mercredi 1er mars 2017

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Jean-Jacques Rousseau, Markus Raetz et la duplicité de l’image — 2/2

, Hervé Bernard

Mais s’agit-il finalement d’illusion, avec mécanisme de transformation caché, de métamorphose avec transformation sans mécanisme ou réellement de duplicité originaire de l’image ?

Seconde Partie

3 Markus Raetz et l’image
À propos de quelques autres œuvres de Markus Raetz

Si l’on tient compte du fait que la sculpture Oui-Non et ses déclinaisons en anglais, Yes-No comme en espagnol Nada-Todo, toutes trois construites sur le principe d’un mot qui se transforme en un autre au fur et à mesure que nous tournons autour de la sculpture et qu’une autre sculpture située près du hameau d’Eggum change 16 fois de forme selon le point d’observation, celle-ci étant composée d’une tête classique qui vue de l’autre côté prend l’aspect d’une tête renversée et ainsi de suite, alors on peut affirmer que l’un des axes essentiels de son œuvre, est la question de la tromperie ou si l’on veut de la duplicité de l’image, ou encore, pour le dire de manière plus nuancée, de la polysémie de l’image.

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Silhouette pour Ernst Mach
par Markus Raetz

Mais s’agit-il finalement d’illusion, avec mécanisme de transformation caché, de métamorphose avec transformation sans mécanisme ou réellement de duplicité originaire de l’image ?

Avec Where is the Bottle, where is the glass, anamorphose en trois dimensions ou encore la sculpture intitulée Ceci-Cela, en hommage à Raymond Queneau, Markus Raetz joue encore avec les mêmes ambiguïtés car « On croit qu’il va se passer ceci et c’est cela. On croit faire ceci et l’on fait cela.  » Ses œuvres nous confrontent à un monde d’incertitude dans lequel rien n’est prévisible.

Les sculptures utilisant les mots oui-non jouent sur le fonctionnement de la perception visuelle. On croit regarder des objets en 3D et l’on ne voit finalement que des images en 2D, ou plutôt en 2,5D comme l’explique David Marr, ce qui conférerait à ses œuvres une dimension fractale.

Regarder une œuvre de Markus Raetz, c’est en fait se mettre en mouvement, voir du théâtre, s’immobiliser mais pour observer un mouvement.

Dans le prolongement de cette interrogation sur le rôle du spectateur, Markus Raetz a aussi créé un son qui se déplace dans l’espace. Dans ce cas, c’est l’objet observé qui se déplace. Sa conception du spectateur s’oppose à celle Jean-Jacques Rousseau car il lui restitue une forme de pouvoir créateur, là où pour Rousseau ce dernier est confiné dans un rôle de pâle « imitateur ».

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à Joseph Beuys
Markus Raetz

L’une de ses séries précédentes interroge l’effacement, la disparition et l’apparition. Force est de constater que son point de vue sur l’image est biaisé. Il recourt à tous les trucs des illusions d’optique pour montrer que l’image ment. Imprégné de la théorie Gestaltiste, Markus Raetz prolonge l’illusion de Penrose, les illusions de Kanitza et il intervertit les couples plein et vide, reflet et réalité, courbe et contre-courbe, ombre et lumière.

Cette recherche le conduit à produire des anamorphoses et des jeux de miroir explorant l’ambivalence de la vision et mettant en place des modifications de notre perception. Un peu comme cela se produit dans Les Ambassadeurs d’Holbein, il appartient au spectateur de re-donner sens à la forme que l’artiste a « déconstruite ».

Simultanément, il nous conduit à nous interroger sur le net, le flou et l’indéterminé. En effet, dans toute les positions intermédiaires entre le oui et le non, l’objet que l’on regarde est indéterminé, indéfinissable et indescriptible.

Chez Markus Raetz, l’image et le texte sont indissociables, il nous rappelle que la lettre et le texte sont fondamentalement image, car du point de vue de la perception, notre œil les regarde de la même manière qu’un tableau comme le montrent les expériences de suivi du regard par une caméra (eye-tracking) [1]. Dans toutes ses œuvres, Raetz place son visiteur au milieu d’un territoire et ce dernier doit repérer le site à partir duquel s’organise la vision.

Mais alors qu’en est-il de la question de la tromperie comme dimension inhérente à l’image chez Jean-Jacques Rousseau quand son vœu le plus cher est qu’elle soit le reflet de son vrai moi ? Elle le conduit, dans une tentative désespérée de conjurer cette tromperie, à passer sa vie à retoucher cette image de lui-même.

Ces deux créateurs ne développent-ils pas finalement une vision calviniste de l’image ?

