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	<title>TK-21 </title>
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	<description>TK-21 suit les nouvelles formes que prend le conflit entre mots et images. TK-21 d&#233;crypte la r&#233;alit&#233;, les ombres, les croyances. Images, appareils, soci&#233;t&#233;, cerveau, ville sont ses cinq vecteurs d'analyse.</description>
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		<title>Les monstres en h&#233;ritage	</title>
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		<dc:creator>No Anger</dc:creator>


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		<description>&lt;p&gt;Dans mes recherches, j'avance l'id&#233;e que la monstration des corps handicap&#233;s est inconsciemment rel&#233;gu&#233;e au registre de l'obsc&#232;ne, au m&#234;me titre que les monstrations sexuelles ou scatologiques, ou m&#234;me l'&#233;vocation de la mort.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Societe-15" rel="directory"&gt;Soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/handicape" rel="tag"&gt;handicap&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.tk-21.com/crip" rel="tag"&gt;crip&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH87/arton2566-56436.jpg?1772192387' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='87' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans mes recherches, j'avance l'id&#233;e que la monstration des corps handicap&#233;s est inconsciemment rel&#233;gu&#233;e au registre de l'obsc&#232;ne, au m&#234;me titre que les monstrations sexuelles ou scatologiques, ou m&#234;me l'&#233;vocation de la mort.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Conf&#233;rence donn&#233;e dans le cadre d'un atelier transversal pendant les journ&#233;es professionnelles de DCA, l'association nationale pour le D&#233;veloppement des centres d'art, le 28 novembre 2022, au Carreau du Temple (Paris).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant quarante-cinq minutes, je vais parler du validisme et de son rapport &#224; l'art contemporain. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais qu'est-ce que le validisme ? Je pourrais vous dire que c'est une oppression syst&#233;mique qui repose sur la hi&#233;rarchie symbolique entre les corps valides et les corps handicap&#233;s, les existences valides et les existences handicap&#233;es. Mais que saisiriez-vous de ces mots ? S&#251;rement une image abstraite. Peut-&#234;tre ressentirez-vous un vague sentiment d'indignation ? Mais c'est tout. Vous n'aurez probablement pas acc&#232;s au milli&#232;me de ce qu'implique cette oppression. Alors je choisis une autre fa&#231;on pour vous expliquer ce qu'est le validisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fin octobre, je roulais tranquillement dans un parc, quand j'entends soudain la voix paniqu&#233;e d'un gar&#231;on de huit ans crier derri&#232;re moi : &lt;i&gt;&#171; Papa ! Papa ! J'ai peur ! &#187;&lt;/i&gt;. Une seconde plus tard, je le vois d&#233;bouler &#224; toute vitesse &#224; c&#244;t&#233; de moi en me jetant des regards terroris&#233;s. Je le d&#233;passe en filant. Puis, je me dis : &lt;i&gt;&#171; mais&#8230; c'est moi qui lui ai fait peur ? &#187;&lt;/i&gt; et l'id&#233;e me met tellement mal &#224; l'aise que je rebrousse chemin pour v&#233;rifier, en esp&#233;rant que je me sois tromp&#233;e. Je recroise le gosse et son p&#232;re dans l'all&#233;e. Et l'enfant me regarde et me dit &lt;i&gt;&#171; NON ! NON ! N'AVANCE PAS ! &#187;&lt;/i&gt; et d&#233;tale &#224; nouveau en hurlant loin, loin. Son p&#232;re me regarde d'un air contrit, me dit bonjour, essaye de faire comme si de rien n'&#233;tait ; et, dans son regard, je vois cette condescendance muette que je connais bien pour l'exp&#233;rimenter au quotidien, ce pr&#233;suppos&#233; selon lequel je serais aussi atteinte d'une d&#233;ficience intellectuelle, et que &#231;a va, tant que &#231;a se rend pas compte, &#231;a passe&#8230; Mais je le regarde intens&#233;ment pour lui faire comprendre que je sais ce qui est en train d'arriver. En cet instant, tout en moi est mortifi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#231;a, le validisme. Plus que des mots abstraits, c'est cet enfant &#8212; d&#233;j&#224; grand &#8212; qui hurle de terreur devant moi et me supplie de ne pas approcher de lui. C'est ce p&#232;re qui ne dit rien et fait comme si. C'est moi aussi qui, pendant toute une semaine, ai d&#251; composer avec cette vieille sensation d'&#234;tre une abomination, bien rang&#233;e la plupart du temps, mais qui ressurgit quand la violence tape trop fort. Le validisme, c'est cette violence-l&#224;. Cette violence qui ne laisse pas de plaies, ni d'ecchymoses, mais broie un peu plus chaque fois l'estime de soi et fait voir un reflet d&#233;form&#233; et monstrueux dans le miroir. Cette violence insidieuse car invisible. Cette violence qui demeure la plupart du temps impunie. Car, dans le validisme &#8212; tout au moins, le validisme ordinaire &#8212;, il n'y a, la plupart du temps, aucun coupable, ni aucune mauvaise intention. L'enfant n'est pas responsable d'avoir eu peur, et encore moins coupable. C'&#233;tait une terreur non feinte. Mais c'est cela m&#234;me qui rend, pour moi, la situation aussi cruelle et implacable ; car, derri&#232;re la peur de l'enfant, j'entrevois toute la complexit&#233; de structures sociales qui distinguent et esseulent, hi&#233;rarchisent et ostracisent. Derri&#232;re les hurlements de l'enfant, j'entends la voix du validisme qui me dit que c'est normal qu'un &#234;tre humain hurle sa terreur