samedi 6 août 2016

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Jeanne Susplugas

, Hélène Leray et Jeanne Susplugas

Entretien réalisé à propos des expositions personnelles de Jeanne Susplugas à la Wild Project Gallery (janvier-février 2016) et à la galerie Iragui à Moscou (février-mars 2016).

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C’est votre première exposition personnelle au Luxembourg et à la Wild Project Galerie.
Comment l’avez-vous construite ?

Chaque exposition raconte une histoire.
Je tire des fils entre les pièces, qu’elles soient anciennes ou récentes.
L’image du carton d’invitation, Mask, joue le rôle d’avant-propos. Nous avançons masqués, chacun à notre manière.
Cette image nous met en garde sur ce qui est donné à voir. Derrière la séduction, l’apparente naïveté, il existe différentes strates de lecture. Les œuvres se répondent et tissent différentes approches.

C’est une volonté de votre part ?
C’est une volonté mais aussi ma vision de l’art en général. Par le biais de l’absurde, de l’énygmatique, de l’humour, du cynisme ou encore de la séduction, je pointe les distorsions de notre société. L’installation lumineuse, Disorder, attire puis, à la lecture du mot, le basculement s’opère.

Comment définiriez-vous Disorder, écrit en fil de lumière ?
Plus qu’un fil de lumière, Disorder est le fil rouge de l’exposition qui évoque les désordres de l’être humain.
Dans l’exposition, la maison est absente physiquement et pourtant elle est au centre. L’ordre, le désordre. Ranger sa maison pour ranger sa tête.
Disorder donne le ton, renvoie à mon film All the world’s a stage et aux monologues de l’écrivaine Marie-Gabrielle Duc. Notamment à une scène où une jeune fille s’interroge sur le sens de devoir ranger sa chambre le jour du départ en vacances de la famille. Ranger un espace c’est aussi ranger sa tête...
Ou encore, cette figure hiératique et picturale, projetée à l’intérieur d’une caisse, qui tourne sur elle-même en scandant sans relâche, « there’s no place like home ». En est-elle certaine ? Veut-elle s’en persuader ?
La photo Corridor fait le lien entre l’intérieur et l’extérieur, le désordre physique et psychique.

Vous parlez de photographies, de films... des matériaux très différents.
Les idées dictent le médium, chacun ayant leurs caractéristiques propres.
La pièce la plus récente de l’exposition est une Nature morte en céramique. Une installation évolutive qui pourra s’enrichir au fil du temps. D’apparence très classique, on note cependant qu’elle comporte des objets singuliers – entre nature morte et vide poche. Sur une table sont disposées des corbeilles, une carafe, une ampoule basse tension, un petit couteau mais aussi, glissés ça et là, des blisters de médicaments.
J’avais remarqué que beaucoup de gens posaient leurs médicaments dans leur corbeille de fruits. J’ai commencé, il y a une quinzaine d’années, une série photos de ces dernières. Puis ces images se sont transformées en sculptures.
Bientôt en performance avec un banquet que je vais réaliser dans le cadre des « Dîners suspendus » de Charlotte Ardon et Victoire Thevenin.

Qu’est-ce que le banquet vous évoque ?
Le banquet fait partie de l’histoire de l’art, du cinéma. Il a quelque chose de fascinant entre séduction, surconsommation, décadence, convivialité... Le banquet est intrinsèquement performatif.

Pour revenir à votre exposition. Pourriez-vous nous parler de la série de dessins Containers ?
J’ai débuté cette série en 2007 lors d’un séjour à New York. Elle est inspirée des « containers » américains, flacons donnés dans les pharmacies avec le nombre exact de comprimés requis pour un traitement. Sur ceux-ci sont inscrits le nom du patient, du médecin, du médicament… Ce sont de véritables partitions. Ceux qui ont les clés peuvent lire une partie de l’intimité d’une personne. Du coup, j’ai eu envie de raconter des histoires. J’ai remplacé les noms de médicaments par des mots qui une fois assemblés forment des phrases. A la galerie, la phrase de Christophe Tsiolkas est ambiguë, « ils avalèrent chacun un comprimé de Temazepam avec une dernière goutte de whisky et ils s’endormirent ». Pour l’éternité ?
On retrouve ce principe de phrases dans l’installation Containers composée de flacons en céramique blanche posés sur un socle/caisse. Une phrase de Frédéric Beigbeder qui en dit long sur nos sociétés « Le soir, tu rentres chez toi, tu lexomiles et ne rêves plus ».

