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	<title>TK-21 </title>
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	<description>TK-21 suit les nouvelles formes que prend le conflit entre mots et images. TK-21 d&#233;crypte la r&#233;alit&#233;, les ombres, les croyances. Images, appareils, soci&#233;t&#233;, cerveau, ville sont ses cinq vecteurs d'analyse.</description>
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		<title>TK-21 </title>
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		<title>Jeux de l'unique </title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


		<dc:subject>litt&#233;rature </dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Chaque jour une nouvelle vie, et cependant certains instants ont sembl&#233; s'&#233;tendre au-del&#224; des journ&#233;es, ainsi que des notes qui perduraient sous les sons qui changeaient, et ont sembl&#233; se propager, traverser toutes nos vies, presque les d&#233;ployer.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Voir-ecrire" rel="directory"&gt;Lire &amp; &#233;crire&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/litterature" rel="tag"&gt;litt&#233;rature &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/memoire" rel="tag"&gt;m&#233;moire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH145/arton1891-0bcd8.jpg?1772188472' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='145' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Chaque jour une nouvelle vie, et cependant certains instants ont sembl&#233; s'&#233;tendre au-del&#224; des journ&#233;es, ainsi que des notes qui perduraient sous les sons qui changeaient, et ont sembl&#233; se propager, traverser toutes nos vies, presque les d&#233;ployer.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;A l'&#233;cole en Dordogne, cet &#233;cran dans lequel je vivais n'&#233;tait pas que la langue, crible d'&#233;tranget&#233; &#224; jamais pos&#233; sur les choses et comme sur moi-m&#234;me, et nous n'&#233;tions pas faits seulement de langage, tandis que je venais en effet d'un autre monde, celui des colonies, et que cet univers naissant de France et de Dordogne &#233;tait pour moi &#224; lui seul un pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un &#233;trange bonheur plut&#244;t, &#224; P&#233;rigueux, &#224; Saint-Astier, je me coulais dans l'&#233;cole, dans le plaisir des livres de tous c&#244;t&#233;s offerts, et comme dans l'&#233;criture avec l'encre, la courbe des lettres form&#233;es, les buvards roses et les cahiers. Dans mes jeux et mes promenades sur les bords de l'Isle, revenaient des histoires que je commen&#231;ais &#224; lire, ainsi que des &#233;chos heureux de l'&#233;cole et de la classe, et qui tr&#244;naient dans ce beau fran&#231;ais imprim&#233; que j'aimais. Y foisonnaient des pages de &lt;i&gt;David Copperfield&lt;/i&gt;, ou de &lt;i&gt;Michel Strogoff&lt;/i&gt;, ou d'une &lt;i&gt;Vie d'Esope&lt;/i&gt;, ou encore les aventures d'une pauvre et abandonn&#233;e &lt;i&gt;Eglantine&lt;/i&gt;. C'&#233;taient des fascicules plut&#244;t que des livres, des versions condens&#233;es ou simplifi&#233;es pour les enfants, avec de grandes illustrations, bien avant que j'acc&#232;de aux beaux et plus &#233;pais volumes de la Biblioth&#232;que Verte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans ces heures heureuses, gorg&#233;es de vie immobile et de lecture, tous les r&#233;cits d&#233;j&#224; m'apparaissaient comme un monde tout proche et naturel, contemporain, &#233;man&#233; de Dordogne, de France, des pourtours de P&#233;rigueux, de Saint-Astier, de l'&#233;cole, des heures de lecture et des heures d'&#233;criture, s'il y &#233;tait mention cependant de montagnes, de for&#234;ts ou de ruelles boueuses d'une d&#233;dalique cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et comme en ces d&#233;dales, je me souviens qu'un jour je suis perdu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est incompr&#233;hensible, je suis dehors, devant la porte de l'&#233;cole sur la place des marronniers, et cependant le sentiment demeure, puissant, terrible, indiciblement mien, comme la peur et l'&#233;cho, d'&#234;tre perdu. Ainsi qu'en les vastes contr&#233;es des r&#233;cits aim&#233;s, qui r&#233;sonnent dans le vide de ma poitrine qui bat, je songe &#224; des ruelles dangereuses et terribles, &#224; des orphelins survivants, &#224; des mis&#232;res sans fin s'&#233;tendant jusqu'&#224; moi depuis les mondes c&#244;toy&#233;s d'un Oliver Twist ou d'une Petite Dorrit. Je suis perdu et n'ai personne &#224; qui le dire. Je ne sais comment c'est arriv&#233;. Mon visage se contracte, mes paupi&#232;res se serrent, s'embuent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens de la grande salle dans laquelle je me trouvais, avec les autres enfants de mon &#226;ge. Je ne les connais pas et plusieurs classes ont &#233;t&#233; m&#233;lang&#233;es. Puis tous sont partis, leurs parents sont venus les chercher. Je suis rest&#233; le dernier et personne n'est venu pour moi. Alors je suis sorti moi aussi, j'ai attendu devant la porte de l'&#233;cole. Et appara&#238;t une tr&#232;s &#233;trange unicit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais qu'il est midi, je le ressens dans les bruits et les odeurs de l'air, &#224; travers les fen&#234;tres ouvertes de l'&#233;cole et les couloirs sonores. J'entends le choc des assiettes, des plats sur les tables, le crissement des chaises sur le carrelage. Le brouhaha des humains me semble un halo sombre, une touffe aveugle de l'autre c&#244;t&#233; des murs, &#224; l'int&#233;rieur, hors de ma port&#233;e, et dont la vie lointaine, ignorante de moi, est pos&#233;e cependant sur mes yeux et mes joues, comme une honte et une insurmontable rougeur.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16632 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L433xH600/1_copperfield-9267c.jpg?1622487457' width='433' height='600' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Puis une femme, grande et mince, au sourire doux, est venue me voir. Je ne la connais pas, ne sais si c'est une ma&#238;tresse, celle d'une autre classe ou bien d'une autre &#233;cole. Elle me questionne, me sourit gentiment. Je comprends alors que mon p&#232;re devait venir me chercher et qu'il n'est pas venu. Elle m'emm&#232;ne avec elle, nous traversons des petites cours bord&#233;es de pr&#233;aux et de plates-bandes fleuries. Il y a des voitures gar&#233;es. Puis des couloirs encore, enfin des escaliers, et je la suis au long des salles et de vestibules o&#249; il n'y a personne. On dirait un grand silence ancien assembl&#233; pr&#232;s de ma honte et de ma solitude neuve. Les couloirs ont des odeurs de cire, rassurantes et brusquement connues. Des tables sont rang&#233;es au fond des salles et les chaises sont empil&#233;es dessus. Puis naissent des sons et des voix. Le bruit des assiettes et des verres vient jusqu'&#224; moi, m'emplit tandis que nous d&#233;bouchons tous deux dans une salle anim&#233;e et chaude o&#249; des adultes mangent. Les regards un instant se tournent vers moi, puis les adultes demeurent sur l'autre versant, dans le brouhaha sourd et vivant qui revient, qui avait &#233;t&#233; dehors cette touffe de leurs vies et des ombres tandis que j'attendais sur la rue. Ils continuent &#224; manger, &#224; parler et &#224; rire. Certains ont allum&#233; des cigarettes, et le trouble des fum&#233;es au-dessus entre dans le contre-jour des vitres opaques. La femme elle aussi a regagn&#233; une place &#224; une table et m'a laiss&#233;, tout pr&#232;s, contre un mur, assis sur une chaise. Je regarde et me tais. C'est comme une classe d'adultes. Un crissement au sol, une chaise s'est d&#233;plac&#233;e. Je reconnais ma ma&#238;tresse dans la personne qui s'est lev&#233;e et je me sens heureux, pr&#234;t &#224; me pr&#233;cipiter vers elle, &#224; entrer dans ses bras. Elle passe devant moi, me regarde, me sourit gentiment, mais je demeure assis sur la chaise. Des femmes en blouse claire d&#233;barrassent les tables, emportent les plats et les assiettes. Un groupe d'hommes s'anime. La fum&#233;e des cigarettes, fine, blanche et grise, flotte &#224; pr&#233;sent au-dessus de toutes les tables dans l'odeur de tabac, s'&#233;tire, suspendue, s'effiloche, tisse ce monde aujourd'hui disparu et qui enveloppait les gestes des adultes, leur sorte de s&#233;rieux l&#233;gitime et hors de ma port&#233;e. Dehors, brusquement, le jour s'est obscurci et le ciel s'est voil&#233;, sombre tout &#224; coup. Il me semble que c'est la nuit tout &#224; coup et que je regarde les adultes s'exercer, dans la nuit, aux secrets qu'ils soumettent aux enfants dans le jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis la femme grande et mince revient vers moi. Les nuages dehors sont pass&#233;s, et le jour resplendit &#224; nouveau. Je me l&#232;ve, je la suis. C'est un myst&#233;rieux passage dont elle d&#233;tient le fil, et je suis seul, je n'ai que cette s&#251;ret&#233; inesp&#233;r&#233;e de la femme et des m&#232;res qui me guide, que cette marche folle dans les couloirs o&#249; elle semble s&#251;re et tr&#232;s &#233;tonnamment press&#233;e. Je traverse des pans insoup&#231;onn&#233;s de l'&#233;cole, sans les enfants et sans les classes, silencieux et vivants dans l'attente, et qui ne sont plus l'&#233;cole ni un monde d'enfants, et ces pans ignor&#233;s de l'ombre habitaient dans l'&#233;cole, m'avaient toujours vu, suivi, observ&#233; en silence. Je passe &#224; pr&#233;sent dans le grand atelier, dans les rouages du monde, dont les trajets, les lieux et le tr&#232;s silencieux savoir se sont toujours pos&#233;s en secret sur l'&#233;cole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s des escaliers encore, avec une odeur brusque de pansements et de pharmacie, nous d&#233;bouchons dehors. Je ne reconnais pas les lieux. L'&#233;cole semble une cit&#233; enti&#232;re, tout autant que la base militaire o&#249; nous habitons sur les hauteurs de Saint-Astier. Elle donne sur d'autres parties de la ville et du bourg, sur des passages inconnus du dehors et qui &#233;taient cach&#233;s apr&#232;s les grandes salles de classe. Les heures ne passent plus, et le silence n'est plus interrompu par les sonneries des couloirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me trouve en bordure d'une cour goudronn&#233;e o&#249; il y a du monde, des gar&#231;ons plus &#226;g&#233;s que moi sont en train de jouer au ballon. La femme me laisse l&#224;, je la vois dispara&#238;tre &#224; l'angle du couloir comme une m&#232;re enfuie, et sa silhouette douce, flottante, demeure un instant dans le souffle de l'air et dans ma solitude.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16633 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L469xH720/2_strogoff-048f2.jpg?1622487458' width='469' height='720' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les gar&#231;ons qui jouent au ballon portent des v&#234;tements de toutes les couleurs, des chaussures de sport blanches et bleues, basses, qu'on appelait des &#171; tennis &#187;. Des insignes et des num&#233;ros flottent sur les maillots, comme l'orgueil de la force et de l'&#226;ge, comme les couleurs des diff&#233;rents pays sur les drapeaux ou sur les dessins aur&#233;ol&#233;s des avions des images. Ils sont immenses et forts, &#224; peine plus &#226;g&#233;s que moi peut-&#234;tre. Sur la cour qui s'assombrit lentement ils jouent et tr&#244;nent dans cette France neuve de l'&#233;cole et ce royaume d'aisance pour moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme qui &#233;tait avec eux, de l'autre c&#244;t&#233; de la cour goudronn&#233;e, souffle dans son sifflet ainsi que celui convoit&#233; d'un agent de police. Les gar&#231;ons s'arr&#234;tent, puis se remettent &#224; courir. Et je comprends que je suis perdu, comme dans les ruelles boueuses et les plis sinueux des alentours de Londres de David Copperfield, je suis perdu, et ni personne ni mon p&#232;re ne pourra retrouver o&#249; je suis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est aussi dans le plus beau malheur des histoires et de temps &#224; venir, comme si c'&#233;tait ma propre histoire enfin, et qui se d&#233;ployait, unique, singuli&#232;re, indiciblement personnelle et d&#233;j&#224; g&#233;n&#233;rale cependant, universelle, &#233;crite, et serait lue un jour chez les hommes. C'est une certitude brusque, sourde, in&#233;branlable, p&#226;le, am&#232;re et tranquille qui s'impose dans mon esprit d'enfant et s'&#233;tale, se dessine dans un bonheur tr&#232;s lumineux, dans la peur de poss&#233;der cette r&#233;elle et pauvre joie de se sentir unique, comme d'un triste sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il commence &#224; pleuvoir. L'homme au sifflet traverse la cour et vient vers moi, puis me conduit sous le pr&#233;au d'un autre c&#244;t&#233; de la cour. Et il me laisse l&#224;, dispara&#238;t lui aussi, m'abandonne. Alors je regarde les derniers gar&#231;ons aux v&#234;tements bariol&#233;s de couleurs et de chiffres qui s'en vont, quittent la cour. Il