devant un autre &#234;tre humain et que, peut-&#234;tre, je n'aurais pas d&#251; me trouver l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, car le validisme, ce sont aussi ces questions : qu'a-t-on inculqu&#233; &#224; cet enfant pour qu'il r&#233;agisse ainsi ? Qu'a-t-on inculqu&#233; au p&#232;re pour qu'il ne r&#233;agisse pas ? Que m'a-t-on inculqu&#233;, &#224; moi, pour que, pendant toute la semaine qui a suivi, mon corps me soit &#224; ce point insupportable ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cet enfant, &#224; ce p&#232;re, on a montr&#233; des images qui ont forg&#233;, en leur subjectivit&#233;, une certaine id&#233;e du handicap. &#192; moi, on a dit des mots, qui ont fix&#233; en mon esprit des sensations et des pens&#233;es. On m'a montr&#233; des personnages de fiction et on m'a sugg&#233;r&#233; que j'&#233;tais comme eux, que j'&#233;tais eux. Mais vous allez s&#251;rement me demander qui est ce &#171; on &#187;. Je ne sais pas. Il n'a pas de corps, ni de mati&#232;re, mais il se refl&#232;te partout, &#224; travers des r&#233;pliques de film ou des lois que l'on vote au Parlement, dans des crit&#232;res de s&#233;lection ou les courbes d'un visage repr&#233;sent&#233; sur une toile, dans une mise en sc&#232;ne th&#233;&#226;trale ou des interactions &#233;tranges, &#224; travers le destin tragique des personnages de fiction ou la terreur d'un enfant. Or, qu'y a-t-il au fondement des repr&#233;sentations, des pratiques et interactions sociales, des productions culturelles ou des &#233;motions ? L'imaginaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, je vais donc vous parler du validisme par le biais de l'imaginaire, car il faut bien choisir un angle d'approche pour brosser, en quarante-cinq minutes, un portrait efficace de cette oppression. Et puis, parler de l'imaginaire, de la production des imaginaires dominants, de leurs effets sur les corps, et de leurs transformations, c'est &#224; peu pr&#232;s tout ce que je sais faire. En effet, comme cela a &#233;t&#233; dit, je suis &#224; la fois artiste et chercheuse. Mes recherches portent sur le fa&#231;onnement des perceptions sociales des corps et les moyens dont disposent les activistes, les artivistes et les artistes pour transformer les visions dominantes. Ma th&#232;se portait plus sp&#233;cifiquement sur les corps assign&#233;s f&#233;minins et les corps queer, et donc sur les imaginaires androcentr&#233; et cis-h&#233;t&#233;rocentr&#233;. Maintenant, dans le sillage des travaux anglo-saxons et aux c&#244;t&#233;s d'autres personnalit&#233;s qui se revendiquent handicap&#233;es, je souhaite &#233;largir cette r&#233;flexion &#224; la probl&#233;matique du validisme, et dans mon travail de recherche et dans mon travail d'artiste. Mais je me heurte &#8212; et nous nous heurtons &#8212; &#224; un silence assourdissant, ou &#224; des mani&#232;res de parler de moi, de nous, dans lesquelles je ne reconnais pas mon corps et nos exp&#233;riences. La recherche, l'art, parlent peu de handicap &#8212; et encore moins de validisme &#8212;, et quand ils en parlent, ne savent en parler que d'une seule mani&#232;re, en en effa&#231;ant beaucoup d'autres. Mais je reviendrai sur cette id&#233;e plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le moment, il me faut expliciter devant vous certains pr&#233;suppos&#233;s qu'impliquent un propos sur les effets de l'imaginaire validiste sur les corps, qu'ils soient valides ou handicap&#233;s. Le premier concerne la notion m&#234;me d'imaginaire. Si je me souviens bien de mes cours de Terminale en philosophie de l'art, Oscar Wilde se dressait contre l'id&#233;e selon laquelle l'imaginaire d&#233;coulerait de la r&#233;alit&#233;, ne constituant qu'un reflet mental du r&#233;el. Pour lui, l'art et l'imaginaire cr&#233;ent la r&#233;alit&#233;. C'est en quelque sorte le m&#234;me renversement que Corn&#233;lius Castoriadis op&#232;re, en consid&#233;rant la relation r&#233;cursive entre imaginaire et r&#233;alit&#233; : l'imaginaire produit la r&#233;alit&#233; sociale qui, en retour, produit l'imaginaire. Ainsi, l'imaginaire fonde les pratiques sociales, les pratiques corporelles et les interactions entre les individus. De m&#234;me que Judith Butler parle de &lt;i&gt;&#171; parodies sans original &#187;&lt;/i&gt; pour d&#233;signer le genre et mettre en exergue sa structure imitative et l'absence de mod&#232;les mat&#233;riels et concrets, de m&#234;me que Paul B. Preciado &#233;voque, &#224; la suite de Monique Wittig, des fictions politiques pour qualifier la f&#233;minit&#233; et la masculinit&#233; comme essences et mettre l'accent sur leur caract&#232;re imaginaire et leur construction sociale, politique et culturelle, je postulerai qu'il y a un imaginaire qui fa&#231;onne les pratiques sociales des corps valides et handicap&#233;s, des fictions politiques du corps valide et du corps handicap&#233; qui structurent les perceptions sociales autour de ces corps. Ces fictions, je les appelle parfois : scripts corporels. Donc, scripts corporels de la validit&#233; et scripts corporels du handicap.