Comment trouvez-vous ces phrases ?
Elles sont issues d’une collecte que je réalise depuis plus de quinze ans au fil de mes lectures. Je les collectionne et les archive. C’est ma « base de données littéraires » matérialisée, entre autres, par une installation éponyme, entre bibliothèque et caisse de transport, malle de voyage. Une extension de mon projet nomade House to house - l’équivalent de l’expression française « clou à clou » - qui voyage depuis 2009.
Pour ces boîtes/malles, je m’approprie l’esthétique des caisses de transport, bien connues des artistes, pour fabriquer des installations de tailles singulières, qui se déploient en de petites cellules habitables, modulables et évolutives. Base de données littéraires est un « meuble » vide mais habité d’une installation sonore réalisée avec des comédiens lisant une sélection de phrases de ma collection.

Elles sont essentiellement issues de la littérature ou aussi du cinéma ?
Majoritairement de la littérature qui est une des bases de mon travail. Mais il peut m’arriver de noter occasionnellement des phrases qui viennent d’ailleurs.
Je collectionne ou je passe commande à des écrivains. Ce sont des sources auxquelles je peux aller puiser indéfiniment.
En 2007 par exemple, Marie Darrieussecq m’a écrit un texte qui a pris la forme d’une pièce sonore, puis d’une performance, d’une installation lumineuse, d’un dessin puis d’un film, Iatrogène, tourné au Café de Flore.

Vous montrez aussi d’autres dessins dans l’exposition ?
Je montre des Arbres généalogiques. J’ai remplacé les noms des gens par leur pathologie.
Parfois la pathologie l’emporte sur la personne, on parle de l’oncle alcoolique ou du grand-père dépressif. Encore une fois, ces arbres deviennent comme des partitions car nous n’avons pas les clés de lecture. Toutes ces phobies ont des noms inconnus et improbables. Ces arbres évoquent notamment l’héritage que nous portons, le co-inconscient transgénérationnel apporté par Moreno, qui prend en considération tous les liens d’une personne avec d’autres, vivants ou disparus.

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Vous aviez déjà travaillé sur les phobies.
A l’initiative des Amis du Palais de Tokyo, j’étais intervenue à l’école Ducasse. Pour le dîner des Amis, j’avais conçu des gâteaux qui portaient les noms d’étranges phobies.
A nouveau, j’évoque la maison. Ces phobies que l’on développe, que l’on cache entre nos murs. Que se passe-t-il réellement derrière nos portes ?

Toujours cette idée de maison...
La maison est notre refuge, notre cabane. Elle est censée nous protéger mais peut aussi se retourner contre nous. Devenir le théâtre de drames, de violences conjugales qui nous enferment, nous apeurent, nous empêchent de voir.
Les meubles, les objets aussi portent leur histoire. L’héritage familial qui peut être un choix ou un non choix et peser un certain poids.

Les maisons apparaissent également dans la série Flying house.
Ce sont des portraits.
Je pose une question toute simple : « que prendriez-vous si vous deviez quitter votre lieu de vie dans l’urgence avec l’idée de, peut-être, ne jamais y revenir ? »
Les réponses sont intimes, singulières, drôles parfois déroutantes.

Vous avez aussi une exposition à Moscou à la galerie Iragui.
A Moscou, je partage l’espace avec l’artiste russe Irina Petrakova. Le commissaire, Boris Klushnikov est parti de l’idée du Pharmakon pour évoquer le contrôle.
Le commissaire a choisi des oeuvres récentes mais aussi des plus anciennes.
Nous avons décidé de montrer le diaporama Addicted qui date de 2002. Il s’agit d’une sorte de plongée au coeur de l’intime par une succession de visages, bouches ouvertes, qui dévoilent systématiquement un médicament sur la langue. Chaque portrait raconte une histoire individuelle et universelle, révélée par cette présence obsessionnelle du médicament.
Cette installation fait écho à la série d’affiches Drive thru pharmacy de 2008, qui symbolise un “nouvel accès au rêve”. Le concept drive in, ici drive thru, est né avec les cinémas en plein air puis a été repris par plusieurs enseignes de la consommation. Le médicament est distribué comme tout autre produit. La déshumanisation le désacralise pour en faire un objet de consommation banal et facile d’accès.
Je montre aussi des pièces plus récentes comme l’installation en céramique Bottles ainsi que des dessins.

Vous montrez aussi un carnet qui se déploie dans l’espace et se change en sculpture.
C’est un carnet moleskine Leporello que j’avais réalisé pour l’exposition de Raphaël Cuir, “Chapeaux ! Hommage à Robert Filliou”. Par de multiples aspects, il tisse des liens avec les différentes pièces de l’exposition et dans ce contexte, il apparaît comme un clin d’oeil à la ville où on ne sort que couvert ! Autant de propositions possibles d’expositions itinérantes.

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Jeanne Susplugas présente actuellement une exposition personnelle, Hypnotic, à la New Square gallery à Lille.
Elle participe aussi à l’exposition Read my lips, au Castrum Peregrini à Amsterdam (curated by Paco Barragan), qui traite des manipulations de la presse autour de la mort de Ben Laden.

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