n'y a plus personne. Je reste seul, je respire l'humidit&#233; de la pluie qui frappe le goudron de la cour, o&#249; r&#233;sonne un instant l'absence, le groupe des gar&#231;ons qui jouaient et couraient. Je songe que tout le monde doit manger &#224; cette heure et mes parents aussi. Je garde cette id&#233;e, elle enveloppe mon corps comme si elle &#233;tait la mati&#232;re de la pluie et du silence sur la cour. Il me semble y tomber. Je contemple l'absence devant, face &#224; moi, je contemple ce r&#234;ve amer et beau cherch&#233; chez les hommes dans les histoires, cet arr&#234;t vague et solitaire qui bat, se d&#233;ploie dans le bruit lourd, doucement cr&#233;pitant de la pluie sur le sol, semblant vivre d'une vie &#233;trange, invisible et puissante, que nul ne conna&#238;t et o&#249; nul dans la solitude de l'&#233;cole ne s'arr&#234;te. Ma poitrine se serre. Une crispation s'&#233;tend au-dessus de mes joues, gagne mes yeux, comme si j'allais pleurer, comme si je me voyais et que j'&#233;tais le seul, me disais que je suis perdu, et cette id&#233;e et les mots d'&#234;tre perdu qui r&#233;sonnent dans mon cerveau, et les histoires, et l'image des ruelles boueuses avec la fatigue et le froid des r&#233;cits, et la crispation lente dont je sens la propagation forte et immense sur mon visage, font que j'allais pleurer. Mais je regarde. Je respire le silence et l'absence sous la pluie qui bat sur le goudron. J'ai tant err&#233; ! J'&#233;prouve la volupt&#233; inconnue d'un sourire fig&#233; dans mes joues. C'est &#233;trange, comme si je devenais seul et me tenais en m&#234;me temps &#224; distance, et que c'est une m&#234;me mont&#233;e de la pluie dans l'air et d'aur&#233;ole de toucher sur mon &#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis mon p&#232;re appara&#238;t. Je ne l'attendais plus et l'avais oubli&#233;, tout entier que j'&#233;tais &#224; des &#233;motions plus fortes de sc&#232;nes de roman, de conscience et de troubles emprunt&#233;s de lectures et de r&#233;alit&#233;s m&#234;l&#233;es, comme revenu d'autres pans du temps et de lieux abruptement surgis et &#233;coul&#233;s aussi, situ&#233;s non plus sur la cour dans la pluie mais dans mon &#234;tre seul. Enfin le miracle des adultes est &#224; nouveau r&#233;tabli, son monde opaque et retrouv&#233; est si clair un instant. Mon p&#232;re me prend la main, m'emm&#232;ne. Je sens sa main si forte et si grande sur la mienne ! Nous retournons vers la maison, nous allons manger, le monde est &#224; nouveau solide et s&#251;r, avec ses heures r&#233;parties et pos&#233;es, ses gestes revenus dans le grand cercle des personnes et de tous les trajets. Je me sens &#233;trangement calme et heureux, comme si j'avais franchi toutes les ruelles, toutes les errances boueuses que je n'ai pas rencontr&#233;es, toutes les ann&#233;es que je n'ai pas encore v&#233;cues. Seule flotte un instant dans l'air une respiration entrevue, triste et large sous la pluie, puis elle dispara&#238;t de mon esprit, dans l'estompe d'un fin couloir qui se referme, et c'est comme si je regardais ma force, ma douleur et mon unicit&#233;, qu'elles me quittaient aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors laissant au loin l'&#233;cole, son pr&#233;au solitaire, rentrant &#224; la maison avec mon p&#232;re, comme un acteur quittant la sc&#232;ne, toute sa vie remplie encore d'un r&#244;le pleinement &#233;prouv&#233;, je sentais en m&#234;me temps que la douleur, que la solitude et que l'unicit&#233; n'&#233;taient pas si r&#233;elles, que je pourrais m'y consacrer un jour.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Frontispice : une ruelle &#224; P&#233;rigueux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Une &#233;cole en Dordogne</title>
		<link>https://www.tk-21.com/Une-ecole-en-Dordogne</link>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


		<dc:subject>litt&#233;rature </dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Comme celui d'&#233;crire, le chemin de l'&#233;cole &#233;tait &#224; la fois droit et courbe.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH90/arton1879-c8871.jpg?1772188472' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='90' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Comme celui d'&#233;crire, le chemin de l'&#233;cole &#233;tait &#224; la fois droit et courbe.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je l'aimais ainsi qu'une terre de l&#233;gende abord&#233;e. &#192; P&#233;rigueux, apr&#232;s la rue des Remparts, je longeais un muret d'o&#249; d&#233;bordaient les gerbes immenses des feuillages et des arbres, et j'avais l'impression un instant de m'en nourrir, parvenant &#224; l'&#233;cole tout gorg&#233; encore de cet air et de cette s&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait dans la salle de classe l'odeur du bois cir&#233;, le silence des rideaux, l'estrade, le tableau, les ciseaux et les &#233;ponges, l'&#233;manation &#233;trange de la librairie et du papier, des beaux petits volumes aux couvertures glac&#233;es de la &lt;i&gt;Biblioth&#232;que Verte&lt;/i&gt;, des cartes de g&#233;ographie et des buvards pr&#232;s de la cath&#233;drale Saint-Front et de la place ronde et claire du march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ma table, dans un trou du bois, j'aimais l'orbe parfait et blanc de l'encrier de porcelaine. L'encre bleue tirait sur le violet, s'irisait et s&#233;chait sur le bord, coulait dans l'encrier quand la ma&#238;tresse l'emplissait. Je recherchais le bruit &#233;trange, un peu mat et feutr&#233;, comme le contact fragile et pr&#233;cieux d'une dent dans ma bouche lorsque la pointe invisible de la plume touchait le fond de l'encrier dans l'ombre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ma&#238;tresse passait, se penchait sur nous dans le silence et la douce qui&#233;tude des heures. Le soleil s'&#233;largissait l'apr&#232;s-midi sur les rideaux tendus. Je respirais l'odeur un peu &#226;cre de l'encre, saveur de pain azyme, fleur doucereuse du lilium, tiges fan&#233;es des bouquets et des vases.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelquefois l'encre tachait la page. Je posais un buvard, l'encre s'&#233;claircissait sur le papier, semblait aspir&#233;e, se d&#233;laver et s'&#233;tendre dans le rose grumeleux du buvard, comme si j'avalais moi-m&#234;me cette substance de l'encre dans mon souffle et dans l'air. Apprendre &#224; &#233;crire fut cette sorte de culte et cette minutie, cette douce absorption, troublante, heureuse, de l'encre et des lettres sur la page, tout autant que des formes des lettres et leur sens. Elles se posaient sur le blanc du cahier, sous le regard des adultes qui semblait les attendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tra&#231;ais des lettres rondes, des &#171; pleins &#187;, des &#171; d&#233;li&#233;s &#187;, et les courbes de l'encre accompagnaient leur mouvement sur la page dans le moelleux sous mes doigts du fin porte-plume de bois, lequel dispara&#238;tra plus tard lors des ann&#233;es du lyc&#233;e, et sa plume de m&#233;tal souple s'ouvrait, se dilatait, se refermait sur un trait fin retenu tout au bord des quadrillages atteints et de la marge du cahier. C'est en tra&#231;ant ainsi &#224; la plume des lettres, des lignes sur la page, que j'entrais dans le monde r&#234;v&#233; d'enfant et d'&#233;cole des adultes, qu'il se posait sur moi, apais&#233;, et c'est ainsi que je commen&#231;ais moi-m&#234;me d'arpenter ses trajets, ce fil droit et courbe des choses qui se tenait hors de ma port&#233;e. Tout &#233;tait net et clair, l'&#233;criture absorbait la gravit&#233; des adultes, absorbait l'aust&#233;rit&#233; des heures et de la classe, ainsi que le buvard absorbait l'encre, la changeait en des formes r&#234;veuses, finement estomp&#233;es, papillons d&#233;lav&#233;s donnant sur les r&#233;cr&#233;ations, sur le jour qui changeait, sur les magasins de P&#233;rigueux qui fermeraient bient&#244;t apr&#232;s l'&#233;cole, sur l'impression de dur&#233;e, dehors, derri&#232;re les vitres et sur la cour des marronniers.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16540 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;53&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/3_ecole.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH286/3_ecole-740c3.jpg?1772188472' width='500' height='286' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Mus&#233;e La maison d'Autrefois &#224; Chasseneuil du Poitou
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les ma&#238;tresses s'affairaient, souriaient, parlaient pr&#232;s de nous ou brusquement interrompaient un jeu. Il y avait des &#233;clats de voix, des rires et des cris tout autour. Les enfants s'agrippaient l'un &#224; l'autre, couraient. Je peux retrouver contre mes chaussures le bruissement encore des feuilles jaunes et brunes qui s'amassaient sur le sol. La sonnerie retentissait, se superposait aux paroles dans l'air de la cour, et les rangs se formaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'odeur des arbres, le froissement du gris des tabliers et des v&#234;tements, le souffle court d'avoir trop couru, tout semblait attendre la sonnerie, conduire &#224; l'assembl&#233;e des ma&#238;tresses venant vers nous, se taire, bruire, se reformer d&#233;j&#224; dans le silence de la classe et le maniement des cahiers, dans le toucher sourd de la plume au fond de l'encrier, avec la poudre un peu r&#234;che de la craie sur les doigts, le molleton &#233;trange et &#233;pais des brosses de feutre au pourtour de bois verni pour les tenir, la grande et haute surface toujours effac&#233;e et lav&#233;e du tableau au-dessus de l'estrade, et tout un monde sur le monde, sans fin, continuait de se tisser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La qui&#233;tude et les heures s'&#233;tendaient sur les lignes trac&#233;es, sur les mots sans cesse dict&#233;s et repris, qui ne d&#233;signaient pas exactement des choses, mais formaient tant de choses nouvelles, un r&#233;el des r&#233;els et celui de l'&#233;cole. Monde des trinit&#233;s, des ardoises, de la craie et de l'encre, des personnes du verbe, des adjectifs et des pr&#233;positions, tout convergeait pour faire une infinie et g&#233;ante &#171; maquette &#187;. Il y avait bien l'air dehors, les rues, les murs d'o&#249; d&#233;gorgeaient les touffes des arbres, les passages de pierre blanche cisel&#233;e et grav&#233;e, la place du march&#233; et les maisons claires pr&#232;s de la cath&#233;drale Saint-Front, mais sur l'ensemble triomphaient et r&#233;gnaient en r&#233;alit&#233; les tableaux des conjugaisons. Les personnes du verbe resplendissaient de ruses et de seuils d&#233;jou&#233;s, les vies du &lt;i&gt;pass&#233; simple&lt;/i&gt; et du &lt;i&gt;pass&#233; compos&#233;&lt;/i&gt; semblaient se lever, heureuses et claires dans la pleine lumi&#232;re, la ma&#238;tresse souriait, semblant guetter le passage de ces vivacit&#233;s dans l'air, et le silence s'&#233;tirait &#224; nouveau sur la classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; P&#233;rigueux j'aimais le square de la &#171; Tour de V&#233;sone &#187; o&#249; nous allions go&#251;ter, son bel &#233;difice ancien se dressant au-dessus des futaies et des bancs o&#249; nous nous asseyions. Son abri, sa pr&#233;sence proche de monde romain demeurait tout au-dessus de nous, offrait le cerclage troublant pour moi de ses briques ma&#231;onn&#233;es et anciennes, fines dans l'embo&#238;tement haut et brun des pierres, comme dans une main pos&#233;e du temps et des livres d'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous nous y arr&#234;tions, aussi bien avec ma m&#232;re lors de promenades qu'au cours de sorties de la classe avec les ma&#238;tresses, hors ce square de jadis et qui ouvre &#224; pr&#233;sent sur un mus&#233;e gallo-romain, renouant sans savoir dans son mouvement de visiteurs et de couloirs &#224; prendre avec mes impressions anciennes un peu fades des rares &#171; sorties scolaires &#187;, il &#233;tait rare d'y croiser les ma&#238;tresses et m&#234;me des enfants de la classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;cole donnait sur cette or&#233;e. Tout le reste de la ville, les rues o&#249; je ne pouvais m'aventurer seul semblaient r&#233;gir en secret la paix de ce square en bordure, dans le contentement, dans l'inqui&#233;tude des adultes, mais aussi dans la piti&#233; pour moi, l'insoutenable piti&#233; d'&#234;tre si infime et perdu dans cette cit&#233; tout enti&#232;re de P&#233;rigueux dont je ne ma&#238;trisais ni l'agitation et ni les directions, ni l'immensit&#233; enfin de grande ville que je lui supposais. Et j'ignorais qu'elle n'avait d'immensit&#233; en r&#233;alit&#233; que celle des quelques personnes &#231;&#224; et l&#224; entrevues, vendeuses de produits de beaut&#233; que ma m&#232;re achetait, de lieux retrouv&#233;s, de quelques magasins et du march&#233;, des Nouvelles Galeries, de la Poste, de la BNCI o&#249; ma m&#232;re retirait des esp&#232;ces, de la belle promenade des cours et des arcades. Et il