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second pr&#233;suppos&#233; d&#233;coule du premier. Si je consid&#232;re le corps valide et le corps handicap&#233;, comme les produits de fictions socialement et culturellement construites, alors je m'inscris dans la conception du handicap propre au mod&#232;le social. En sciences sociales, deux conceptions du corps handicap&#233; s'opposent : le mod&#232;le m&#233;dical et le mod&#232;le social. Pour expliquer en quoi consistent ces deux grilles de lecture, j'ai l'habitude de raconter une anecdote : un jour, quand j'&#233;tais enfant, un m&#233;decin m'a demand&#233; d'attraper un minuscule cube entre mon pouce et mon index. Je me souviens avoir pens&#233; : &lt;i&gt;&#171; mais &#231;a sert &#224; rien. Je me sers jamais de ma main &#187;&lt;/i&gt;. Et en effet, comme j'avais d&#233;velopp&#233; d'autres mani&#232;res, notamment avec mes pieds, de saisir des objets, je me fichais &#233;perdument de pouvoir prendre ce tout petit cube entre le pouce et l'index. Le mod&#232;le m&#233;dical, incarn&#233; ici par le regard du m&#233;decin sur mon corps, ne voit dans le handicap qu'une d&#233;ficience, qu'un probl&#232;me individuel et m&#233;dical, que des corps tronqu&#233;s et &#224; r&#233;parer. Mais tronqu&#233; par rapport &#224; quoi ? D&#233;ficient par rapport &#224; quoi ? Tronqu&#233; par rapport &#224; l'id&#233;e qu'on se fait de ce que doit &#234;tre un corps. D&#233;ficient par rapport &#224; une certaine r&#233;f&#233;rence implicite. Le m&#233;decin ne prenait pas mon corps pour lui-m&#234;me, avec ses potentialit&#233;s et ses contraintes ; mais il l'&#233;valuait par rapport &#224; une certaine id&#233;e du corps valide. Ainsi, mon corps n'&#233;tait pas incapable en soi, mais il a &#233;t&#233; rendu incapable par la situation dans laquelle il a &#233;t&#233; plac&#233;, c'est-&#224;-dire assise sur une chaise, derri&#232;re un bureau, les jambes coinc&#233;es sous la table. Dans une posture de corps valide &#8212; et qui plus est, une posture socialement admise, une posture de &#171; bonne &#233;l&#232;ve &#187; &#8212;, j'ai &#233;t&#233; mise en &#233;chec, l&#224; o&#249;, assise par terre, les jambes libres et pouvant user de mes propres strat&#233;gies corporelles, j'aurais r&#233;ussi l'exercice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#233;couvert a posteriori que ma r&#233;action d'enfant pouvait s'apparenter aux conceptions du mod&#232;le social, qui se centrent sur les corps handicap&#233;s eux-m&#234;mes, et non sur le corps handicap&#233; consid&#233;r&#233; comme lacunaire par rapport &#224; la r&#233;f&#233;rence implicite du corps valide. Dans le sillage des &lt;i&gt;disability studies&lt;/i&gt; apparues, sous l'impulsion des mouvements militants handicap&#233;s pour leurs droits civiques, dans les universit&#233;s anglo-saxonnes, le mod&#232;le social insiste donc sur la conception des handicaps comme d&#233;savantages sociaux et sur l'id&#233;e de situation de handicap. Ces nouvelles conceptions ont pour m&#233;rite de d&#233;m&#233;dicaliser l'approche du corps handicap&#233; : le handicap n'est plus un probl&#232;me individuel, un corps &#224; soigner, puisque ce sont les logiques sociales, la spatialit&#233;, les perceptions sociales, l'imaginaire dominant qui le produisent. Mais ce mod&#232;le a aussi ses limites. Si on consid&#232;re le handicap uniquement en termes de situations, si on r&#233;duit le handicap &#224; une s&#233;rie de situations, on nie la construction identitaire, et l'exp&#233;rience intime et corporelle, de tout individu qui a &#224; composer avec les logiques validistes. C'est le reproche qu'adressent les th&#233;oriciens et th&#233;oriciennes &lt;i&gt;crip&lt;/i&gt; au mod&#232;le social dans les ann&#233;es 1990-2000. Pour illustrer cette id&#233;e, je prends toujours comme exemple mon exp&#233;rience du premier confinement, o&#249; je ne suis pas sortie de chez moi pendant quatre-vingts jours, et o&#249; je n'ai donc pas &#233;t&#233; confront&#233;e aux marches &#224; l'entr&#233;e des magasins, aux trottoirs sans bateaux, aux trottinettes gar&#233;es en plein milieu, aux mille emp&#234;chements quotidiens du monde ext&#233;rieur. Pendant quatre-vingts jours, je n'ai plus &#233;t&#233; en situation de handicap, et pourtant je me consid&#233;rais toujours comme une personne handicap&#233;e, avec ma construction personnelle, avec mon exp&#233;rience du validisme et, comme le dit aussi Alison Kafer dans &lt;i&gt;Feminist Queer Crip,&lt;/i&gt; avec mon corps et ses douleurs. Voil&#224; donc le socle th&#233;orique sur lequel se fonde mon propos. C'&#233;tait le second pr&#233;suppos&#233; que je voulais expliciter devant vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois d&#233;taill&#233;es mes conceptions de l'imaginaire et du handicap, je souhaiterais revenir sur ma petite histoire du d&#233;but : l'enfant qui a peur, le p&#232;re qui ne r&#233;agit pas, et mes sensations de monstruosit&#233; qui reviennent au grand galop. Je vais analyser cette petite histoire, &#224; la lumi&#232;re de ce que je viens de dire sur l'imaginaire dominant qui fonde les pratiques et interactions sociales. Pour cela, je vous parlerai un instant du travail que j'ai fait &#224; propos de la figure de Quasimodo. Ce travail a donn&#233; lieu &#224; une pi&#232;ce chor&#233;graphique. Voici un extrait de la pr&#233;sentation :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En 1996, sortait le long-m&#233;trage Disney, Le bossu de Notre-Dame. En 1998, &#233;tait donn&#233;e la premi&#232;re de la com&#233;die musicale, Notre-Dame de Paris. Je suis une enfant des ann&#233;es 1990 ; j'ai regard&#233; ce dessin anim&#233; et &#233;cout&#233; assid&#251;ment la com&#233;die musicale. Pendant toute mon enfance, j'ai donc c&#244;toy&#233; le personnage de Quasimodo, rare repr&#233;sentation du corps handicap&#233; disponible et je me suis peu &#224; peu construite avec cette narration.