante ! Que ta voix, aussi mince soit-elle, soutienne l’échelle de soie dans la lutte inégale des femmes contre la pesanteur du père et l’ange emplumé de sa parole, qu’elle soit l’épaule où se blottissent et plongent, aussi maigre soit-elle, l’enfant qu’on bat, l’âme rebelle et l’amour hypocondre, trop de vieilles angoisses, trop de querelles anciennes boitillent sur le pavé des jours, avec un bruit de canne qui rappelle l’incontinence monotone des horloges à pendule.

Que tes mots, sans élégances de vitrine, soient vêtus de tissus ouvriers à la coupe efficace et droite, qui dira mieux la beauté des fesses sous un jean et les bras nus d’une promesse, chante, tu n’as pas le choix : l’arbre de la vie refleurit sans cesse et la récolte en revient aux oiseaux qui chantent ! La mort aux gencives noires édentées ne connaîtra jamais que le goût des fruits blets.

Chante, même dans un murmure, un hoquet, un cri, glatit, couine, aigle ou musaraigne, graille, rugit, bourdonne ton poème, qu’importe : trop d’impuissance étouffe ta colère, trop d’enfants, trop de morts à terre, alignés comme à l’école, trop de corps sans tombe sous les décombres, trop de peuples réfugiés sous la tente et sur des routes sans village, trop de viols, de violence, de drogues, comment le supporter, comment vivre, si les mots ne sont que cela, sans la voix ni l’écho, même lointain, qui répètent que nous sommes autre chose !

Sois convaincu qu’il existe une beauté que nous n’avons pas atteinte, mais un sentier qui nous rapproche, une forêt brûlée qui repousse, une pluie pour chaque feuille, un souffle où les oiseaux retournent pour voler libres et dessiner des figures innocentes et chanter, on se sent un peu bête quand l’océan ou le ciel nous parlent en aparté, mais si tu chantes à l’intérieur de toi, tu sauras que c’est l’unique réponse et l’espace inconnu qui t’habite prendra toute sa place.

Chante la pierre qui se repose du long voyage dans l’espace, l’arbre qui s’habille de lumière et torée dans l’arène des vents, même l’hyène à l’heure rouge où tous vont boire, la nuque baissée sous le couperet des lunes, chante l’homme seul dont les chiens dorment le nez posé entre les pattes et le poil tiède contre tes cuisses, comme des marque-pages.

Chante les chats dont l’amande étroite te surveille comme un voleur à la tire dans le métro, chante la ville où la paix ne descend que derrière le rideau des riches, chante la fanfare des néons, la crécelle piteuse des retraités qui mendient, l’océan de paroles qui clapote dans les coquilles contre l’oreille, et l’image sur l’os de seiche des écrans car on tricote le temps une maille à l’endroit, une maille à l’envers. 

Pénélope a passé sa navette aux savants, le radeau de La Méduse emporte les certitudes, le Titanic coule dans nos miroirs… mais chante, chante et tire tire la bobinette des trous noirs et la chevillette cherrera, dit le loup de l’énergie aux longues dents, chante car l’odeur du café n’attend pas.

Chante la main où repose l’outil, l’outil qui ose la forme et le passage fabuleux des semences d’Apollon dans la matrice d’Aphrodite, chante la paume sur la pâte et la pâte qui lévite sous les levures, chante la terre et le tour, la glaise et le pouce, les glaçures, le raku crépusculaire et la cendre sous le four de l’espace.

Chante l’air qui te respire et le vide qui l’entoure, la chair qui se retire dans l’ombre du plaisir, et l’âme qui surprend l’harmonie des contraires, chante l’eau dont tu retiens le regard sous tes larmes et les nageoires caudales de ton esprit, chante au pied du Mont Fuji les fonds sans lumière où nagent encore les monstres aveugles de la mémoire et pourquoi pas l’œil de la mouche et les lézards de l’intuition ?

Chante, puis fais silence et salue car, même désertes, il y avait une scène, une salle, et des masques aux balcons qui t’écoutaient sans rien dire…