y avait l&#224;, &#224; s'ouvrir sur les cours, le petit mus&#233;e que j'aimais et o&#249; ma m&#232;re trouvait sans doute &#224; attendre avec moi, d&#233;ambulant dans les salles, tandis que mon p&#232;re repasserait nous chercher en voiture. J'y vis pour la premi&#232;re fois des sesterces, des r&#233;cipients gallo-romains en verre et issus de fouilles, talismans, magies r&#233;pondant pour moi &#224; un monde du square de V&#233;sone, mais qui &#233;tait en r&#233;alit&#233; le monde limit&#233; de quelques trajets toujours r&#233;p&#233;t&#233;s pour nous, dans cette cit&#233; de P&#233;rigueux que j'ignorais &#234;tre un arri&#232;re-poste de petite province de France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rues et les vitrines, le verbe et les cahiers, les personnes du verbe, les craies, le silence et le gris des tabliers de notre &#233;cole publique de gar&#231;ons dont l'intitul&#233; &#233;tait grav&#233; au-dessus de l'entr&#233;e en lettres capitales dans la pierre comme sur un monument, les heures pr&#232;s des rideaux jaunes qui se coloraient du soleil du dehors, tout donnait sur l'immensit&#233; cependant de la soci&#233;t&#233; des hommes au travers de l'&#233;cole, sur leurs sciences et sur leurs connaissances, et cette somme merveilleuse flottait sur le bruissement des feuilles tomb&#233;es des marronniers contre mes pieds sur le sol, se posait sur la bu&#233;e de nos vies ainsi que mon souffle se posait aussi dans la solitude et le silence vivant sur le verre des vitres, &#224; la maison, un soir humide et frais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis nous nous install&#226;mes hors de P&#233;rigueux, dans le petit village de Saint-Astier, sur la base militaire en haut des collines o&#249; &#233;tait affect&#233; mon p&#232;re. Outre le fil et les rives de la rivi&#232;re, &lt;i&gt;l'Isle&lt;/i&gt;, et qui &#233;tait la m&#234;me qu'&#224; P&#233;rigueux juste en dessous du square de V&#233;sone, le v&#233;ritable fil se poursuivant fut celui de l'&#233;cole, donnant sur la grand-place du village et sur les marronniers. Cependant, d&#233;j&#224; le bruit des feuilles, celui des pas de ma grand-m&#232;re dans les couloirs disparus de cette maison de P&#233;rigueux laiss&#233;e pour notre installation &#224; Saint-Astier, les bruits du cheval &#224; bascule de bois sur le plancher &#231;&#224; et l&#224; d&#233;fonc&#233; au grenier, les sons secs des morceaux de bois et des branches bris&#233;es dans le jardin en pente sous les pommiers pr&#232;s de la maison, rien ne r&#233;sonnait plus de la m&#234;me fa&#231;on dans l'espace du souvenir imm&#233;diat et de la distance, si je ne me souciais pas alors davantage de cet effleurement &#233;trange contre moi, et leur r&#233;alit&#233; aurait &#233;t&#233; de devenir des noms, eux qui n'en &#233;taient pas.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16539 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;53&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/0_astier.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH355/0_astier-ea357.jpg?1619617841' width='500' height='355' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Saint Astier &#8212; L'&#233;glise et le pont sur l'Isle
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; Saint-Astier, les ma&#238;tresses de l'&#233;cole, tout autant que les enfants de la classe, se retrouvaient comme nous, se croisaient dans le mouvement, les lieux et les activit&#233;s de chaque jour. Et je les croisais m&#234;me sur les bords bois&#233;s et heureux de l'Isle, tout pr&#232;s de chez nous, descendant avec mon p&#232;re de la base militaire, juste en dessous de la colline, sur la route et au niveau de la rivi&#232;re, tandis que chaque fois j'aimais avec mon p&#232;re &#171; aller au garage &#187;, vaste grotte naturelle en r&#233;alit&#233; o&#249; nous laissions la voiture parmi celles des autres militaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;cole donnait sur la grand-place en pente l&#233;g&#232;re, avec son kiosque des f&#234;tes et de remise des prix devenu aujourd'hui &#171; L'office du tourisme &#187;. Et tout autant qu'&#224; l'&#233;cole de P&#233;rigueux, la sensation demeurait pour moi que tant de choses nouvelles et pr&#233;cieuses, le verbe, les adjectifs, les personnes du verbe ou le &lt;i&gt;Mont Saint-Gerbier de Jonc&lt;/i&gt;, les sources de la Loire, n'existaient pas r&#233;ellement, hors de ce fil poursuivi de l'&#233;cole. Ou plut&#244;t, toutes les sources, comme celles de la Loire ou celles aussi de la petite rivi&#232;re de l'Isle, faisaient avec le fil de l'&#233;cole une fiction radieuse, pos&#233;e sur le mouvement et sur le monde des adultes, et tirait, coulait, s'&#233;tendait, &#233;tablissait des r&#233;alit&#233;s claires et vastes, mais sur un plan qui n'&#233;tait ni celui des rivi&#232;res r&#233;elles ni des fleuves car il appartenait, comme plus vaste et stable, &#233;ternel, au monde de l'&#233;cole encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'&#233;cole fut ce jeu parfait dans lequel j'excellai ainsi que tant d'autres enfants, pourtant si je cherche aujourd'hui demeure comme une incertitude. C'est un trou vide un instant dans le ciel, le chevauchement tr&#232;s &#233;trange de lignes, de mondes se croisant dans la maison de P&#233;rigueux ou celle de Saint-Astier, et o&#249; ma m&#232;re et ma grand-m&#232;re parlaient entre elles cette langue que j'ignorais une langue et qui &#233;tait l'italien, qu'elles retrouvaient parfois comme un miracle, une saveur enfuie, parlant avec des marchands d'olives, de tomates et de basilic, &#224; P&#233;rigueux sur le march&#233; devant la cath&#233;drale Saint-Front.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation somptueuse des conjugaisons s'&#233;tendait, flottait sur quelque obligation dont le sens m'&#233;chappait, mais &#233;chappait de la m&#234;me mani&#232;re &#224; nous tous peut-&#234;tre, et il semblait que les personnes et les verbes, les temps, les pr&#233;positions, les adjectifs venaient en r&#233;alit&#233; de la classe elle-m&#234;me, en &#233;taient les contours recherch&#233;s, parfaits, en demeuraient l'accomplissement r&#234;v&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant l'&#233;cole &#224; Saint-Astier se tenait la f&#234;te des noix, puis celle des ch&#226;taignes. Toutes les personnes que je voyais, que je reconnaissais se retrouvaient l&#224; et passaient, parlaient, et les ma&#238;tresses aussi, dans un monde pour moi o&#249; la vie du village, celle des maisons et des rues, des rassemblements, des f&#234;tes et de l'&#233;cole, &#233;tait le m&#234;me univers s'&#233;panchant, telle la dilatation d'une substance des vies, se r&#233;pandait en la forme de la campagne et des rues, des &#234;tres, de nos saluts &#233;chang&#233;s, des sourires, et jusqu'&#224; la fra&#238;cheur de la fontaine dehors, au bord de la rivi&#232;re, o&#249; je reconnaissais de loin, parlant bient&#244;t avec ma m&#232;re dans la douceur du jour, une des ma&#238;tresses en robe l&#233;g&#232;re, venant aux beaux jours remplir deux immenses pichets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce halo dense continuait de relier les heures, la classe, l'odeur de l'encre, les lignes du cahier, l'&#233;paisseur rose et grumeleuse des buvards coup&#233;s dont le bord s'&#233;barbait d'infimes morceaux de papier l&#233;ger, tiss&#233; comme dans le bonheur des pleins et des d&#233;li&#233;s sous mes doigts, immobile enfin sur le plancher de la classe, comme dans la forme fixe et changeante des rues et des vitrines dehors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je serrais mon cartable dehors contre moi. Les trajets et les lieux continuaient de se fondre &#224; l'&#233;cole, qui entretenait avec les rues tandis que je marchais, avec le porche de pierres cisel&#233;es qui donnait d'un c&#244;t&#233; sur l'&#233;glise, de l'autre sur la librairie, avec la vitrine des livres convoit&#233;s des &lt;i&gt;Lettres de mon moulin&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;David Copperfield&lt;/i&gt;, ou des &lt;i&gt;Trois Mousquetaires&lt;/i&gt;, avec les quelques magasins enfin et le fil changeant des heures au cours de la journ&#233;e, une sorte de cercle naturel et parfait, une courbe retrouv&#233;e, et dont l'ajustement sans fin semblait la promesse et le bonheur d'une vie &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture et l'&#233;cole changeaient la parole, qui devenait elle aussi droite et courbe. Et comme des chemins diff&#233;rents emprunt&#233;s changent pour finir notre impression de dimensions premi&#232;res ou modifient l'effet de lieux d&#233;j&#224; connus, elle changeait &#224; son tour toutes mes impressions, les passages et le monde de Saint-Astier, le d&#233;bouch&#233; des pierres blanches grav&#233;es entre la petite place du parvis de l'&#233;glise et la grand-place avec le kiosque des f&#234;tes, changeant mon existence aussi, qui se frayait un chemin vivifiant et heureux sous les hauts murs long&#233;s de pierres d'o&#249; d&#233;gorgeaient, au printemps, les gerbes de lilas comme la langue fran&#231;aise, les beaux noms de &#171; P&#226;ques &#187; ou celui de &#171; l'&#233;t&#233; &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Frontispice : Mus&#233;e d'Art et de Tradition Populaire&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Une visite &#224; Montagnola</title>
		<link>https://www.tk-21.com/Une-visite-a-Montagnola</link>
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		<dc:date>2021-03-27T16:48:33Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


		<dc:subject>litt&#233;rature </dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Je ne me souviens plus du retour de ce voyage que nous avons fait en voiture, dans le Tessin, jusqu'au beau village perch&#233; de Montagnola.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Voir-ecrire" rel="directory"&gt;Lire &amp; &#233;crire&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/litterature" rel="tag"&gt;litt&#233;rature &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/memoire" rel="tag"&gt;m&#233;moire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH85/arton1865-ae44c.jpg?1772188472' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='85' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Je ne me souviens plus du retour de ce voyage que nous avons fait en voiture, dans le Tessin, jusqu'au beau village perch&#233; de Montagnola.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Me revient seulement le trajet de l'aller, long, aux bouff&#233;es parfois de brusque printemps et d'herbes vertes, de vallons au loin o&#249; couraient des veaux blancs, joueurs, dans le scintillement large et vivifiant tout &#224; coup des lacs et du soleil. Et il me semblait parfois que mes yeux et mon esprit caressaient, comme on caresse de la main, la belle &#233;tendue verte des vallons et une vie heureuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis je revois le vieil homme que nous &#233;tions all&#233;s visiter, son rire surprenant, son regard clair pos&#233; sur moi, aux yeux bleus et p&#226;les d&#233;lav&#233;s, et enfin appara&#238;t l'image de la petite statuette du &lt;i&gt;dieu Pan&lt;/i&gt; dans l'armoire, immobile dans l'ombre douce du bureau jonch&#233; de livres, de feuilles de papier, de photographies et d'aquarelles. Et il me semble qu'un pli s'en est un peu d&#233;pos&#233; dans mon &#234;tre, mani&#232;res d'enseignements immobiles et magiques de la petite statuette du dieu Pan derri&#232;re la vitre de l'armoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me au prix d'incessants efforts, je ne peux retrouver aujourd'hui la moindre image du retour, comme si je n'avais fait qu'aller, d&#233;couvrir, secr&#232;tement aimant&#233; par le village de Montagnola, et qu'au retour, dans cette dur&#233;e r&#233;elle qui habite notre vie et finit par gagner sur elle, j'avais &#233;t&#233; transport&#233;, au fil d'un &#233;trange sommeil, dans une conscience nouvelle &#224; jamais diff&#233;rente de celle de l'aller. Comme si je n'&#233;tais jamais rentr&#233;, ni mon corps ni mon esprit ni le monde de l'enfance, de ce voyage d'alors, du silence immobile de la petite statue du dieu Pan au travers de la vitre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions travers&#233; la France jusqu'en Suisse, et c'&#233;tait la premi&#232;re fois que la voiture me sembla ce s&#251;r et vitr&#233; petit paquebot, cette coque famili&#232;re, minuscule et solide, qui nous isolait de la fatigue des lieux et des trajets, de la nuit qui tombait, des cit&#233;s &#233;trang&#232;res &#224; l'heure o&#249; je nous sentais plus faibles et fragiles dans l'&#233;veil oblig&#233; de devoir encore trouver o&#249; manger et dormir. Et la voiture nous faisait glisser sur ces instants eux-m&#234;mes, les aimer encore comme un foyer trouv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois le jour, au soleil de la vitre, dans ce trajet trop long et dans la chaleur, une lassitude me prenait des ballotements de la route et j'attendais tout entier dans l'odeur ent&#234;tante du rev&#234;tement chaud des si&#232;ges, dans l'&#233;branlement de la route dessous, dans les heures immobiles et longues. D'autres fois au contraire, il me semblait m'&#233;veiller avec bonheur dans ce mouvement familier sur la route, comme en de pr&#233;cieux univers si savamment cach&#233;s et brusquement atteints, qui illuminaient, m'&#233;tonnaient &#224; nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moteur s'arr&#234;tait. Mon p&#232;re s'&#233;tait rang&#233; en bordure d'une petite route dans les champs, et l'air vif dehors semblait se d&#233;plier tout entier comme nos propres vies se m&#234;lant pour se restaurer de brioches, de chocolats, d'une bouteille d'&lt;i&gt;Orangina&lt;/i&gt;, ronde dans son verre grumeleux, pansu, de flacon d'orange et de confiserie. C'est une image de bonheur sans m&#233;lange qui demeure dans le regard de mes parents, et il n'y en eu pas tant, tandis que la fatigue et l'abrupte beaut&#233; des lieux nous bordaient, aur&#233;olaient nos &#234;tres, nous remettaient apr&#232;s un long exil dans la voie des odeurs heureuses, des chants des oiseaux, de la douceur des pr&#233;s et dans la libert&#233; sans fin d'un voyage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette splendeur ocr&#233;e apparut bient&#244;t Montagnola, puis la demeure &#224; l'&#233;cart o&#249; nous devions nous rendre. Monde toujours un peu d&#233;labr&#233; et d&#233;chu de beaux villages italiens, les collines du Tessin miroitaient dans la lumi&#232;re du jour comme sous des reflets d'or &#233;caill&#233; de tableaux Renaissance suspendus dans l'air r&#233;el, enivrant et vivant des voix des femmes et des enfants qui souriaient dehors, tout autour de nous, sur cette Suisse &#233;trange.