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai toujours eu une relation ambivalente &#224; Quasimodo : je m'identifiais malgr&#233; moi &#224; lui, je craignais d'&#234;tre lui, je ne voulais pas &#234;tre lui. Ce personnage et ce qu'on disait de lui me hantait &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, que dit-on de lui ? et que dit Quasimodo de lui-m&#234;me ? Pour vous, j'ai fait ce montage qui liste de fa&#231;on non exhaustive ce que disent la com&#233;die musicale et le film d'animation Disney &#224; propos de ce personnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laid. Effrayant. Difforme. Monstrueux. Incapable de susciter l'amour et le d&#233;sir. Et donc, violeur. Condamn&#233; &#224; la solitude et &#224; la mort. Quantit&#233; n&#233;gligeable pour la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a donne tr&#232;s envie, n'est-ce pas ? Autant &#224; vous. Autant &#224; moi. Autant &#224; l'enfant de huit ans qui a eu peur. Autant au p&#232;re qui, supposons-le, a &#233;t&#233; expos&#233;, depuis sa propre enfance, aux m&#234;mes repr&#233;sentations du handicap. Il aura donc &#233;t&#233; habitu&#233; &#224; porter un certain regard sur les personnes handicap&#233;es, &#224; les consid&#233;rer, si ce n'est comme des monstres, du moins comme des &#233;l&#233;ments non humains. Il aura donc trouv&#233; l&#233;gitime la peur de son fils, l&#233;gitime de ne pas s'excuser devant moi, m'ostracisant ainsi de ce qui lui paraissait semblable &#224; lui, et trouvant l&#233;gitimes cette diff&#233;renciation et cette ostracisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vrai dire, ce que je dis l&#224; ne sont que des hypoth&#232;ses. Je ne peux que sp&#233;culer sur les raisons de la r&#233;action de ce p&#232;re et de son fils, car je ne suis pas &#224; leur place, dans leur position de valide. Et ce n'est peut-&#234;tre pas &#224; moi d'interroger de cette mani&#232;re, cette position. C'est s&#251;rement aux personnes valides de le faire elles-m&#234;mes. Moi, je ne peux que leur tendre un miroir, mais je ne peux examiner leur reflet que depuis ma place de personne handicap&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, je saurais mieux vous parler de moi et de la fa&#231;on dont je me refl&#232;te dans ce m&#234;me miroir. Peut-&#234;tre, maintenant, comprenez-vous mieux ces sensations de difformit&#233; et de monstruosit&#233; qui m'ont habit&#233;e pendant toute une semaine. Depuis l'enfance, mon corps a &#233;t&#233; expos&#233; &#224; des narrations que l'on a voulu lui imposer, ce qui a cr&#233;&#233; une forte impression de hiatus, entre ce que l'on disait de moi, ce que l'on attendait de moi, ce que moi je voulais &#234;tre, et ce que moi j'&#233;tais. &#202;tre un monstre, me sentir intrins&#232;quement un monstre, a eu de nombreuses cons&#233;quences, notamment dans mon rapport au d&#233;sir. Tout &#224; l'heure, vous avez entendu Frollo scander les mots : &lt;i&gt;&#171; Bossu ! Boiteux ! Borgne ! Violeur ! &#187;&lt;/i&gt;. Souvent, le d&#233;sir sexuel d'une personne handicap&#233;e, lorsqu'il est repr&#233;sent&#233;, est diabolis&#233; et assimil&#233; au viol, et cet imaginaire-l&#224; a rendu mon rapport au d&#233;sir tr&#232;s complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant longtemps, j'ai eu l'impression que le simple fait de d&#233;sirer quelqu'un, le/la violentait ; que mon d&#233;sir n'allait pas de soi, que c'&#233;tait quelque chose de dangereux. Ce sentiment de culpabilit&#233;, d&#251; au validisme, &#233;tait renforc&#233; par mon assignation femme &#8212; en tant que fille/femme, la passivit&#233; est de mise dans l'&#233;diction du d&#233;sir &#8212; et mon d&#233;sir lesbien qui, comme chez la plupart des adolescentes lesbiennes des ann&#233;es 2000, &#233;tait invisibilis&#233;. Ici, on voit comment le validisme a pu d&#233;former ma perception de la r&#233;alit&#233;. &#192; l'inverse, par la d&#233;sexualisation qu'il op&#232;re sur les corps handicap&#233;s, le validisme peut renforcer les conditions d'impunit&#233; pour un homme handicap&#233; qui commet viols et agressions sexuelles, et donc renforcer la charge qui p&#232;se sur les victimes, car cette r&#233;alit&#233; de l'homme handicap&#233; violeur demeure impens&#233;e et impensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette ambivalence dans la monstration (ou non) d'une sexualit&#233; handicap&#233;e &#8212; et dans la figure m&#234;me de Quasimodo &#8212; revient &#224; poser la question suivante : &#224; l'instar du d&#233;bat sur les repr&#233;sentations des personnages gays, lesbiens et/ou trans dans le cin&#233;ma (je pense ici au livre et au film &lt;i&gt;Celluloid Closet&lt;/i&gt;), on peut se demander s'il ne vaut pas mieux montrer d'une mauvaise fa&#231;on, que de ne pas montrer du tout. Certains diront que, m&#234;me si ce n'est pas une repr&#233;sentation positive, la repr&#233;sentation existe tout de m&#234;me. Personnellement, je pense qu'une m&#233;-repr&#233;sentation &#233;quivaut &#224; une non-repr&#233;sentation, en ce que la multitude des r&#233;alit&#233;s et des exp&#233;riences handicap&#233;es est, dans l'un comme dans l'autre cas, invisibilis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les productions culturelles, dans lesquelles est pr&#233;sente la figure de Quasimodo, ont &#233;t&#233; cr&#233;&#233;es par des auteurs valides, qui portaient un regard de personne valide sur les corps handicap&#233;s et ont donc cr&#233;&#233; ce personnage selon des sch&#232;mes validocentr&#233;s. De ce fait, on se rend compte que les instruments de production et de diffusion des repr&#233;sentations du monde (pour employer un langage marxiste et