lundi 3 avril 2017

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Confessions d’une enfant du siècle

Chapitre 1 : Au feu !

, Hervé Bernard , Jean-Louis Poitevin et Jeanne Susplugas

Jeanne Susplugas exposait, expose et exposera au printemps et tout l’été à Versailles à la Maréchalerie, à l’École des beaux-arts et à Paris, à la galerie Vivo Equidem. C’est à la Maréchalerie que nous l’avons rencontrée et filmée « sous » et « dans » son œuvre, une sculpture installation aux ramifications multiples dont elle nous livre ici, dans la première des quatre parties de l’entretien, une lecture tout à fait éclairante mais aussi singulièrement inquiétante.

Injonctions paradoxales

Au centre de ses préoccupations, comme artiste, et comme personne, il y a nos comportements, nos attitudes, notre manière de nous saisir des choses qui nous entourent, comme les objets qui peuplent notre quotidien. Mais aussi et surtout, ce qu’elle questionne parce que cela au fond lui semble pour le moins paradoxal, ce sont les « raisons » pour lesquelles nous agissons ainsi que nous le faisons.

Le monde dans lequel nous vivons est fait d’injonctions multiples et tout à fait contradictoires, soit d’un point de vue purement logique comme le montrent les publicités qui invitent à manger mais sont accompagnées de recommandations pour ne pas trop manger, soit d’un point de vue organisationnel qui par leur accumulation les rendent inopérantes ou impossibles à suivre.

Bref, nous existons dans un monde schizoïde, nous sommes les sujets du règne du double bind autrement dit de la double contrainte ou des injonctions paradoxales que Bateson et Watzlawick ont théorisé dès les années cinquante. C’est à notre réceptivité aux injonctions multiples et contradictoires qui composent, enveloppent et déterminent à la fois la réalité et notre relation à elle que s’adresse Jeanne Susplugas. C’est à rendre consciente la part non perçue de notre obéissance qu’elle travaille. C’est à nous replonger à partir du champ fictionnel qu’elle met en scène dans le bain fictif de la réalité dans laquelle nous évoluons.

C’est en ce sens et en d’autres que nous découvrirons dans les épisodes suivants qu’elle est une enfant de ce siècle en proie à des soubresauts manifestes mais aussi parfois indéfinissables.

Confessions d'une enfant du siècle 1/4 from BERNARD Hervé (rvb) on Vimeo.

La maison

La maison est au centre des préoccupations de Jeanne Susplugas et cela depuis ses débuts, quand elle a recouvert les murs d’une pièce d’emballages de médicaments, révélant ainsi à ceux qui y pénétraient le voile d’addiction dans lequel à bien y regarder, tous nous vivons. Aujourd’hui elle en donne une version qui impressionne à la fois par son ampleur et son lien avec le mystère de cette inquiétante étrangeté qui nous habite et nous ronge. Accrochée au plafond, la maison est le point de départ de liens, des fils de longueur variable auxquels sont accrochés des objets réalisés à une échelle plus grande que leur taille dans la réalité et qui pendent entre ciel et sol.

En fait, il s’agit d’une tentative de rendre compte d’une sorte d’enquête sociologique qu’elle a menée auprès d’amis ou de gens divers, et qui prenait la forme simple d’une question : quels sont les objets que vous emporteriez si votre maison brûlait ? Le résultat peut sembler étrange tant les objets retenus sont banals et parfois inattendus, comme le sac, les chaussures, le maillot de bain ou les médicaments.

Mais ce qui compte ici est autre, c’est l’histoire que, selon la formule consacrée, chacun peut « se » raconter ! Et c’est là que les choses prennent consistance. En effet, nous sommes uniques mais nous sommes aussi formés et formatés par le monde dans lequel nous vivons. C’est à saisir les points d’articulation entre ce qui est unique en nous et ce qui en nous répond aux injonctions de la société qu’elle travaille. C’est à participer au questionnement sur les formes de la subjectivité qu’elle travaille. C’est à nous conduire à voir combien en pensant être nous-mêmes nous jouons des rôles que d’autres jouent comme nous à la fois au sens où ils jouent aussi, mais au sens où ils jouent les mêmes rôles.

Mais, il y a plus. Cette maison qui est donc à la fois une maison rêvée et une maison « symbole », concentre les éléments les plus signifiants et ce ne sont pas ceux que l’on croit. En effet, cette maison lorsque l’on écoute Jeanne Susplugas en parler, est un lieu inquiétant profondément inquiétant. Elle est comme hantée par des mémoires multiples, des strates de mémoires, des nœuds d’ambiguïté, des sources de conflits, et finalement des secrets.

Et c’est là qu’elle nous conduit, au seuil du secret, devant la porte, nous mettant face à cette tentation immémoriale de regarder ce qui se passe à l’intérieur par le petit trou de la serrure. Car ce qui est le plus manifeste ne devient évident qu’après coup : la maison accrochée au plafond est inaccessible et ce lieu de l’intériorité se révèle être celui du mystère et le cœur battant où s’accumulent les influences du monde et donc les injonctions dont nous inonde la monde qui nous entoure.

Ici la maison est comme en train de dégorger par objets interposés le trop plein du dehors et se révèle ainsi comme nous le verrons par la suite à la fois hantée et dangereusement vide, ou si l’on veut hantée par un vide qui prenant la forme d’un gouffre psychique est susceptible d’engloutir et notre corps et nos rêves.

• At home she’s a tourist, Chapter I
Du 20 janvier au 26 mars 2017
La Maréchalerie
5 avenue de Sceaux - 78000 Versailles
http://lamarechalerie.versailles.archi.fr

• At home she’s a tourist, Chapter II
Du 25 janvier au 12 août 2017
Vivo Equidem
113 rue du Cherche Midi - 75006 Paris
http://www.vivoequidem.net

• At school she’s a tourist, Chapter III
Du 22 février au 15 mars 2017
Galerie de l’Ecole des Beaux Arts
11 rue Saint Simon - 78000 Versailles
https://www.versailles.fr/culture/etablissements-culturels/ecole-des-beaux-arts/