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La surprise pour moi fut la terre des petits villages et des chemins, s&#232;che, et craquel&#233;e parfois. Brusquement un sillon se creusait dans les ann&#233;es et je retrouvais l'&#233;ternit&#233; premi&#232;re, recouverte un instant sous la terre plus noire et riche de Dordogne o&#249; nous habitions depuis quelques ann&#233;es, et que je croyais devenue la seule. Car la terre et l'herbe humide, les arbres, la chaleur et les feuilles, l'air et le ciel pos&#233;s sur la terre font au fil de nos ann&#233;es, tout autant que les cit&#233;s et les personnes, la sorte de monde fixe de notre &#234;tre, qui ne changera plus. Et brusquement, apr&#232;s l'humus et une vie nouvelle, apr&#232;s ces lieux troublants et intimes bient&#244;t que j'avais trouv&#233;s en Dordogne, leur vie stable &#224; port&#233;e, immuable et de toutes parts offerte, apr&#232;s avoir connu et avoir oubli&#233; surtout une premi&#232;re terre aride et qui fut celle de Tunis, je retrouvais la terre s&#232;che, les cailloux que j'avais tant effleur&#233;s jadis, et qui avaient continu&#233; secr&#232;tement d'exister, silencieux, demeur&#233;s referm&#233;s lors d'une nuit du d&#233;part, sur le sol du quai et dans l'air du port de Tunis.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16441 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;39&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/3_pan.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH485/3_pan-d7fdc.jpg?1616866102' width='500' height='485' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Statuette du dieu Pan
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Mus&#233;e du Louvre
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Puis le vieil homme apparut, solaire, surprenant et heureux. Son regard &#233;tait fixe et rieur, et sa voix &#233;tait douce. Il &#233;tait Suisse et il parlait en fran&#231;ais, quelques mots en italien parfois avec ma m&#232;re. Je me souviens du silence de l'escalier de bois cir&#233; et du bruit du plancher qui crissait sous nos pas. Il me sembla un instant qu'il me regardait &#233;couter le silence de l'escalier, et qu'il me souriait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Tu sens ? questionna-t-il brusquement en s'adressant &#224; moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je bredouillai, ne sachant que &#171; sentir &#187;, et percevant toute une vie d'adulte &#224; venir, se levant, d&#233;volue &#224; des formes cach&#233;es telle qu'elle l'avait &#233;t&#233; pour lui sans doute, d&#233;j&#224;, sur tant de formes pass&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; C'est le bois, reprit-il. C'est la bonne odeur du bois cir&#233; et de la famille !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il souriait, malicieux, comme d'une fac&#233;tie jou&#233;e &#224; quelque esprit chagrin qu'il aurait c&#244;toy&#233;. Dans son bureau, &#224; travers le rayon de lumi&#232;re suspendu des persiennes mi-closes, il me montrait des images du village, puis d'autres lieux que je ne connaissais pas, enfin des feuilles longues de papier &#224; dessin, incurv&#233;es parfois par l'eau s&#233;ch&#233;e de l'aquarelle, et je reconnaissais dans ces dessins auxquels il s'adonnait, c'&#233;tait la maison vue du dehors, avec le chemin caillouteux puis les gerbes color&#233;es des fleurs pr&#232;s du puits, et il avait m&#234;me figur&#233; l'arrosoir, de profil, laiss&#233; contre la margelle de pierre du puits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suivait mon regard tandis que j'avisai dans l'armoire vitr&#233;e, tout pr&#232;s, une petite statuette brune, immobile et fig&#233;e. Et c'&#233;tait dans un mouvement et une expression &#233;trange qui me faisait penser &#224; de la folie arr&#234;t&#233;e et fix&#233;e, statuette en miniature, ou &#224; un animal pris, terrible, infime et apais&#233; enfin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; C'est le dieu Pan, dit-il. C'est le dieu des magiciens !... retiens bien ses le&#231;ons !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vieil homme &#233;tait ainsi avec moi, et cependant civil, de cette civilit&#233; des adultes pond&#233;r&#233;e et courtoise jusqu'&#224; l'exc&#232;s devant tous et avec mes parents. Puis il se retirait. Se tenait-il dans son bureau, ou &#233;tait-il parti ? Un silence semblait nimber son d&#233;part de son souvenir un instant et d'une g&#234;ne entre nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais combien de temps nous sommes rest&#233;s, et nous ne le voyions pas pendant des jours entiers. Etait-il peintre, ou &#233;crivain ? Cette fa&#231;on d'&#234;tre m'&#233;blouissait alors, ainsi qu'un sourire dans l'air au-dessus des collines de Montagnola, se posait comme un beau r&#233;cit qui se mouvait vers des r&#233;cits encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je surpris maintes allusions &#224; son sujet, et certaines me procuraient une honte indicible dans ma gangue d'enfance, qu'il &#233;tait alcoolique, qu'il avait eu plusieurs femmes, qu'il en cherchait encore, d&#233;gradations sur des nuages de l'art, que je croyais &#233;trang&#232;res &#224; tout art, quand j'ignorais au contraire qu'elles en &#233;taient l'essence. Et j'en &#233;tais pein&#233;, car le vieil homme de Montagnola semblait pour moi se consacrer &#224; des sagesses et des connaissances, qui flottaient l&#233;gendaires, admir&#233;es des adultes et l&#233;g&#232;res, sur la poudre douce et heureuse des pierres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous allions souvent de notre c&#244;t&#233; en promenade, loin de la maison et de Montagnola. C'est ainsi qu'au retour des vallons, je le surpris un jour. C'&#233;tait un peu en contrebas de la maison, apr&#232;s l'all&#233;e des tournesols, du c&#244;t&#233; du potager o&#249; s'alignaient des plants, des tomates et les longues tiges, p&#226;les et droites &#233;voquant le go&#251;t &#226;cre et l'odeur de cuisson des poireaux, et qui chang&#232;rent de nature presque un jour, tandis qu'il m'avait dit que c'&#233;tait le dessin, le hi&#233;roglyphe, le nom de tous les l&#233;gumes dans une ancienne Egypte.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16439 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;42&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/1_hesse.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH311/1_hesse-aeb51.jpg?1772188473' width='500' height='311' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Hermann Hesse aux environs de Montagnola
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le vieil homme ne s'&#233;tait pas interrompu tandis qu'il avait per&#231;u ma pr&#233;sence. Je n'osai avancer davantage. Il &#233;tait agenouill&#233;. Il semblait fouiller inlassablement la terre poudreuse de ses mains nues, serrant un petit et invisible outil. C'&#233;tait &#233;trange comme la fusion impossible de mondes &#224; jamais s'ignorant l'un de l'autre. Et je ne pouvais l'imaginer, d'habitude exalt&#233; et heureux, resplendissant dans le langage qui se pliait &#224; son sourire, &#224; la courbe de sa voix, &#224; l'intelligence de ses yeux et de son rire, accomplir ainsi une t&#226;che sur la terre, retourner la terre s&#232;che, la prendre dans ses doigts, planter ces semences de jardinier que je connaissais sur des sachets &#224; P&#233;rigueux, prenant sur le trottoir dehors, pr&#232;s de la place de l'&#233;glise Saint-Front, sur les &#233;talages de bois d&#233;bordant des &lt;i&gt;Graines S&#233;n&#233;clauze&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etait-ce sur tout cela que le dieu Pan, silencieux et muet, semblait &#224; la fois veiller et se taire ? Je revis un instant la petite silhouette de la statuette immobile sous le verre de l'armoire. Je demeurai pr&#232;s du vieil homme. Il poursuivit longtemps, tournant toujours et retournant la terre, agenouill&#233;. Et je songeai dans un &#233;clair, comme si un sourire de la statuette du dieu Pan se tenait pr&#232;s de moi et me l'avait souffl&#233;, que c'&#233;tait un culte tr&#232;s ancien qu'il rendait &#224; la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Incidemment, bien plus tard et sans &#234;tre jamais revenu &#224; Montagnola, je trouvai tout cela &#233;voqu&#233; &#231;&#224; et l&#224; dans une biographie et dans les &#233;crits d'Hermann Hesse, qui passa en effet une partie de sa vie dans le Tessin, qui y repose enfin, dans ce m&#234;me cimeti&#232;re ouvert sur les collines o&#249; sont les tombes aussi d'Hugo Ball ou de Bruno Walter. Cependant il ne s'agissait pas de lui, et nous ne &#171; connaissions &#187; nul &#233;crivain souabe, ni artiste, retranch&#233; au Tessin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens de ce voyage parfois, et comme suspectant alors tous nos propres trajets et nos vies elles-m&#234;mes, formes disparates, incessantes, de nos plus semblables noyaux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Frontispice : aquarelle de Hermann Hesse.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Images d'aurore &#8212; III</title>
		<link>https://www.tk-21.com/Images-d-aurore-III-1832</link>
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		<dc:date>2021-01-30T16:00:39Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