bourdieusien), comme les films, les chansons, la litt&#233;rature, ou m&#234;me les mots de tous les jours, ne sont pas neutres : ils sont empreints d'une vision du r&#233;el conforme au regard des dominants et des dominantes, vision qui va essaimer dans l'espace social et fonder ainsi les fa&#231;ons de dire et de repr&#233;senter le monde, de se repr&#233;senter dans le monde, les repr&#233;sentations qu'a un groupe domin&#233; de lui-m&#234;me, en l'occurrence les personnes handicap&#233;es. Ainsi, cette seule vision du corps et de l'existence handicap&#233;s exclut peu &#224; peu la possibilit&#233; pour d'autres repr&#233;sentations du monde de se diffuser. Il devient alors naturel de penser au corps handicap&#233; comme un objet &#224; prendre en charge m&#233;dicalement et &#224; r&#233;parer ; il est alors naturel de penser aux existences handicap&#233;es, comme le dit le sociologue britannique Mike Oliver, en termes de tragique et de vies condamn&#233;es, puisque ce sont les seules repr&#233;sentations disponibles, et donc cr&#233;dibles. Le regard se verrouille progressivement autour de ces fictions, ces trompe-l'&#339;il qui occultent alors les mille r&#233;alit&#233;s des corps et des existences handicap&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S&#251;rement comprenez-vous mieux d&#233;sormais pourquoi je disais tout &#224; l'heure que l'art et la recherche, en France, ne savent parler du handicap que d'une seule mani&#232;re, une mani&#232;re qui s'inscrit dans un imaginaire m&#233;dical, individualisant, exceptionnalisant. Et en soi, ce qui est le plus probl&#233;matique, ce n'est pas que cette conception du handicap existe, m&#234;me si, personnellement, je n'y adh&#232;re pas du tout, car elle d&#233;politise la question du handicap, elle la d&#233;connecte de toute id&#233;e de conflictualit&#233; sociale, effa&#231;ant ainsi la probl&#233;matique du validisme. Mais bon. Soit. Cette vision existe, et si des personnes s'approprient ainsi leur handicap et y trouvent une source d'apaisement, alors tant mieux. C'est une telle gageure de se construire en contexte validiste que ce n'est pas &#224; moi de juger de leur fa&#231;on de s'exp&#233;rimenter en tant que personne handicap&#233;e. En revanche, ce qui est probl&#233;matique, c'est l'omnipr&#233;sence de cette vision m&#233;dicale. Mais pourquoi est-ce si probl&#233;matique, me demanderez-vous ? C'est probl&#233;matique, car, selon moi, le verrouillage du regard des chercheur&#183;euse&#183;s et des artistes autour du mod&#232;le m&#233;dical, invisibilise tout d'abord les diverses r&#233;alit&#233;s du handicap. Et ensuite, parce que &#231;a paralyse toute heuristique et toute cr&#233;ation. Je m'en suis rendu compte quand j'ai tent&#233; de faire une synth&#232;se de la recherche fran&#231;aise sur les artistes handicap&#233;&#183;e&#183;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;crasante majorit&#233; des articles en sciences sociales, qui travaillent les liens entre art et handicap, les abordent sous l'angle de la r&#233;insertion sociale ou de la reconstruction psychologique : les personnes handicap&#233;es y apparaissent avant tout, non comme des artistes, mais comme des usagers et usag&#232;res d'un service m&#233;dico-social, qui trouvent un certain soutien psychologique dans l'art pour surmonter l'exp&#233;rience d'un corps v&#233;cu comme un obstacle : la pratique artistique est ici envisag&#233;e comme un facteur d'int&#233;gration sociale pour une population vuln&#233;rable et isol&#233;e. Ce prisme surplombant, qui se retrouve aussi dans des travaux sur l'art brut ou l'art des fous, emp&#234;che de consid&#233;rer les artistes handicap&#233;.e.s, comme des actrices et acteurs &#224; part enti&#232;re du champ artistique et de d&#233;velopper d'autres approches. On pourrait, par exemple, interroger les processus sociaux &#224; l'&#339;uvre dans la production esth&#233;tique des artistes qui portent une parole antivalidiste ; ou construire un cadre th&#233;orique qui consid&#232;re les exp&#233;riences handicap&#233;es, non pas comme un obstacle &#224; la cr&#233;ation, mais comme un m&#233;dium cr&#233;atif ; ou bien encore, penser les sch&#232;mes esth&#233;tiques et culturels d'un art con&#231;u &#224; partir de l'exp&#233;rience d'un corps valide, &#224; l'instar de l'art f&#233;ministe et queer, qui a permis de mettre en exergue les sch&#232;mes androcentr&#233;s et cis-h&#233;t&#233;rocentr&#233;s d'un art l&#233;gitim&#233;. Le verrouillage du regard ferme aussi le champ des possibles intellectuels et artistiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, qui dit verrouillage du regard, dit aussi possibilit&#233;s de d&#233;verrouillage ; si on &#339;uvre, notamment dans le champ artistique, &#224; instaurer les conditions n&#233;cessaires &#224; la production et la diffusion d'autres narrations du corps et de l'existence handicap&#233;s. Mais selon moi, tout ne d&#233;pend pas que de ces narrations-l&#224;. Il y a un an, j'ai donn&#233; une conf&#233;rence sur l'invisibilisation des artistes handicap&#233;&#183;e&#183;s (dont certain&#183;e&#183;s d'entre vous ont peut-&#234;tre d&#233;j&#224; lu le texte sur mon blog). J'y &#233;voquais, entre autres, la difficult&#233; que j'&#233;prouvais &#224; me dire moi-m&#234;me artiste, le profond sentiment d'ill&#233;gitimit&#233; &#224; me d&#233;finir ainsi. Car, pour r&#233;sumer cette difficult&#233; en une phrase, le corps de l'artiste n'est pas le mien ; et si, donc, le corps de l'artiste n'est pas le mien, mon corps ne saurait produire quelque chose digne d'int&#233;r&#234;t