mardi 24 juin 2014

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Desciudades

Des photographies de Luis Moragon

, Luis Moragon

Luis Moragon est peintre et photographe. Si ses derniers tableaux s’inspirent d’images de cinéma, ses photographies, elles tentent de parcourir la distance et l’écart qui existe, en lui, entre Paris sa ville d’adoption et Alicante, sa ville natale. Pour cela, il a mis au point un dispositif technique qui confère à chacune de ses images une densité fantomatique et irréelle et qui le conduit à penser la ville comme une « non ville », et l’image comme le vecteur d’une approche déconstructrice de l’urbain.

Déconstruire

Sa série « Desciudades », il y travaille depuis plus de dix ans par à-coups. Ce qui le hante, comme chacun, ce sont les modalités de l’être au monde auxquelles il est confronté. Pour lui cela tient en deux noms, deux villes, deux expériences urbaines, deux vécus, deux cerveaux, deux cultures, deux surfaces, et à l’entre-deux insaisissable et pourtant constitutif de cette relation.

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Il faut nommer ligne de schize cet écart par lequel et dans lequel quelque chose se passe qui permet de mettre en relation deux univers, deux pensées, deux vécus distincts, opposés, voire contradictoires. La question centrale de la pensée, de l’art aussi bien, c’est de permettre de s’orienter. Mais que veut dire s’orienter, dans la vie, dans la pensée, dans la ville ? Cela signifie une chose, ou plus exactement cela implique une chose, établir des connexions même improbables entre des strates, des mondes distincts.

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Penser, c’est associer et associer, c’est mettre quelque chose à côté de quelque chose. Mais, dès lors que ces choses, ici des vues d’espaces urbains de villes différentes, sont aussi des choses connues voire très connues comme certaines images le prouvent qui montrent des sites touristiques majeurs de Paris en particulier, associer c’est aussi dissocier, ou si l’on veut déconstruire, au sens derridien du terme.
Déconstruire n’a pas de règle, comme le laissait entendre Derrida. Mais cela obéit à une sorte de règle, comme par exemple l’ajout d’une conjonction, d’un simple « et ». Ce « et » peut se mettre à fonctionner comme une menace, provoque un tremblement dans nos certitudes, dans le château fort de nos certitudes et met en place, coup de cutter dans la chair des évidences faussement partagées, une ouverture qu’il sera impossible de refermer, de recoudre, une disjonction qui ne cessera plus dès lors d’envahir la pensée, de la labourer, de la déchirer de sa ligne de schize à la fois maligne et subtile.

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Dispositif

Luis Moragon photographie des espaces urbains, le plus souvent sans personne, mais parfois, ici où là, des corps apparaissent qui se mettent à peupler cet univers de béton et de fer de leur présence presque énigmatique. Mais il le fait dans deux endroits différents, Paris et Alicante. Ces deux villes sont les siennes, celle de sa naissance où il retourne régulièrement et celle où il vit. Ville touristique Paris dispose aussi de monuments capables de piéger le regard. Car c’est là l’enjeu de ces images, dire quelque chose du regard, du regard direct du regard rétrospectif, du regard qui se dédouble en fonction du vécu, de l’histoire, de l’espace, et qui, dissocié, se reformule par le rapprochement des strates de vécu et de mémoire dans une seule image.

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Il a gardé secret jusqu’ici la manière dont il procède. Il utilise deux diapositives qu’il scanne en haute résolution mais en conservant à ce moment là le cache plastique qui introduit, comme le « et » de tout à l’heure, une distance à la fois minime, presque invisible et pourtant immense en tout cas irréfutable. Il met les deux images ensemble sur le scan et le laisse travailler. Ce geste simple a pour effet de rendre fou l’appareil qui tente, en vain, de faire le point sur les deux images en même temps et qui doit « choisir ».

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La plus nette sera la plus proche, l’autre la seconde sera donc légèrement floue. Pourtant des effets secondaires se produisent qui ont trait à la lumière. Le scan qui a affaire à des images de nuit pour l’essentiel repère les plages lumineuses qu’il intensifie. Les lumières qui trouent la nuit lorsqu’elles sont parfois associées à une image de jour se trouvent accentuées, les parties sombres, elles, sont assombries. On peut dire que dans ces rapprochements, l’ombre assombrit le sombre et la lumière éclaircit les blancs. Il s’agit moins de contrastes que d’accentuations, de trous de maillage, bref d’une nouvelle consistance de l’image qui se met en place par ce dispositif.

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Ce qui compte, c’est donc cet écart, cette différence entre deux images nettes dont l’une devient en partie floue au moment où elle est scannée. Et cet écart, nom commun de la ligne de schize qui traverse chacun de nous mais dont certains, tel Luis Moragon, n’ont pas peur et sont capables de faire exister, cet écart fait fonctionner à lui seul l’ensemble des couples d’opposition qui le traversent et le constituent et qui ont pour nom France et Espagne, ou jour et nuit, ou encore affleurement et incorporation.

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La troisième image

Il va de soi que ces deux images superposées qui entrent à la fois en résonance et se trouvent comme séparées par une distance abyssale, celle que notre œil et notre cerveau enregistrent dans ce jeu entre parties nettes et parties floues de l’image, donnent vie à une troisième image, celle que nous voyons. C’est cette troisième image qui importe puisque c’est elle qui vient à nous, envahissant notre champ perceptif de ses contradictions brûlantes et de son évidence impartageable.

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En effet, ce que nous voyons est littéralement autre chose. Nous voyons autre chose parce que nous voyons autrement. La vision devient irréelle au moment où l’image paraît, le flou et le net intimement mêlés déconstruisent nos habitudes perceptives et cette troisième image qui échoue à être leur synthèse, devient le vecteur d’une vision qui dépasse le regard.

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C’est ce que toute image cherche ou devrait chercher à « être » ou à produire chez celui qui la découvre, faire voir autre chose que ce qu’elle montre, être une porte ouverte sur l’envers du monde et les mondes de l’envers, pour ne pas dire le monde à l’envers.

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Il y a dans ces images de Luis Moragon un tremblement qui est proche de l’affect profond qui traverse la pensée philosophique et qui la relie intimement à l’image, la présentation de ce qui jamais ne peut être saisi, ni par une main, ni par la pensée, ni par un concept, ni par un appareil. Seul un dispositif technico-mental peut y prétendre et la pensée qui ne met pas en place de tels dispositifs est vouée à s’enfoncer dans une obscurité de cagibi.

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Les flous et les ombres sont portés dans les images de Luis Moragon par des plages de lumières qui rehaussent le visible et le font exister dans un flottement. La terre devient ciel et les constructions des hommes s’élèvent à la hauteur spéculaire des nuages.

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Dans ses peintures actuelles, c’est quelque chose du même ordre qu’il cherche à atteindre. En effet, en recourant à des images de cinéma ou à des scènes extraites de films célèbres dans lesquelles on retrouve ce grilles visuelles et philosophiques que sont et font les immeubles qui se dressent devant tout regard aujourd’hui, Luis Moragon interroge cette présence des corps.

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Ce sont eux, c’est-à-dire nous qui sont ou sommes emportés par ce flou, qui devenons flous. Cela peut paraître étrange ou absurde. Il n’en est rien puisqu’il s’agit, par ce flou, de partir explorer la zone de schize ou la ligne de schize qui, traversant toute chose, devient le « lieu » insituable dans lequel pensée, image et affect se croisent, se mêlent, se déchirent, s’unissent et, déconstruisant les apparences, construisent un monde, un monde purement visible, le monde des images vraies.

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