		<dc:subject>litt&#233;rature </dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;La mer avait une &#233;paisseur dans le soir, et sa densit&#233; sourde battait tout autour de nous sur le quai de Tunis.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/litterature" rel="tag"&gt;litt&#233;rature &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/memoire" rel="tag"&gt;m&#233;moire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH99/arton1832-64527.jpg?1772188473' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='99' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;La mer avait une &#233;paisseur dans le soir, et sa densit&#233; sourde battait tout autour de nous sur le quai de Tunis.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En haut, dans un entrelacs de poteaux et de fils, de grandes ampoules allum&#233;es faisaient d'immobiles et de p&#226;les guirlandes. Les flots sombres de la baie frappaient lentement le quai contre nous, et leur volume dense, mouvant, enserrait notre vie contre la terre et les pierres du port.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La foule s'&#233;tendait, s'installait d&#233;j&#224; dans la magie pour moi de la nuit, et s'il &#233;tait rare que je puisse veiller avec les adultes ces veilles toujours &#233;taient des aventures, des moments heureux comme les soir&#233;es infinies des jeux ou le cin&#233;ma en plein air sur la base militaire. Ainsi l'attente du bateau pour la France eut la forme aussi de ces vastes bonheurs. Les &#234;tres avaient rev&#234;tu des atours chatoyants et flottants sous les lumi&#232;res, et nous nous tenions tous un instant comme pour une f&#234;te ou une c&#233;r&#233;monie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le lointain, le soleil avait touch&#233; l'horizon, puis son disque orang&#233; s'&#233;tait englouti d'un seul coup, comme bu par la terre, et j'ignorais qu'il y eut d'autres couchants, plus longs et dilat&#233;s, tels ceux que je conna&#238;trais en France et dans lesquels je vis &#224; pr&#233;sent. Mais avec ce soleil tomb&#233; tout &#224; coup, et dont je me souviens, avec cette l&#233;g&#232;re impression de fra&#238;cheur qui s'&#233;tendit dans le soir, dans ce si rapide coucher d'un dernier soleil de Tunis tandis que l'id&#233;e d'une derni&#232;re fois &#233;mouvante des choses n'avait pas de charge ni de r&#233;alit&#233; pour l'enfant que j'&#233;tais, dans cet escamotage si naturel et si brusque du soleil, je ne peux m'emp&#234;cher de songer aujourd'hui &#224; un escamotage plus encore de nos vies et des ann&#233;es enfuies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#234;tres se saluaient, parlaient, riaient, tissant dans le soir le miel indistinct et soyeux des vivants, ce gaspillage somptueux des instants et cette impression heureuse de coul&#233;e du monde et d'aisance. Des bribes de paroles, des &#233;chos se croisaient, &#233;clats des voix et sourires. Il s'&#233;tendait de limpides expressions en fran&#231;ais dans ces modulations continues que j'ignorais &#234;tre un accent, une sorte de sud indistinct, et qui dispara&#238;trait en France. Mais c'&#233;tait d&#233;j&#224; sans les m&#233;langes de l'arabe, de l'italien, de l'espagnol et du grec demeur&#233;s sur le monde flottant de la grande avenue Jules-Ferry, et que j'ai l'impression d'avoir laiss&#233;s ce soir-l&#224;, d'un seul bloc, sur le quai de Tunis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mer avait l'&#233;tendue vaste d'un corps sans limites et sans formes, silencieuse, bienveillante. Mouvante ainsi qu'une vie des organes, elle m&#234;lait &#224; la mati&#232;re humide du soir de lointaines senteurs de terre, d'arbres, de bois sec, de nourriture et de charbons chauds au loin. Elle paraissait guetter un instant nos respirations dans l'ombre dense, toute une vie musqu&#233;e s'exhalant de la race des humains. Rires. Eclats de voix. Les paroles redoublaient &#231;&#224; et l&#224;, miroitant dans l'air au-dessus des silhouettes par&#233;es de v&#234;tements chatoyants, de sons et de sourires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant tous les lieux m'&#233;taient inconnus dans le soir si j'avais cru retrouver le vieux port d'o&#249; nous prendrions le bateau pour la France. Tout faisait une trajectoire sans retour, des lignes neuves et franchies, si loin du fourmillement et des passages &#233;troits de la vieille cit&#233; et de la M&#233;dina. Barrages impalpables d&#233;pass&#233;s et laiss&#233;s, aires mouvantes travers&#233;es, la terre et la baie de Tunis n'&#233;taient plus de la m&#234;me nature, et j'&#233;prouvais une sensation d&#233;rivante de &lt;i&gt;sas&lt;/i&gt;, que je conna&#238;trai bien plus tard dans les a&#233;roports, m&#234;lant mon corps, les semaines d'attente sans doute et l'id&#233;e d'un d&#233;part, &#224; un monde de d&#233;ambulation close vers un unique p&#244;le et un versant unique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le chauffeur du camion, apr&#232;s le vieux centre, avait pris la jet&#233;e rectiligne et &#171; la route de La Goulette &#187; qui m'&#233;tait inconnue, traversant toute la baie de Tunis pour nous laisser enfin sur les bords de ce grand large des quais que je ne connaissais pas. Nous avions d&#233;pass&#233; les hautes pancartes de la &lt;i&gt;Compagnie de Navigation Mixte&lt;/i&gt;, expression myst&#233;rieuse pour moi mais aux affiches o&#249; je retrouvais des dessins et des d&#233;cors en couleurs, puis nous &#233;tions descendus du camion au milieu de la foule au plus pr&#232;s d&#233;j&#224; des files pour les bateaux de Casablanca ou Marseille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces vastes quais avaient dispers&#233; mes rep&#232;res et un monde, toute ma familiarit&#233; et mon go&#251;t de Tunis, n'entretenaient plus aucun lien avec le vieux port demeur&#233; en arri&#232;re, et en avaient moins encore avec les d&#233;tours de tous nos trajets disparus, avec notre maison et la base d'Al-Aouina dans le lointain, semblant cette fois &#224; jamais hors de port&#233;e dans le soir. Alors comme s&#233;cr&#233;t&#233;s par la nuit, par la fr&#233;n&#233;sie contenue de l'instant, par l'impression g&#233;n&#233;rale de &#171; d&#233;part &#187; qui avait gonfl&#233; en nos &#234;tres au fil des jours, ces quais inconnus n'&#233;taient plus rattach&#233;s &#224; la cit&#233; elle-m&#234;me, et ils ouvraient sur tout un monde que je ne soup&#231;onnais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Protub&#233;rances, citernes dans le contour tremblant des lumi&#232;res au-dessus de l'immensit&#233; des flots noirs, vastes pontons dormants, passerelles sans fin constituaient avec ce large port moderne toute une zone que j'ignorais d&#233;j&#224; industrielle et illimit&#233;e sur la mer. De cette fa&#231;on je quittais ce qu'&#233;tait demeur&#233; le vieux port de Tunis dans la ville, hors de tout retour &#224; port&#233;e pour moi, arri&#232;re-poste arrim&#233; au c&#339;ur de la cit&#233; et avec lui nos promenades enfin apr&#232;s la M&#233;dina avec mon grand-p&#232;re, lisi&#232;res o&#249; s'&#233;tendaient alors, au-del&#224; des stries des rails sur le goudron et de quelques grues, les rires et les cris dans le jour, le mouvement des silhouettes, les c&#226;bles et les voitures, les bateaux, les paniers d&#233;gorgeant de poissons, toute une vie que j'avais crue la seule.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16227 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/1_cnm.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH338/1_cnm-edf1d.jpg?1612022922' width='500' height='338' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Regarde !... comme c'est beau ! toutes les &#233;toiles... &#187;, et les points lumineux d&#233;sign&#233;s par ma m&#232;re devenaient plus visibles. Leur belle &#233;tranget&#233; se posait ainsi qu'un toucher large et frais sur mes joues. Je regardais leur vo&#251;te immense dans la nuit, je sentais le silence et le souffle froid de leur halo suspendu, et leur beau nom d'&#233;toiles passait dans le souffle de ma m&#232;re pr&#232;s de nous dans le soir tandis qu'elle d&#233;signait le ciel. Et toutes les &#233;toiles, hors celles de la nuit au-dessus de nous, continuaient de garder une sorte de contour propre et invisible parmi celles du ciel, de dessin net dans quelque pan des formes, des jeux et des ravissements. D&#233;coupages repli&#233;s, rang&#233;s, &#224; jamais r&#233;gnants dans le sourire de ma grand-m&#232;re, dans son silence et son assentiment heureux sur le quai dans le soir, si absentes du ciel, toutes ces formes s&#251;res, &#233;taient pos&#233;es dans mon esprit ainsi que des images, tandis que la parure large et r&#233;elle du ciel s'&#233;tirait &#224; pr&#233;sent au-dessus de Tunis, points merveilleux et t&#233;nus, comme dans une accommodation de la vue et des formes, impossibles et tr&#232;s fines membranes de pollen s'&#233;tendant dans la nuit, et qui semblaient absorber tout nom, toute id&#233;e, toute image, les dissoudre dans l'air.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la peau de mes joues se posait un &#233;trange toucher muet de fra&#238;cheur humide, il passait sur le sourire doux de ma grand-m&#232;re pr&#232;s de moi, dans la voix de ma m&#232;re, dans la nuit sur le quai, comme la substance d'un grand creux sans nom qui se m&#234;lait au soir dans notre d&#233;part pour la France. Et de la m&#234;me fa&#231;on que pour les &#233;toiles dessin&#233;es si absentes du ciel, le vieux port de Tunis que je connaissais tant, o&#249; j'allais avec mon grand-p&#232;re, en avait cach&#233; tout un autre, ces quais immenses o&#249; nous nous tenions, ainsi qu'une vie vaste &#224; venir et qui serait la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout un monde de silhouettes radieuses, de jupes et robes l&#233;g&#232;res, se d&#233;ployait sur le quai. Les paroles, les rires et les jeux s'&#233;lan&#231;aient en des aur&#233;oles sur la mer, faisaient dans l'ombre comme de fins foulards invisibles et poreux dans le soir. Ma grand-m&#232;re souriait, r&#233;pondait &#224; des femmes qui s'adressaient &#224; elle et toutes riaient ensemble. L'une d'entre elles tout contre moi, grande et souple dans les atours de ses v&#234;tements clairs, parlant &#224; ma grand-m&#232;re, passa la main sur mes cheveux, langage d'&#233;ternit&#233;, douceur &#233;man&#233;e de la texture de la nuit ou de dieux descendus. Etait-ce Madame Ida, que je connaissais tant ? Mais le monde du d&#233;part semblait avoir chang&#233; les personnes elles-m&#234;mes. Ou plut&#244;t, dans ce d&#233;part pour la France, tout &#233;tait rev&#234;tu d'un monde neuf, par&#233;, sur le quai dans le soir, et les &#234;tres d&#233;doubl&#233;s se tenaient un instant comme dans une autre vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les jeunes filles riaient pr&#232;s de nous. Elles se mouvaient dans l'aisance pour moi de cette France neuve o&#249; nous allions aussi, et leur maintien nouveau, dans les v&#234;tements soyeux, propres et repass&#233;s, faisait une sorte d'ind&#233;cision pour moi, de ressemblance impossible tout &#224; coup, et qui d&#233;posait un voile fin et un &#233;mail nouveau sur les silhouettes et sur les visages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etait-ce la jeune fille venue me garder &#224; la maison sur la base militaire, ou bien une autre encore et un plus jeune ? Etait-ce enfin, dans un groupe qui riait, la petite fille de la mare, o&#249; nous emmenaient les femmes arabes qui nous gardaient en faisant la lessive au lavoir ? Immobile jadis, comme aveugle ou jouant aux aveugles, en lambeaux, lov&#233;e pieds nus dans la terre et dans la poussi&#232;re, elle se mouvait radieuse sur le quai dans le soir dans ses v&#234;tements appr&#234;t&#233;s et immacul&#233;s, intimant &#224; ma raison une infranchissable distance. Sembla-t-elle rire un instant de ce souvenir m&#234;me, dans son &#233;lan, dans une beaut&#233; si soudaine d&#233;ploy&#233;e vers le monde neuf de notre travers&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les jupes pliss&#233;es serr&#233;es &#224; la taille et flottantes dans le soir, les cheveux longs et liss&#233;s sous les fins bandeaux &#233;lastiques, changeaient ainsi les silhouettes des jeunes filles en des divinit&#233;s d&#233;li&#233;es, et elles semblaient pour moi se tenir sur le quai comme d'un firmament &#224; l'autre du monde &#224; travers les mar&#233;es. Et se mouvant au loin, dans cette France d&#233;j&#224; de l'autre c&#244;t&#233; de la mer, elles r&#233;gnaient en m&#234;me temps dans cette Tunisie quitt&#233;e, imprimant un instant dans le soir et &#224; l'univers d'Arabie la parade et l'aisance d'un monde de 1960 et des magazines, des nouveaut&#233;s, des &lt;i&gt;vedettes&lt;/i&gt; de la chanson et du cin&#233;ma, que je ne voyais pas si d&#233;suets qu'ils m'apparaissent au contraire aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16228 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/2_joliette.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH324/2_joliette-d8bff.jpg?1772188415' width='500' height='324' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mais ainsi que d'autres v&#234;tements, que d'autres gestes, que d'autres fa&#231;ons de se tenir pour le voyage et les recommandations enfin des adultes, il se r&#233;v&#233;lait d'autres appariements des personnes. Alors dans les atours et les scintillements de cette assembl&#233;e sur le quai, s'imbriquant dans un adieu partag&#233; et qui serait d&#233;finitif en r&#233;alit&#233;, je sentais que nous n'occupions que peu de place, hors notre famille dispers&#233;e, mon p&#232;re et mon grand-p&#232;re qui nous rejoindraient plus tard en France, des tantes, des oncles et des cousins, et aucune d&#233;j&#224; chez les &#234;tres qui se tenaient pr&#232;s de nous dans le soir, si nous les avions c&#244;toy&#233;s souvent dans un monde qui semblait sans fin &#224; Tunis ou sur la base militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cette m&#234;me sensation plus tard, ce trouble heureux de soci&#233;t&#233; et de foule, avec cette m&#234;me &#233;ternit&#233; se fermant dans l'air et sur la peau de mes doigts, me reviendraient lors de la fin d'un voisinage au terme de voyages, cette fin de l'intimit&#233; disparaissant et venant se calquer, comme sur le trait d'un contr&#244;le aux fronti&#232;res, sur la fin d'un s&#233;jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suivais les jeux &#233;pars et les paroles pr&#232;s de nous dans le soir. Des indications se croisaient, les enfants et les adultes riaient. Dans un groupe s'ouvrant, je suivis un geste de la main, le bras tendu donnait la direction de la France au-dessus de la mer. Les clameurs se recouvraient l'une l'autre, &#171; exactement l&#224; !... &#187;, &#171; un peu plus vers le nord et vers l'ouest ! &#187;, &#171; c'est l&#224; ! c'est une question de &lt;i&gt;boussole&lt;/i&gt;&#8230; &#187;. La France se situa