artistique, c'est-&#224;-dire qui ouvre sur l'universel. C'est la narration de la figure de l'artiste, en tant qu'homme blanc h&#233;t&#233;rosexuel et valide, qui a suscit&#233;, pendant longtemps en moi, ce sentiment d'ill&#233;gitimit&#233; &#224; me penser comme potentielle artiste &#8212; ou maintenant comme artiste &#224; part enti&#232;re. C'est pour cela qu'&#224; mon sens, il ne suffit pas de travailler &#224; cr&#233;er de nouvelles narrations du corps et de l'existence handicap&#233;e, mais il faut aussi penser autrement la figure de l'artiste et les narrations de son corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, j'aimerais vous raconter plus pr&#233;cis&#233;ment la d&#233;l&#233;gitimation et la rel&#233;gitimation artistiques, d'une des modalit&#233;s de mon corps. En 2014, ma premi&#232;re performance publique a eu lieu. J'y interpr&#233;tais une semi-improvisation de danse au sol. &#192; l'&#233;poque, je ne voulais pas appara&#238;tre dans mes performances en fauteuil roulant &#233;lectrique. Pourtant, au quotidien, c'est une machine qui prolonge mon corps. Mais il me paraissait important de mettre en sc&#232;ne la gestuelle de mon corps handicap&#233;, sans fauteuil, car le corps handicap&#233;, dans l'imaginaire validiste, appara&#238;t comme indissociable du fauteuil roulant. &#192; celles et ceux qui croyaient impossible de m'inviter dans leur immeuble sans ascenseur, que de fois ai-je r&#233;pondu : &lt;i&gt;&#171; mais tu sais, je ne suis pas viss&#233;e sur mon fauteuil &#187;&lt;/i&gt;. Dissocier mon corps du fauteuil roulant cr&#233;ait donc une autre fa&#231;on d'imaginer les corps handicap&#233;s. Mais j'ai r&#233;cemment pris conscience des ressorts, jusqu'alors quasiment inconscients, qui me poussaient aussi vers ce choix sc&#233;nique. Je n'arrivais pas encore &#224; penser que ma gestuelle en fauteuil roulant &#233;lectrique puisse avoir une quelconque valeur artistique. Certes, beaucoup d'artistes handicap&#233;&#183;e&#183;s se montrent, dans leurs danses ou leurs acrobaties, en fauteuil roulant manuel ; mais il n'en va pas de m&#234;me pour le fauteuil roulant &#233;lectrique, souvent cantonn&#233; &#224; une image p&#233;jorative. C'est cette image qui a pendant longtemps fa&#231;onn&#233; ma propre perception de mon corps en fauteuil roulant &#233;lectrique, parfois renforc&#233;e par l'attitude de certaines personnes qui estimaient, par exemple, que s'asseoir dans un fauteuil roulant portait malheur. Pendant longtemps, ma gestuelle en fauteuil roulant &#233;lectrique m'a donc parue saccad&#233;e, disgracieuse, inexploitable d'un point de vue sc&#233;nique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais r&#233;cemment, du fait de mon travail avec le chor&#233;graphe Eric Minh Cuong Castaing et la compagnie Shonen, j'ai r&#233;vis&#233; cette perception. Nous avons travaill&#233; ensemble &#224; construire un spectacle, jou&#233; au th&#233;&#226;tre du Ch&#226;telet, o&#249; collaborent danseur&#183;euse&#183;s professionnel&#183;le&#183;s, enfants handicap&#233;&#183;e&#183;s et robots de t&#233;l&#233;pr&#233;sence. Mon r&#244;le dans cette cr&#233;ation consistait &#224; piloter un de ces robots, et notamment de le faire danser pendant deux duos avec des danseuses. Pour ce travail, j'ai transpos&#233; mon exp&#233;rience de conduite en fauteuil roulant &#233;lectrique au pilotage du robot, explorant ainsi les diverses qualit&#233;s de mouvements que permet la machine. En retour, le travail avec le robot a renouvel&#233; la perception que j'avais d'une gestuelle de machine, et donc de ma propre gestuelle quand elle est soutenue par le fauteuil roulant &#233;lectrique : elle m'appara&#238;t aujourd'hui plus l&#233;gitime &#224; montrer sur sc&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, &#224; ce frein psychologique, s'ajoute un biais bien plus concret : les marches d'escaliers ! En somme, la suite de mon propos va consister, si vous me le permettez, &#224; dire en quoi les marches d'escaliers sont &#224; l'origine de la d&#233;l&#233;gitimation artistique des corps handicap&#233;s, de leur invisibilisation, et enfin, de leur rel&#233;gation au registre de l'obsc&#232;ne. Vous l'aurez bien &#233;videmment compris, c'est un raccourci teint&#233; d'humour, mais qui n'est pas compl&#232;tement faux. Ce que je veux dire, c'est que l'organisation spatiale, associ&#233;e &#224; d'autres biais, contribue &#224; forger et &#224; renforcer un certain imaginaire sur les corps handicap&#233;s. En effet, s'il y a des marches pour monter sur sc&#232;ne, je ne peux pas me montrer en fauteuil roulant &#233;lectrique. S'il y a un escalier dans des lieux de r&#233;sidence artistique, je ne peux pas envisager de cr&#233;er une chor&#233;graphie en fauteuil roulant &#233;lectrique. De plus, combien de fois ai-je renonc&#233; &#224; me d&#233;placer loin de chez moi pour me produire dans des festivals, en pensant &#224; la charge mentale que ces voyages impliquaient : trouver un AirBnB qui soit v&#233;ritablement accessible, v&#233;rifier l'accessibilit&#233; des transports en commun de la ville, ou trouver une compagnie de taxis qui poss&#232;de des v&#233;hicules adapt&#233;s aux fauteuils roulants non pliables, sans parler des compagnies d'avion qui, parfois, font d'&#233;normes difficult&#233;s pour le transport d'un fauteuil roulant &#233;lectrique. Donc, lorsque c'est moi qui dois porter cette gigantesque charge mentale &#8212; en plus du travail de cr&#233;ation lui-m&#234;me &#8212;, je renonce le plus souvent. Encore une repr&#233;sentation sc&#233;nique en