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Oui-Non, Markus Raetz
photo Hervé Bernard

4 Image et duplicité
Où se situe la duplicité de l’image ?

L’une des motivations de la condamnation des images par Calvin, même dans leur rôle didactique, c’est leur incapacité à montrer autre chose que des apparences, ce qui fait qu’elles sont porteuses de trop d’erreurs théologiques, comme nous le rappelle Jean-Jacques Rousseau. Elles sont en particulier incapables de représenter l’infini de Dieu. Elles sont confinées dans le mensonge dont est porteur l’anthropomorphie qui est interprétée en relation avec la culpabilité née du péché. Anthropomorphisme et impossibilité de représenter l’infini pourraient pourtant être aussi compris comme protégeant les humains du péché d’orgueil dans leur confrontation avec Dieu. La constante condamnation de l’image dont est porteur le calvinisme rejoint finalement la pensée de Jean-Jacques Rousseau.

Le calvinisme est l’une des dernières tentatives chrétiennes de faire resurgir les questions posées par le Concile de Nicée et d’opérer un retour en arrière sur la question de l’image, un retour dont Luther a pourtant montré qu’il était à peu près impossible.

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Image Hervé Bernard

Conclusion

En quoi, cette duplicité nous concerne nous habitants du monde de l’image régnante ?
Cette question continue de traverser notre approche de l’image toujours opposée à l’écriture supposée vertueuse, elle, l’image, restant fondamentalement mensongère d’autant qu’elle est soumise à de nombreuses manipulations.

En fait tous les reproches que fait Jean-Jacques Rousseau au théâtre sont ceux que l’on fait aujourd’hui aux médias de l’image en mouvement.
La duplicité de l’image reste une question fondamentale et souterraine dans notre lecture de l’image même si elle est probablement une fausse question. Tellement souterraine que d’ardents défenseurs de l’image en sont des victimes involontaires notamment lorsqu’ils affirment l’existence d’une image reflet de la réalité, vierge de tous trucages tandis qu’une autre image, mensongère celle-là, serait le fruit d’une multitude de manipulations.

Cette duplicité de l’image reste centrale dans nos propos quotidiens y compris chez des personnes qui défendent l’image. Ainsi, J.F. Leroy, directeur des journées de l’image de Perpignan conforte cette croyance. Il existerait un genre d’images honnêtes par opposition à un autre genre d’images malhonnêtes. Dans un cas l’image serait sans trucage, vierge de tous péchés et dans l’autre elle serait diabolique, truquée, et truquée pour trahir. L’une serait donc éthique et l’autre serait sans foi ni loi.

L’œuvre de Markus Raetz est une illustration de cette position calviniste pour laquelle image et duplicité sont consanguins.

Cependant la littérature est-elle moins porteuse de duplicité ?
Une image est comme un texte cité hors-contexte déformable à l’envi. Ainsi, vous avez probablement vu circuler cette vidéo présentant un texte parlant de la jeunesse d’aujourd’hui qui, lut une première fois à partir du début puis et une autre fois à partir de la fin, exprime deux visions totalement contradictoires.

Utiliser par exemple en préliminaire d’un article sur l’inceste cette citation de Racine : « Cet ennemi barbare, injuste et sanguinaire / Songez, quoi qu’il est fait, songez qu’il est mon père. », c’est risquer une transformation du sens de la phrase. Non seulement rien ne dit que Racine pensait à l’inceste lorsqu’il écrit cette phrase, mais il est fort probable que ses spectateurs, tout comme lui, pensaient beaucoup plus à la mythologie grecque et à l’histoire d’Iphigénie. La position de Jean-Jacques Rousseau est que l’image serait, au mieux, multivoque et Markus Raetz ajoutte que le texte l’est aussi. C’est sans doute ce qui peut expliquer le recours de ce dernier au texte comme image permettant de circonvenir le sens de l’image.

Pourtant, l’image exprime avant tout une opinion. Dans l’absolu, cette image, pas plus que l’écrit, n’est honnête ou malhonnête. Ils sont l’expression d’un point de vue. Si malhonnêteté il y a, c’est celle de la personne ou du groupe qui opte pour ce point de vue. À ce stade, il est important de rappeler que l’image, tout comme l’écriture sont des outils, des moyens d’expression et que comme le mot « moyen » nous le rappelle, ils ne valent que par ce que la personne qui les emploie produit. Ce sont des médiateurs. En tant que moyens, ils se situent entre deux pôles : ici, l’utilisateur et là le message produit. Ils permettent de réaliser un but, en l’occurrence créer avec un médium, qu’il soit pictural ou littéraire.

L’infériorité de l’image par rapport au texte

Après tout ce ne sont que des images ! On ne dira jamais, Après tout ce n’est que du texte ! Le texte est sacré. Notre culture est construite sur un socle de textes : l’Ancien et le Nouveau Testament, la Déclaration des Droits de l’Homme, etc ... À aucun moment de notre histoire l’image n’a été à la base de notre société. Même l’image du Christ en croix est un appoint au texte. En va-t-il autrement aujourd’hui ?

Notes

[1À propos d’eye-tracinkg, voir cette lecture de la Chute d’Icare