ainsi un instant tout en haut sur mon c&#244;t&#233; gauche au-dessus de la mer, tandis que les pourtours de pays se d&#233;coupaient dans les flots et le soir, instituant au-dessus des continents les mesures et les distances d&#233;cr&#233;t&#233;es d'un jeu infini. Mais dans cette g&#233;ographie de g&#233;ants et du monde, je n'aurais su situer les lignes plus proches et cependant affermies pour moi du port immense et inconnu o&#249; nous &#233;tions, ni la direction des plateaux de Carthage situ&#233;s plus loin encore dans les songes et dans l'immensit&#233; des p&#244;les pour moi qu'un monde des Titans, des Lotophages et d'Ulysse, ni ma belle et enfuie Mer du Levant de l'enfance. Et je n'aurais pu trouver non plus les contours et les formes de la lagune ros&#233;e vers Amilcar et La Marsa, que j'avais tant aim&#233; longer au fil du train du TGM, et contre laquelle nous aurions d&#251; passer une derni&#232;re fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le camion cependant nous avait conduits jusqu'au quai &#224; travers tous ces lieux si proches que je n'avais pas reconnus, et je me tenais juste &#224; l'entr&#233;e de cette Mer du Levant sans que je puisse l'imaginer, et nous la laisserions sur notre c&#244;t&#233; droit en appareillant pour la France. Mais nous y demeurions encore, aveugles dans la nuit et les sur flots sans que je puisse le savoir, car La Marsa et Carthage que j'avais crus si loin se trouvaient juste au-dessus de nous, comme je peux le voir aujourd'hui apr&#232;s toutes ces ann&#233;es, sur le vieux plan de Tunis demeur&#233; dans la bo&#238;te en carton, avec les photographies et des cartes postales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors dans la g&#233;ographie seule des sens, je n'avais pas reconnu le trajet ni la lagune travers&#233;e, car dans le parcours direct du camion je n'avais pas &#233;prouv&#233; en r&#233;alit&#233; la belle courbe, lente, progressive, et que je retrouvais le jour dans les wagons du TGM glissant sur la rive qui se mouvait radieux depuis la gare, avan&#231;ant ainsi qu'il continue d'avancer dans mon esprit vers toutes ces aurores disparues, vers ces destinations enfin qu'il n'est plus temps &#224; pr&#233;sent pour moi de tenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cette route si rapide et si directe du camion &#233;tait bien une route de l'&#234;tre, celle d'un vaste port inconnu, des paquebots bient&#244;t qui offriraient leurs parois inconnues, leurs directions inconnues mais plus effectives encore que toutes mes connaissances, la sorte d'avanc&#233;e d&#233;j&#224; dans le lointain de la France et d'une vie &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un fin halo demeurait tiss&#233; dans la nuit entre la mer et ma peau. Je sentais mes yeux grands ouverts dans l'air du soir, m'offrant au bruissement encore des voix, des robes, des v&#234;tements et des rires sur le quai. Alors dans l'odeur de l'eau continuant de s'&#233;tendre dans le soir, dans les masses entrevues et lointaines des bateaux guett&#233;s sur l'horizon dans la nuit et qui semblaient venir vers nous puis continuaient cependant de joindre le grand large, dans la poussi&#232;re du jour d&#233;pos&#233;e encore dans les senteurs de la nuit, effluves de chaleur m&#234;l&#233;s &#224; l'humidit&#233;, retentit tout &#224; coup le braiment soutenu et terrible d'un &#226;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;chira l'air, se leva derri&#232;re nous, brusque appel d&#233;rivant, perdu dans le halo sans mati&#232;re de l'immensit&#233; sombre des flots et de l'air, et sembla un instant r&#233;sonner sur les pierres du quai, dans la terre et mes jambes, jusque dans ma poitrine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les bateaux &#233;taient apparus &#224; ma vue comme des morceaux dans l'ombre et se glissant vers nous. Monstres amicaux &#233;chou&#233;s et brusquement nombreux. De tous c&#244;t&#233;s dans la nuit et au large du quai, ils offraient la masse indistincte de hautes et larges bandes dress&#233;es, de remparts s'approchant sur les flots, et ils se croisaient, avaient pris la place de la mer et du port. Je distinguai bient&#244;t dans l'&#233;clairage p&#226;le les contours d'&#233;chelles, de machines, de chemin&#233;es, les poteaux constell&#233;s de filaments de lueurs. Dans l'&#233;tendue du silence tout &#224; coup des souffles retenus, des odeurs de la nuit et de l'eau, dans la foule sur le quai tout autour, le d&#233;ferlement de ces sombres forteresses glissant sur l'eau sembla se dresser et r&#233;gner, s'&#233;tendre jusqu'&#224; nos propres corps. Puis tous les sons, toutes les voix et les rires reprirent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des noms se r&#233;pandaient et circulaient dans l'air, cherchaient &#224; d&#233;signer les bateaux, et je saisis le n&#244;tre, c'&#233;tait le &lt;i&gt;Djebel Dira&lt;/i&gt;. Je parvins &#224; entendre pr&#232;s de nous qu'il avait &#171; sauv&#233; &#187; un autre navire d'un naufrage. Puis il y eut un autre bateau dont on parlait &#224; pr&#233;sent sur le quai, c'&#233;tait le &lt;i&gt;Charles-Plumier&lt;/i&gt;, dont je compris mal le nom et changeai en &lt;i&gt;Porte-Plumier&lt;/i&gt;. Ainsi au lieu du Djebel Dira, un lourd et vaste &#171; porte-plumier &#187;, compos&#233; dans mon esprit du nom de &#171; porte-avions &#187; auquel j'avais ajout&#233; le nom d'un &#171; plumier &#187; d'&#233;colier, longue bo&#238;te de bois aujourd'hui disparue, au fin couvercle coulissant et contenant des plumes de m&#233;tal et de fins porte-plumes, cet impossible porte-plumier s'avan&#231;a un instant dans les charmes de la surprise et de l'ombre, comme il s'avance encore dans mon souvenir aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16229 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/3_scharles.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH316/3_scharles-843c1.jpg?1612022922' width='500' height='316' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et si ce beau myst&#232;re agenc&#233; dans les sucs de l'attente sur les flots sombres, si ce monstre hybride et merveilleux de Porte-Plumier me demeure &#224; jamais d&#233;rob&#233;, le Djebel Dira grandissait, continuait de se dresser vers nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un bateau fran&#231;ais malgr&#233; son nom arabe, et je m'&#233;tais saisi de ce nom, lui conf&#233;rant des myst&#232;res et des charmes plus composites encore que ceux du &#171; porte-plumier &#187; d'un instant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais appris le nom de Djebel Dira depuis des jours, l'avais conserv&#233; en moi &#224; l'&#233;tat de s&#233;same, de sauf-conduit &#224; conna&#238;tre, aussi pr&#233;cieux qu'un &#171; qui vive &#187; des postes de guets et des aventures. Son nom en arabe &#233;tait un mot de passe pour moi, un message masqu&#233;, une formule &#224; savoir retrouver pour un franchissement unique et qui serait le n&#244;tre. Alors s'il fut question sur le quai du naufrage d'un bateau et de son sauvetage par le Djebel Dira, op&#233;ration que j'ignorais un remorquage et o&#249; j'imaginais des exploits de h&#233;ros et des abordages, dans un monde cependant de &#171; bombes au plastic &#187;, des &#233;v&#233;nements d'Alg&#233;rie toute proche, des Fellaghas et des peurs qui fusaient dans la nuit de Tunis, ces r&#233;cits, ainsi que des bribes eux aussi de messages dangereux et cach&#233;s, ajoutaient leur aur&#233;ole d'Arabie et d'aventures &#224; tout un monde des dangers pour moi, &#224; la sorte de masse se dressant sur l'eau du Djebel Dira dans lequel nous dormirions le soir, &#224; tout notre voyage enfin pour la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si j'avais &#233;prouv&#233; de la peur, dont nul souvenir ne me reste dans cette belle anesth&#233;sie des songes, je pense que le Djebel Dira, s'&#233;tant port&#233; au secours d'un autre navire, devait &#234;tre invincible lui-m&#234;me dans la logique alors de l'enfance, et se tenait souverain sur des pans prot&#233;g&#233;s du monde, hors de port&#233;e de tous les dangers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sir&#232;ne large et grave &#233;branla tout le sol du quai, r&#233;sonna sous nos pieds, et je tentai au travers de la foule s'amassant de cerner mieux dans l'ombre notre bateau s'approchant sur la mer, mais il y en eut un autre, et la masse des bateaux s'agrandit sur les flots. Je sentis ma grand-m&#232;re pr&#232;s de moi &#233;trangement soulag&#233;e. Face &#224; tant de bateaux, il y aurait assur&#233;ment le n&#244;tre ! Un monde stable continuait de s'&#233;tendre sur le port de Tunis que nous allions quitter, sur l'immensit&#233; de la nuit, dans l'ombre de la mer et sur cet invisible fil au loin sur lequel nous allions nous tenir. Je ne m'&#233;loignai plus de ma grand-m&#232;re qui semblait s&#251;re et silencieuse, souriante dans la multitude, tandis que ma m&#232;re qu&#234;tait &#231;&#224; et l&#224; quelque derni&#232;re et pr&#233;cieuse indication de voyage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Djebel Dira s'&#233;tait avanc&#233; jusqu'au quai tandis que les sir&#232;nes s'&#233;largissaient sur la baie de Tunis. Trompes, &#233;normes &#233;l&#233;phants noirs et marins, baleines immenses d&#233;tach&#233;es de la nuit, et les vibrations des sir&#232;nes semblaient &#224; pr&#233;sent provenir des soubassements de la terre et de l'eau, accompagn&#233;es d'odeurs fortes de bitume et d'essence, de moteurs chauds et de graisses, de t&#244;les et de m&#233;taux en fusion, s'avan&#231;ant dans l'immobilit&#233; du port sous la respiration de la foule, comme si le bateau &#233;tait devenu &#224; la fois attentif et puissant, et qu'il nous percevait enfin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Venez, c'est &#224; nous maintenant ! &#187;, et nous suivions ma m&#232;re qui nous guidait sur le quai, ouvrait une place pour nous dans une file, tenait d'une main tous nos papiers aur&#233;ol&#233;s d'encres, de tampons et de photographies, comme une parure et comme une inqui&#233;tude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A son &#233;paule se balan&#231;ait contre elle un couffin, le grand sac de paille conserv&#233; depuis la matin&#233;e et le march&#233; de Tunis, et d'o&#249; d&#233;passaient des dattes dans un sachet, des oranges pour le lendemain et la France. Alors il sembla que nous &#233;tions infimes sur le quai dans la foule. Abandonn&#233;s &#224; toutes les voix contre nous, prot&#233;g&#233;s d'&#234;tre si petits dans la nuit et au sein des mouvements tout autour qui se poursuivaient, nous nous tenions dans l'humidit&#233; de l'air comme dans les corps des vivants qui nous cachaient, semblaient nous &#233;pargner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De lourdes passerelles criss&#232;rent sur le sol devant nous, se d&#233;ploy&#232;rent dans un pourtour soudain de barri&#232;res et de coups de sifflets. Ma grand-m&#232;re m'agrippant venait de me tirer &#224; elle tandis qu'en dessous, sur le quai, les crissements de fer des rampes redoublaient. Je me souviens d'un &#233;branlement sous mes pieds, large et moelleux, et le quai tout en bas dans la nuit d'un seul coup s'&#233;loignait. Je distinguais &#224; peine le port et la baie de Tunis qui se fondaient dans l'ombre, et depuis les cabines o&#249; nous descendrions, au travers des parois d'un hublot donnant sur l'&#233;tendue sombre des flots, je ne verrais rien d'autre que ce quai impalpable dans la nuit et d&#233;j&#224; disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, sans conscience et sans nom, mais avec une sorte d'instinct de l'insecte, sous le ciel vaste et les &#233;toiles de Tunis, ce fut plut&#244;t dans un &#233;clair et hors de ma port&#233;e comme le mouvement, comme les formes invisibles et souterraines de la terre qui s'&#233;loignaient, et pour la premi&#232;re fois r&#233;v&#233;laient leur mati&#232;re, comme si je les touchais enfin, et ces &#233;l&#233;ments s'agr&#233;geaient dans l'industrie de g&#233;ant des humains, des machines et des ports, formaient la surface poreuse du monde, et bient&#244;t un pays et la soci&#233;t&#233; des personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut lors d'un beau mois d'octobre. Notre surprise fut grande du froid le lendemain &#224; Marseille, et hors la fra&#238;cheur il faisait aussi beau et clair que sous les plateaux de Carthage. Mais cet air vif dota pour la premi&#232;re fois pour moi la France d'une sensation et d'un corps. Puis viennent de premi&#232;res images. Une s&#339;ur de mon grand-p&#232;re nous accueillit chez elle pr&#232;s de la &lt;i&gt;gare Saint-Charles&lt;/i&gt;. Entre le port et la gare ce furent des visions de terrasses et de chaises blanches, innombrables dans le soleil. Tout un monde s'ouvrait pour moi, mais faisant en retour de Tunis et de la base militaire d'Al-Aouina une sorte de peau sur mon corps qui changeait, s'&#233;tirait dans le jour, une chrysalide laiss&#233;e dans l'air, aujourd'hui disparue.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Images d'aurore &#8212; III</title>