moins pour mon fauteuil roulant &#233;lectrique, qui sera encore plus effac&#233; du champ du visible. On voit ainsi comment l'emp&#234;chement spatial participe de l'invisibilisation du corps handicap&#233; en g&#233;n&#233;ral, et du corps handicap&#233; en tant qu'artiste, en particulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; ce biais spatial, tr&#232;s concret, s'ajoutent d'autres biais. Des biais imaginaires, tout d'abord : comme je me suis beaucoup attard&#233;e sur cette notion, je me contenterai de vous raconter une anecdote, recueillie pendant une des r&#233;unions du cycle d'&#233;changes &#171; Handicap et Danse &#187;, organis&#233;es par l'Office national pour la diffusion des arts et le British Council : un participant raconte que l'organisateur d'un atelier de danse, interrog&#233; sur les modalit&#233;s d'accueil des publics handicap&#233;s &#224; l'&#233;v&#233;nement, aurait r&#233;pondu : &lt;i&gt;&#171; &#224; quoi &#231;a sert ? Il n'y en aura pas. Il n'y en a pas qui dansent &#187;&lt;/i&gt;. Ce t&#233;moignage est tr&#232;s r&#233;v&#233;lateur, en ce qu'il montre comment un certain imaginaire du corps handicap&#233; conditionne la non-accessibilit&#233; des ateliers de danse, ce qui emp&#234;che effectivement la venue d'&#233;ventuels participants et participantes handicap&#233;es, renfor&#231;ant ainsi l'imaginaire initial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ensuite, d&#233;coulant de l'imaginaire, il y a aussi des biais institutionnels : je pense notamment au paradigme de l'inclusion sociale &#8212; propre aux politiques culturelles actuelles qui entendent lutter contre l'exclusion et l'invisibilisation des artistes, issus de minorit&#233;s&#8212; ; mais tel qu'il est pens&#233; actuellement, ce paradigme a des effets pervers. Il structure les discours issus des programmations des spectacles vivants, et en particulier ceux qui mettent en sc&#232;ne des danseuses et danseurs assign&#233;s handicap&#233;s. Ce paradigme de l'inclusion sociale essentialise ces artistes, les faisant appara&#238;tre aux yeux des programmatrices et programmateurs et des publics, avant tout comme des personnes porteuses de handicap. Ainsi, les spectateurs et spectatrices seront donc plus dans l'optique d'aller voir des handicap&#233;s qui dansent, que d'assister &#224; une pi&#232;ce chor&#233;graphique, pens&#233;e par de v&#233;ritables artistes, qui &#233;laborent et portent un discours sur leur exp&#233;rience corporelle. Donc, cette mani&#232;re essentialisante de penser l'inclusion prive les cr&#233;atrices et cr&#233;ateurs handicap&#233;s de leur statut d'artiste. Et de plus, pour parler de mani&#232;re tr&#232;s cynique, un spectacle avec des handicap&#233;s qui dansent, c'est pas vendeur, pour des raisons que je d&#233;velopperai tout de suite apr&#232;s. Et donc, les lieux culturels seront peut-&#234;tre plus r&#233;ticents &#224; programmer des cr&#233;atrices et cr&#233;ateurs handicap&#233;s, ce qui renforce leur d&#233;l&#233;gitimation artistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pourquoi, donc, des handicap&#233;s qui dansent, ce ne serait pas vendeur ? Je d&#233;velopperai rapidement ce dernier point, car il s'agit l&#224; d'une de mes recherches actuelles, et vous l'exposer en d&#233;tails n&#233;cessiterait de remonter jusqu'au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, et vous parler de colonialisme et de t&#233;ratologie, mais aussi de baraques de foire, de g&#233;ants, de lilliputiens et de v&#233;nus anatomiques, et mon expos&#233; dure depuis bien trop longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en somme, dans de r&#233;cents travaux, je formule l'hypoth&#232;se que l'invisibilisation actuelle des artistes handicap&#233;s s'enracine en partie dans la surexposition des corps handicap&#233;s, durant le contexte particulier du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle dans les &lt;i&gt;freaks shows&lt;/i&gt; aux &#201;tats-Unis, ou l'exhibition de &#171; ph&#233;nom&#232;nes &#187;, en France. Cela peut sembler paradoxal de lier l'id&#233;e d'invisibilisation, &#224; celle de sur-monstration. Pourtant, &#224; mon sens, lorsqu'un corps handicap&#233; est aujourd'hui montr&#233; sur sc&#232;ne, sa monstration est conditionn&#233;e par tout un imaginaire, que j'identifie comme un h&#233;ritage des &lt;i&gt;freaks shows&lt;/i&gt; ou des expositions de monstres. Lorsque j'&#233;labore une performance, je le ressens beaucoup, car je dois composer la mise en sc&#232;ne de mon corps, en contrecarrant deux injonctions : je dois, en premier lieu, affirmer que mon corps est digne d'&#234;tre montr&#233; artistiquement, m'opposant ainsi &#224; l'id&#233;e que mon corps ne peut &#234;tre montr&#233; autrement que comme un objet de curiosit&#233;, &#224; l'instar des acteur&#183;trice&#183;s exhib&#233;&#183;e&#183;s dans les &lt;i&gt;freaks shows.&lt;/i&gt; Les journaux de l'&#233;poque les d&#233;crivent davantage comme des &#171; ph&#233;nom&#232;nes &#187; que comme des artistes, les caract&#233;risant presque toujours plus par leurs particularit&#233;s physiques que par leur capacit&#233; &#224; effectuer de parfaites acrobaties, par exemple, alors que des articles &#233;logieux foisonnent &#224; propos des talents du clown Auriol (qui &#233;tait un artiste acrobate, encens&#233; entre autres par Th&#233;ophile Gautier).