dimanche 30 août 2015

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Acquaalta

, Clémentine Ader

Avec sa nouvelle installation Acquaalta, réalisée pour le Palais de Tokyo à Paris, Céleste Boursier Mougenot (CBM) nous invite à un voyage intérieur, sombre et sonore.

Expérience sensorielle

Plus qu’une exposition, Acquaalta est un parcours sensoriel « installé », fait de matières, d’apparences visuelles et de son. Ces apparences visuelles étant des images, mais pas des images au sens pictural du terme. L’image ici est mentale ; c’est l’image de la représentation des choses, celle qui nous permet de donner à l’œuvre un certain sens.

CBM utilise différents médias pour mettre en scène l’escapade aquatique d’un promeneur à la recherche de sens : son, vidéo, image… Il explore un monde qui s’ouvre devant lui et parvient à s’orienter grâce à tout ce qu’il voit et entend. L’artiste « cherche dans des phénomènes imperceptibles, la manière de les révéler » (CBM). 
 
Le spectateur vit une expérience sensorielle, où le son, l’image, le sonore, le visuel sont mis en œuvre. Comme si nous devions sentir, ressentir, expérimenter, « vivre l’œuvre » au plus profond d’elle-même pour pouvoir la comprendre, en saisir tout son sens et sa subtilité.

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Eau delà

Acquaalta est présentée comme étant une trajectoire intérieure, où le « visiteur », comme aime le nommer l’artiste, s’interroge sur ce qu’il voit, se questionne sur la signification de ce qu’il regarde ou ce qui lui semble se présenter à lui, entend, croit entendre, perçoit.

Il est invité tout d’abord à parcourir, sur une barque, une pièce sombre remplie d’eau. Tout au long de ce parcours, il déambule sans ni savoir où il va ni pouvoir imaginer la suite des événements. La scène se déroulant dans le noir complet, seules des ombres projetées sur le mur parviennent à éclairer sa pensée. Mais qui sont ces ombres ? Sont-elles un signe de son existence ? La trace de son « passage » dans l’œuvre ? Son reflet ? — celui-ci étant matérialisé, du moins symboliquement, par son reflet sur l’eau sur laquelle il avance — ou simplement l’image projetée des autres promeneurs imaginaires se succédant derrière lui ? 
 
Ces ombres sont en réalité celles de ses mouvements, filmés tout au long de sa trajectoire et retransmis en direct sur le mur. Le visiteur filmé nourrit simultanément le film qui est en train de se faire. CBM expérimente ici le principe du zombiedrone, « un système de traitement du signal vidéo cryptant les images, ne laissant apparaître sur l’écran que les parties en mouvement dans le cadre ». Tout le reste se fondant « dans un noir opaque. » (CBM) 

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Spect-acteur

Comme souvent dans son travail, l’artiste met en scène le son et l’espace, ou plus exactement le son dans l’espace et leurs interactions. Acquaalta est une installation jouant sur la perception du visuel et du sonore et le spectateur en est une partie intégrante. En effet, il n’est pas seulement observateur de l’œuvre mais en est le véritable acteur ou « spect-acteur » (pour reprendre l’expression de Céline Eloy). Le décor que CBM nous propose n’est pas une simple installation à contempler de l’extérieur. Ce que nous observons ici : c’est la façon dont le spectateur interagit lui-même avec l’espace, où il est invité à se mouvoir puis à s’émouvoir. Avec Acquaalta, la frontière entre œuvre/public, installation/spectateur semble définitivement brisée. L’artiste a décidé de nous « installer » avec lui, de nous donner une place dans son exposition. « Pour sortir de l’exposition, le visiteur traversera – littéralement – l’image », annonce l’artiste.
 
Les mouvements du spectateur dans la salle ont une action sur le monde. En effet, ils se créent au fur et à mesure de son parcours. Par son déplacement, des formes s’esquissent sur des murs. Le son, également, se révèle dès l’instant où nous entrons en interaction avec les autres éléments de la pièce.
 