		<link>https://www.tk-21.com/Images-d-aurore-III-1810</link>
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		<dc:date>2020-12-27T22:14:31Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


		<dc:subject>litt&#233;rature </dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#201;tait-ce chez notre voisin corse et lors de jeux organis&#233;s pour les enfants sur la base militaire, mais j'avais aper&#231;u d&#233;j&#224; la jeune fille venue me garder ce jour-l&#224; dans la maison se vidant.&lt;/p&gt;

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/ 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/litterature" rel="tag"&gt;litt&#233;rature &lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH75/arton1810-c2967.jpg?1772188473' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#201;tait-ce chez notre voisin corse et lors de jeux organis&#233;s pour les enfants sur la base militaire, mais j'avais aper&#231;u d&#233;j&#224; la jeune fille venue me garder ce jour-l&#224; dans la maison se vidant.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;J'avais entendu parler d'elle, conservant alors en moi, sur l'image de tout son &#234;tre se mouvant, l'expression hypnotique, saisie dans une conversation des adultes, qu'elle avait une &lt;i&gt;&#171; taille de gu&#234;pe &#187;&lt;/i&gt;. En retour, sa pr&#233;sence tout &#224; coup dans la maison entre les caisses align&#233;es et nos affaires amass&#233;es pour le d&#233;part en France, pr&#232;s de moi, avait brusquement fait entrer un monde insaisissable et vivant, bourdonnant ainsi qu'un vol de gu&#234;pes ou d'abeilles dans mon esprit, mais centr&#233; tout entier sur la silhouette, &#224; hauteur de la taille et des corps. Et tandis que ma grand-m&#232;re et ma m&#232;re &#233;taient reparties &#224; Tunis, envoyaient en France les caisses des grandes statues religieuses de ma grand-m&#232;re avant de revenir me chercher, la pr&#233;sence de la jeune fille se posa un instant dans la maison sur l'absence, dans le creux pour moi des statues disparues. Et je per&#231;us tout enti&#232;re la tr&#232;s &#233;trange impression de libert&#233; flottante, de vie de la jeune fille et sa taille de gu&#234;pe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait aussi un fr&#244;lement de s&#232;ve, de gourmandise, de soleil et de tr&#232;s minutieuse approche, o&#249; r&#233;gnait la surprise et l'incessante mise en garde pour les gu&#234;pes et les abeilles qui &#171; piquaient &#187;, mais qu'une connaissance sereine recouvrait plus encore de l'impression heureuse de ruchers et du miel dans la calme assurance de sucs connus et de nourritures conquises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regardais la jeune fille, lui r&#233;pondais, tandis qu'elle cherchait des affaires ou des jeux pour rester avec moi, et l'id&#233;e magnifique, inavouable et superbe d'une abeille, du monde heureux et bienfaisant du miel se superposait &#224; son corps et &#224; sa taille serr&#233;e, &#224; sa silhouette pour moi tandis qu'elle se levait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'y m&#234;lait bien s&#251;r la compr&#233;hension fautive que j'avais d'une abeille et d'une gu&#234;pe se confondant, d'un vol de gu&#234;pe ou celui d'une abeille, et o&#249; seul le nom de l'abeille avait la charge bienveillante et le charme de poser sa sorte de miel fusant, de vie impr&#233;visible, imprimant sa singularit&#233;, sa beaut&#233; cherch&#233;e, sur la taille de gu&#234;pe de la jeune fille pr&#232;s de moi. Cependant sur ce monde des gu&#234;pes, des abeilles et des corps, continuait de s'&#233;tendre la connaissance des adultes ainsi qu'un lent bourdonnement de plus, qui ne faisait pour moi que redoubler mes craintes si mon p&#232;re d&#233;signait sur des photographies anciennes, cartes postales de France, des apiculteurs souriants, posant pour des collections de curiosit&#233;s et d'exploits, tout l'&#234;tre recouvert d'une &#233;trange et tr&#232;s gonfl&#233;e pelisse, brune, fourmillante et form&#233;e en r&#233;alit&#233; d'abeilles agglutin&#233;es sur les bras, sur les jambes et le torse, comme autant de mousses vivantes, de v&#234;tements sur la peau et le corps. Et tout ceci faisait un murmure de plus, inavouable, scintillant sur la peau, sur tout l'&#234;tre dilat&#233; de la jeune fille se mouvant pr&#232;s de moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Large forme en triangle des ann&#233;es 1960, la jupe de la jeune fille enfin, l'abeille, se nouait &#224; sa taille serr&#233;e, laissant voir dans tous ses mouvements la brusque et fine attache d'un corps sur la terre. Et tout son &#234;tre enfin semblait se d&#233;ployer dans le plus immense triangle encore et le grand tournoiement des mouvements des jeunes filles, des m&#232;res, des silhouettes des magazines de France et des vies qui se mouvaient sur le sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La jeune fille avait quelques ann&#233;es de plus que moi, grande, ni une enfant ni exactement une adulte, droite, &#233;lanc&#233;e, et semblait &#224; la fois tr&#232;s flexible et se dressant soudain. Elle avait la taille d'une femme et d'une vivifiante abeille dans le nom brusque et cinglant de la taille de gu&#234;pe qui se posait sur elle. Si je cherche aujourd'hui, je me souviens d'un visage maigre et long, un peu gonfl&#233; par endroits sous les yeux, et d'une sorte d'appel de vie dansant dans l'arc de son corps, entre ce regard que je ne pouvais soutenir et le nom de l'abeille ou de gu&#234;pe qui r&#233;gnait dans mon esprit, aussi insoutenable que l'hypnose seule de sa taille serr&#233;e. Et tout flottait enfin, et tout restait dans l'air.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant son visage encore renvoyait &#224; l'abeille et &#224; la troublante expression de sa taille de gu&#234;pe, et c'&#233;tait un bandeau large et jaune, &#233;lastique, ajust&#233; sur son front pour tenir ses longs cheveux ch&#226;tains et clairs. Et tout se dorait alors d'une sensation de miel blond, de lumi&#232;re et de nourriture, ainsi que les p&#226;tisseries convoit&#233;es &#224; Tunis aux glaciers de la grande avenue, croissants oranais aux abricots parfois, ombilics feuillet&#233;s et sucr&#233;s se d&#233;faisant en lambeaux d&#233;roul&#233;s ainsi que des tresses dor&#233;es, en des lamelles fines, croustillantes, et que je retrouverais en France, en Dordogne et dans le sud-ouest, sous le nom de &lt;i&gt;schneck&lt;/i&gt; et de &lt;i&gt;pain aux raisins&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16015 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/4_schneck.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH343/4_schneck-7bc7f.jpg?1772188413' width='500' height='343' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sa voix passait sur mon souffle, dans la surprise d'un chant de contralto, de femme et de chant des substances au-dessus du triangle de sa jupe volante et nou&#233;e &#224; sa taille. Jaillissaient sur le sol ses pas mouvants, enclos comme une nouveaut&#233; et une mode de France dans ce que j'entendais par ma m&#232;re d&#233;signer sous le nom de &#171; chaussures plates &#187;, et qui semblait d&#233;signer une entit&#233; nouvelle au lieu de chaussures de femmes seulement sans talon. Et dans ce monde neuf et moderne de ces pas et des chaussures plates, s'animant dans la magie vive et souveraine de quelque vie ail&#233;e, je ne doutais pas d'un charme de vivifiante abeille, butinante et l&#233;g&#232;re, tandis que la jeune fille se mouvait de toutes parts dans la maison, allait &#224; la cuisine, en revenait enfin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle avait d&#233;fait enfin des sacs qu'elle avait apport&#233;s. Elle parle gentiment, me demande l'emplacement de certains objets dans la maison au milieu du d&#233;rangement des malles, des paquets et des caisses, puis elle d&#233;place des v&#234;tements et des jeux. Elle ouvre aussi de grands livres o&#249; jaillissent des images en couleurs, des personnages dessin&#233;s ainsi qu'enferm&#233;s &#224; notre disposition dans la lampe magique des r&#233;cits et des pages, que je connais mais qu'elle touche pour moi, les animant &#224; nouveau, et toute la maison en d&#233;m&#233;nagement, encombr&#233;e de caisses et de paquets, reconstitue autour de nous le beau havre &#233;ternel et le d&#233;tour de la qui&#233;tude immense, renou&#233;e, des belles heures fig&#233;es. Le monde des m&#232;res n'avait jamais cess&#233;, et tout scintille alors, retrouve sa forme initiale et ouat&#233;e, sa place dans la sorte de grand rangement minutieux des objets, des livres et le repli soigneux des pages, commenc&#233; pour notre d&#233;part proche, et qui est devenu notre mode de vie sur la base militaire. La jeune fille se tient l&#224;, sur le pan promis d'une France venant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a pr&#233;par&#233; le repas, et j'ai aid&#233; &#224; mettre le couvert sur une petite table. Elle a allum&#233; le gros poste de radio pos&#233; sur la desserte improvis&#233;e d'un petit meuble demeur&#233; entre les caisses. Nous attendons ensemble, comme autour d'un foyer. L'ampoule du gros &#339;il magique du poste, cyclope d&#233;suet et merveilleux qui ne dispara&#238;tra qu'en France avec les postes transistors, chauffe enfin et s'allume d'un beau vert soutenu et opaque. Dans les crissements et les signaux brusques, aigus, graves, changeants dans la recherche des ondes, nous avons tourn&#233; les molettes des stations. Et dans le crachotement des fr&#233;quences, petites ou grandes, signal&#233;es d'un grand &#171; PO &#187; ou marqu&#233;es d'un grand &#171; GO &#187; que je reconnaissais et lisais si je ne d&#233;chiffrais pas les noms des villes qui tra&#231;aient leur sorte de liste de capitales et des mondes sur l'ivoire beige pr&#232;s des molettes et des boutons, la musique emplit l'air, posant sa sorte de monde enjou&#233; et de chansons de France sur toute la maison se vidant, sur nos affaires rang&#233;es et les caisses &#233;parses. Alors dans les &#171; informations &#187; bient&#244;t, apr&#232;s la musique mais dans un m&#234;me monde des sons, d'univers de vari&#233;t&#233;s, de France et d'&#233;tranget&#233; de radio, quelques phrases saisies sous le timbre nasal et la voix grasseyante du poste passaient, myst&#233;rieuses, emplies d'immensit&#233; pour moi des pays et des villes, &#171; &#8230;ce matin au Congo,&#8230; &#187;, faisaient un jeu s&#233;rieux d'adulte, l'&#233;coute des &#171; nouvelles &#187;, ainsi que depuis les images et les ondes de postes &#233;metteurs et d'antennes dessin&#233;es des &lt;i&gt;aventures de Tintin&lt;/i&gt;, sans que je puisse voir, sans comprendre moins encore, et sans soup&#231;onner m&#234;me que nous nous trouvions, tout autant &#224; Tunis qu'en ce Congo des ondes, au centre m&#234;me de ces &#233;missions, de leurs nouvelles et de leurs fins d'un monde.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16013 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH619/1_nain_jaune-82e58.jpg?1609107819' width='500' height='619' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il r&#233;gnait avec la jeune fille dans la maison, et tout autour dehors sur la base militaire d'Al-Aouina, la douceur pour moi d'une longue journ&#233;e d'&#233;t&#233;. La maison, presque vid&#233;e, semblait ne plus offrir que la forme native des abris et des jeux. Les caisses elles-m&#234;mes &#233;taient devenues des recoins, des supports, d'improvis&#233;es et de multiples tables o&#249; nous nous faisions face, de chaque c&#244;t&#233; d'une surface que nous avons d&#233;barrass&#233;e apr&#232;s avoir mang&#233;. La jeune fille d&#233;ploya les jeux qu'elle avait apport&#233;s pour la journ&#233;e, et je reconnais les formes ainsi que jaillies d'une bo&#238;te avec un ressort des &#171; farces et attrapes &#187;, les couleurs vives et le diablotin du &lt;i&gt;Nain Jaune&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais chercher des cartes moi aussi au milieu des paquets et des malles ouvertes. Nous continuons &#224; jouer. Je regarde quelquefois la jeune fille, et c'est &#233;trange dans la qui&#233;tude et les heures, car elle n'est plus l'abeille &#224; la taille serr&#233;e. Je vois le contour de ses paupi&#232;res larges, de son visage long tandis qu'elle me sourit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tu dors ?... c'est &#224; toi de jouer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le corps lointain de la taille de gu&#234;pe s'est fondu, disparu dans son regard fixe sur moi tandis qu'elle me fait face. Elle reprend le jeu &#233;parpill&#233;, sourit, l'assure dans sa main et le tasse, comme le fait ma m&#232;re, avec le m&#234;me mouvement des doigts, redistribue les cartes et elle n'est plus l'abeille, et l'image de l'abeille s'est d&#233;tach&#233;e loin d'elle, flotte dans les voix et les rires d'o&#249; elle semble venue, vers les gar&#231;ons plus &#226;g&#233;s et les m&#232;res, dans le petit bois aux arbres secs et odorants, dans la chaleur, bien apr&#232;s les maisons vers les hangars et les pistes d'envol. Une id&#233;e me traverse. Ma m&#232;re aussi a-t-elle &#233;t&#233; &lt;i&gt;l'abeille&lt;/i&gt; ? C'est une sensation vive, je ne peux la cerner, c'est une collision, un choc des blocs et des pierres, un secret lourd et vaste, comme une impensable pens&#233;e. Et elle tombe sur les formes arr&#234;t&#233;es, fixes, sur les murailles effondr&#233;es, si douces, si impossibles ruines heureuses d'un instant, sur les malles, les caisses, les paquets de la maison se vidant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma m&#232;re et ma grand-m&#232;re sont revenues avec le chauffeur du camion, et quelques voisins militaires, en civil, nous ont rejoints.