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, face &#224; l'imaginaire des &lt;i&gt;freaks shows,&lt;/i&gt; je dois affirmer que c'est bien moi qui ai choisi de montrer mon corps, que je suis active dans cette monstration, actrice principale de cette mise en sc&#232;ne, car, en arri&#232;re-plan, il y a souvent l'id&#233;e tenace (et peut-&#234;tre aussi, plus diffuse) que si mon corps handicap&#233; est montr&#233;, c'est seulement parce qu'il subit sa monstration, manipul&#233; par des personnes peu scrupuleuses. Or, dans mes recherches, je retrouve cet argument moral, qui revient beaucoup, &#224; partir des ann&#233;es 1920, et a contribu&#233; &#224; la disparition progressive de ces spectacles forains, puis de music-hall&#8230; mais, ne nous voilons pas la face, si ces spectacles ont disparu, c'est plut&#244;t parce qu'ils &#233;taient devenus moins rentables que du fait d'un quelconque sursaut moral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours est-il que, dans l'imaginaire des &lt;i&gt;freaks shows,&lt;/i&gt; le corps handicap&#233; est vu comme forc&#233;ment exploit&#233;, victime passive de son exhibition jug&#233;e immorale. Il ne peut en aucun cas &#234;tre acteur de sa monstration. On peut penser qu'en filigrane de cet imaginaire, &#233;merge un certain inconfort du regard face &#224; la monstration sc&#233;nique ou filmique des corps handicap&#233;s. Dans mes recherches, j'avance l'id&#233;e que la monstration des corps handicap&#233;s est inconsciemment rel&#233;gu&#233;e au registre de l'obsc&#232;ne, au m&#234;me titre que les monstrations sexuelles ou scatologiques, ou m&#234;me l'&#233;vocation de la mort. Souvent pris dans cet inconfort moral, le regard des spectateur&#183;trice&#183;s h&#233;site &#224; assigner une valeur artistique &#224; la cat&#233;gorie de l'obsc&#232;ne. Ainsi, se dessine une relation r&#233;cursive entre rel&#233;gation &#224; l'obsc&#232;ne, d&#233;l&#233;gitimation artistique de certains corps et leur invisibilisation sc&#233;nique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conclusion, je reviendrai &#224; ma question de d&#233;part, pour y r&#233;pondre, ou plut&#244;t pour ne pas y r&#233;pondre. Qu'est-ce que le validisme ? Ce n'est pas seulement un enfant qui hurle sa terreur devant moi. Ce n'est pas seulement un p&#232;re qui ne r&#233;agit pas. Ce n'est pas seulement des sensations de monstruosit&#233; qui hantent des corps. Ce n'est pas seulement des marches d'escalier. Le validisme, c'est un imaginaire, mais pas que. C'est aussi des personnages de fiction qui forgent la perception des corps r&#233;els et esquissent des reflets dans un miroir. C'est aussi des paradigmes qui influent sur des politiques culturelles et des choix artistiques. Le validisme, c'est peut-&#234;tre surtout un h&#233;ritage, parfois trop lourd &#224; porter individuellement ; mais, comme tout h&#233;ritage, nous pouvons d&#233;cider ce que l'on veut en faire collectivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous remercie de votre attention.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Malgr&#233; la violence</title>
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		<dc:creator>No Anger</dc:creator>


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		<dc:subject>Disabilities studies</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Il y a vous &lt;br class='autobr' /&gt;
qui savez regarder,&lt;br class='autobr' /&gt;
il y a vous &lt;br class='autobr' /&gt;
qui savez qui je suis&lt;br class='autobr' /&gt;
malgr&#233; ces fictions qui agrippent nos corps&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Societe-15" rel="directory"&gt;Soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/crip" rel="tag"&gt;crip&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/Disabilities-studies" rel="tag"&gt;Disabilities studies&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH113/arton2567-aa4e6.jpg?1772192387' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il y a vous &lt;br class='autobr' /&gt;
qui savez regarder,&lt;br class='autobr' /&gt;
il y a vous &lt;br class='autobr' /&gt;
qui savez qui je suis&lt;br class='autobr' /&gt;
malgr&#233; ces fictions qui agrippent nos corps&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div style=&#034;padding:75% 0 0 0;position:relative;&#034;&gt;&lt;iframe src=&#034;https://player.vimeo.com/video/1024019635?badge=0&amp;autopause=0&amp;player_id=0&amp;app_id=58479&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;autoplay; fullscreen; picture-in-picture; clipboard-write&#034; style=&#034;position:absolute;top:0;left:0;width:100%;height:100%;&#034; title=&#034;No Anger - Malgre&#769; la violence&#034;&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/div&gt;&lt;script src=&#034;https://player.vimeo.com/api/player.js&#034;&gt;&lt;/script&gt;
&lt;p&gt;&lt;br&gt; &lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenant racine dans une exp&#233;rience de harc&#232;lement de rue que j'ai v&#233;cue lors d'une promenade solitaire en fauteuil roulant &#233;lectrique, cette &#339;uvre joue sur le contraste entre les moments de joie et d'&#233;vidence que je ressens souvent et la violence validiste v&#233;cue au quotidien. Rappelant que le harc&#232;lement de rue ne concerne pas seulement les corps dits f&#233;minins, LGBT ou racis&#233;s, mais aussi les corps handicap&#233;s, je fais appara&#238;tre les fa&#231;ons fluctuantes dont je r&#233;ceptionne les regards sur mon corps et dont je m'approprie les espaces.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Cette &#339;uvre a &#233;t&#233; pr&#233;sente&#233;e dans l'exposition du Prix Utopi-e, aux Magasins G&#233;n&#233;raux (Paris) en mai 2023.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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