Acquaalta est un parcours fluide entre l’image, les sons et l’espace et le visiteur constitue le liant nécessaire à cette fluidité pour construire la lecture de l’œuvre. « La fluidité est pour moi est un modèle » dit l’artiste. Le flux des images est converti en « continuum sonore », une « bande son » électronique assez lugubre, presque mortuaire, accompagnant la trajectoire du spectateur et l’enveloppant dans sa totalité. D’apparence discrète, cette musique demeure pourtant bien présente. Grave, sombre, voire stridente, elle est tout sauf limpide, tout comme l’eau, dont le son des mouvements effectués par le visiteur lui-même sur elle pourraient presque faire partie de cette bande son. Monocorde, dissonante, elle renforce le côté inquiétant du décor. Elle semble ne jamais s’arrêter.

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Apparente réalité

L’artiste joue sur la présence-absence des éléments qui constituent l’œuvre : présence et absence de l’eau, présence et absence de ce que l’on voit ou croit voir ; présence-absence des images. Il tente de donner un sens – des sens – à son installation, éclairer le visiteur en le plaçant dans un décor sombre et à peine déchiffrable. Ses ombres projetées, formes humaines vaguement esquissées, sont comme des figures fantomatiques apparaissant et s’estompant dans l’obscurité, jaillissant sur un mur tantôt lumineux tantôt disparaissant dans le reste du tableau. « Il est bon d’inquiéter un peu le visiteur, de donner de lui-même une image cryptée. Les gens adorent se voir disparaitre. » (CBM). 

C’est pourquoi l’artiste brouille les pistes, compose avec des matières et l’absence de matière ou de forme véritable, le toucher et l’impalpable. Le son que nous entendons, la bande sonore habillant le voyage du spectateur – est « là » mais rien ne nous montre sa présence pourtant. Bien que réelle, omniprésente, puisque nous l’entendons durant toute la durée de l’installation, elle en est le seul élément physiquement absent. Insaisissable, non tangible et non représentable techniquement, le son est « ressenti » par le visiteur. Il a une influence sur ses propres sens et sur l’environnement qu’il lui reste à contempler. De même que l’eau inonde l’espace, l’élément sonore envahit la pièce et nous tient, en suspend, à l’intérieur de celle-ci. 
 
Le spectateur poursuit ensuite sa trajectoire avant de « sortir de l’eau » littéralement et « revenir sur terre », comme pour mieux contempler le monde qui l’entoure. L’obscurité de la pièce où il déambulait jusqu’à présent, contraste nettement avec la blancheur des coussins où il est désormais invité à s’assoir. 

L’artiste continue de jouer sur les sens et les doubles sens, sur l’apparence des éléments qui composent l’œuvre et la façon dont ils sont perçus par le visiteur lui-même. Les marches, « modules contestables », sont comme des coussins. D’apparence en béton, ils sont pourtant réalisés en mousse. 

Ce que le visiteur observe est-il fidèle à la réalité ? Correspond-il à sa propre réalité ? Mais que signifie « réalité » ? Selon ce que l’artiste a voulu exprimer réellement ? N’est-ce pas plutôt ce que ressent le spectateur qui lui importe, plus que qu’une juste compréhension de l’œuvre ?
 
C’est avant tout parce que le spectateur perçoit, que le monde se révèle devant lui. Si dans son installation From Here to Ear, des oiseaux en liberté, en se posant sur les cordes d’une guitare électrique, composaient une « partition indéterminée » (Tom Laurent, Art Absolument n°60), ici, le son est généré par le visiteur lui-même. Si pour Duchamp « le regardeur fait le tableau », dans Acquaalta, c’est le regardeur-visiteur qui agit sur l’environnement se présentant à lui. C’est parce qu’il permet à un monde d’exister, à des formes d’être agencées, à des sons d’être perçus que l’installation trouve ici toute sa justification et l’art de CBM sa raison d’être. L’artiste étant pour lui « un simple médium, permettant aux visiteurs de donner des formes à leurs sensations »

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Céline Eloy, « Le son peut-il être spectaculaire ? L’exemple de l’art sonore »,
CeROArt

http://ceroart.revues.org/1477 
http://www.palaisdetokyo.com/fr/exposition/celeste-boursier-mougenot