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, ainsi que toute la base militaire d'Al-Aouina se vidant, notre maison s'&#233;tait vid&#233;e aussi. Sans ses meubles un instant elle offrait pour moi la r&#233;sonance neuve des voix contre les murs, dans un jeu captivant et tr&#232;s bref. Puis elle &#233;tait devenue une sorte de bo&#238;te, rejoignant le miracle et le myst&#232;re des abris, des cabanes, des embo&#238;tements et des cloisons, avec nos derniers cadres, enfin visibles et seuls sur le mur. Derni&#232;res images que nous avons d&#233;croch&#233;es, o&#249; enfin se tenait, comme venue de la mati&#232;re m&#234;me de la maison, la grande photographie en noir et blanc, sous son verre et ses bords de bois clair, retouch&#233;e au pinceau comme une gouache grise, de mon p&#232;re souriant face &#224; nous en tenue militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semblait, avec cette image subsist&#233;e dans l'&#233;cho vide des murs, que l'arm&#233;e fran&#231;aise sur la base d'Al-Aouina s'&#233;tait d&#233;j&#224; retir&#233;e. Et elle avait laiss&#233; ses sentinelles seules, les quelques soldats qui demeuraient en armes &#224; l'entr&#233;e des barrages, effectuaient des contr&#244;les ainsi que les derni&#232;res photographies, les images fixes, d&#233;su&#232;tes parades, et que nous d&#233;crochions enfin, avec ma m&#232;re et ma grand-m&#232;re, dans la maison &#233;trange et vide, les emportant avec nos derniers sacs et nos derni&#232;res affaires.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16014 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/3_citroe_n.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH308/3_citroe_n-cf55a.jpg?1609107819' width='500' height='308' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Puis nous nous sommes engouffr&#233;s dans le camion &#224; t&#244;les grises et ondul&#233;es du boucher arabe qui venait d'habitude sur la base militaire pour le ravitaillement, et qui avait emmen&#233; d&#233;j&#224; &#224; Tunis, dans leurs caisses pour la France, les grandes statues religieuses de ma grand-m&#232;re. C'&#233;tait le matin-m&#234;me, si cette derni&#232;re journ&#233;e exista bien ainsi, tant la charge du souvenir relie &#224; pr&#233;sent pour moi d'un unique tenant tous ces angles saillants et suffisants du temps. Alors je nous revois &#224; l'int&#233;rieur du camion, ma m&#232;re, ma grand-m&#232;re et moi, tous trois avec le chauffeur arabe, sans mon grand-p&#232;re ni mon p&#232;re qui nous rejoindraient plus tard en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul &#233;tal et nulle marchandise dans le camion, &#224; peine quelques caisses vides rang&#233;es dans une odeur demeur&#233;e de l&#233;gumes, de lessive et de denr&#233;es disparues. Le boucher arabe nous conduisit ainsi jusqu'&#224; Tunis et &#224; l'embarcad&#232;re du port.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma m&#232;re, en silence, gardait contre elle les sacs encombrants de nos derni&#232;res affaires. A l'int&#233;rieur du camion, avaient &#233;t&#233; pratiqu&#233;es de petites estrades de bois, des bancs arrim&#233;s o&#249; nous nous tenions, et ce fut notre seul rapatriement depuis la base d'Al-Aouina, pas de convoi jusqu'au bateau pour la France que ce trajet dans le camion du boucher arabe que ma grand-m&#232;re connaissait &#224; Tunis, sorte de dernier tour heureux, de man&#232;ge, d'Arabie de Tunis et Carthage pour le petit gar&#231;on que j'&#233;tais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais sans savoir alors, et dans une sorte de surplomb impossible de la distance, d'une g&#233;ographie plus encore, fatale, des gestes des hommes et de leur histoire, ainsi que dans le fil observ&#233; de la science des insectes, de leurs vies et de leurs instincts, nous ne faisions que suivre, dans le m&#234;me camion, les grandes statues de ma grand-m&#232;re envoy&#233;es vers la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et nous laissions ainsi notre maison tout enti&#232;re vid&#233;e d'Al-Aouina, et sa vie s'&#233;loignait comme la n&#244;tre des plateaux de Carthage, disparaissant dans le jour sur la route, dans le bruit du moteur du camion qui nous menait &#224; l'embarcad&#232;re de Tunis. Et si au contraire il m'impressionnait comme un jeu de plus et comme une aventure, ce n'&#233;tait que le son, le grondement du m&#233;tal chaud et l'odeur d'essence, les cahots et la poussi&#232;re d'une pauvre d&#233;route.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un instant, regardant d'un c&#244;t&#233; de l'&#233;pais pare-brise, je pus regarder m&#234;me un troupeau de moutons, p&#226;les, s'&#233;brouant sur les pierres. Et son image s'effilocha au loin, tant il semblait que nous la laissions pour d'autres lieux et pour une autre maison, impalpable d'abord, vers une chambre qui&#232;te, et qui nous attendait sur le quai de Tunis, dans le bateau pour la France si je savais que ce serait pour une nuit, et o&#249; nous avions enfin des &#171; couchettes &#187;. Nous passerions cette nuit enti&#232;re dans une travers&#233;e, au cours de laquelle nous pourrions dormir, tandis que le bateau, immuable coquille, vaste machine large et s&#251;re s'en allant sur la mer, continuerait d'avancer, aborderait enfin le jour prochain, &#224; notre r&#233;veil, dans ce qui formerait &#224; la fois le matin et la France.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Images d'aurore &#8212; III</title>
		<link>https://www.tk-21.com/Images-d-aurore-III-1787</link>
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		<dc:date>2020-11-30T12:44:39Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


		<dc:subject>litt&#233;rature </dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Constituant tout un monde &#224; lui seul, notre d&#233;part pour la France exista bient&#244;t comme un nouveau centre des choses.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Voir-ecrire" rel="directory"&gt;Lire &amp; &#233;crire&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/litterature" rel="tag"&gt;litt&#233;rature &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/memoire" rel="tag"&gt;m&#233;moire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH120/arton1787-f4c79.jpg?1772188473' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='120' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Constituant tout un monde &#224; lui seul, notre d&#233;part pour la France exista bient&#244;t comme un nouveau centre des choses.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Pos&#233; dans l'horizon, sur la mer, vers les plateaux au loin de Carthage, dans l'air, sur les maisons et dans les heures, son impression particuli&#232;re s'&#233;tendit sur la base militaire, plusieurs jours ou plusieurs semaines, et les pr&#233;paratifs suffirent &#224; nos activit&#233;s, remplirent pour moi de leurs d&#233;tails et de leur nouveaut&#233; mes &#233;merveillements et mes jeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les caisses, les paquets, les entassements et les rangements se succ&#233;daient. Longues heures pass&#233;es &#224; choisir des choses, les regarder, les classer en une mani&#232;re de &#171; r&#233;serve &#187; s'amoncelant alors pour quelque vie bient&#244;t, apr&#232;s, o&#249; nous pourrions les retrouver. Quant aux lieux &#224; venir, et nous irions d'abord chez une cousine de mon grand-p&#232;re elle-m&#234;me venue de Livourne ou de G&#234;nes, puis de l&#224; &#171; en Dordogne &#187;, ils demeuraient une direction indistincte pour moi, ouvraient sur quelque chambre qui n'avait nulle forme, sur quelque couloir ou quelque salle &#224; manger incernable et qui serait en France. Et il n'y avait nulle r&#233;alit&#233; dans ces lieux que le halo de notre foyer transport&#233; et une r&#233;ouverture bient&#244;t de nos affaires, des paquets et des caisses quelque jour dans le lointain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si mon p&#232;re parlait de la France, nul lieu ni aucune maison non plus ne se profilait dans les images qu'il nous en donnait hors la belle &#233;vocation flottante pour moi de flocons de la neige en hiver, et tout se situait dans la sorte de belle immensit&#233; poudreuse, pour lui aussi, de destinations de l&#233;gende tout autant que pour moi de pays inconnus et r&#234;v&#233;s. Et s'il parlait de &lt;i&gt;La Rochelle&lt;/i&gt;, &#171; sa ville &#187; en France, les tours du port de La Rochelle se dressaient un instant sur la terre, attestaient quelque ancrage r&#233;el autrement qu'en les songes et le beau volume &#224; la couverture cartonn&#233;e, lisse et en couleurs, des &lt;i&gt;Trois Mousquetaires&lt;/i&gt; qui d&#233;passait d'une malle non encore ferm&#233;e. Mais ces tours et ces remparts faisaient pour moi des &#171; morceaux &#187;, des pi&#232;ces isol&#233;es dans un voyage et dans un pays, ainsi que des passages choisis de ce monde des Fables dont mon p&#232;re se d&#233;lectait, comme venu de France, avec &lt;i&gt;Le Lion et le rat&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Le Loup et l'agneau&lt;/i&gt;. Et ce port de La Rochelle, form&#233; alors de quelques bribes de pierres ou d'aventures de &lt;i&gt;D'Artagnan&lt;/i&gt;, rejoignait les interstices repos&#233;s et sereins des objets mis en caisse, comblait comme le tampon ouat&#233; de tissus, de v&#234;tements et de quelques petits livres, les bagages et les caisses, puis se fondait &#233;pars pour s'ouvrir en des lieux vagues au loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La travers&#233;e, la France et les mers avaient certes le vertige, le bonheur et la grande aventure de la g&#233;ographie pour moi. Dans la douce qui&#233;tude des cartes color&#233;es, d&#233;pli&#233;es, avec les fronti&#232;res, les continents et les pays, revenait en m&#234;me temps l'id&#233;e de mesure des distances, du calcul de chiffres infinis et de kilom&#232;tres, des centaines, des milliers et o&#249; la &#171; Mer M&#233;diterran&#233;e &#187;, prononc&#233;e et bard&#233;e de l'unique tenant armori&#233; de son nom, &#233;tait une vaste mer que nous allions traverser, au-del&#224; de ces bords familiers dont je connaissais seulement la lagune de Tunis depuis les wagons du &lt;i&gt;TGM&lt;/i&gt; pour Carthage. Et il me semblait l&#224; que je n'avais comme &#233;chelle, comme objet et comme connaissance &#224; port&#233;e, talisman, compas et boussole, sous mes doigts que la tr&#232;s s&#251;re d&#233;coupe d'une carte rigide. Dure et l&#233;g&#232;rement flexible, aux reflets orang&#233;s, plate et fine avec des trous &#224; remplir au crayon de couleur, c'&#233;tait une carte de France que l'on m'avait donn&#233;e, en mati&#232;re plastique et en l&#233;ger relief, laiss&#233;e un temps avec des &#233;ponges et des ardoises dans une salle rang&#233;e et vide &#224; pr&#233;sent sur la base militaire. Et c'est autour de cette surface de la carte de plastique sous mes doigts, plut&#244;t que dans la dimension incernable de la mer au large de Tunis, que se profila le volume r&#234;v&#233; d'un bateau s'approchant ainsi que dans mainte mythologie sans doute et dans mainte croyance. C'&#233;tait le paquebot immense que nous prendrions sur le quai de Tunis, et s'accrochait &#224; cette vision le point fixe, le r&#233;el maintenu d'une lumi&#232;re ou d'un phare dans le lointain, sous les nues d'Al-Aouina et les plateaux de Carthage, sur les &#233;tendues de la mer M&#233;diterran&#233;e et la lagune ros&#233;e de Tunis, avec la direction un instant de nos chambres, d'une maison ou d'un appartement o&#249; nous allions en France, sous un surplomb d'&#233;tendard, de p&#244;le, de beau nom ensoleill&#233; et surgi enfin de &lt;i&gt;&#171; Marseille &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais un premier sentiment de r&#233;el, d'irr&#233;versible, de palier net et franchi vint d'un tout autre c&#244;t&#233; que ces images incertaines et ces visions immenses, et ce fut le mouvement seul, lanc&#233; devant nous sans retour et qu'il nous fallait suivre, la sorte de disparition pour ma grand-m&#232;re de ses grandes statues color&#233;es, &lt;i&gt;Sainte Rita&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Sainte Lucie&lt;/i&gt;, leur emballage bient&#244;t, soigneux et solennel, puis leur envoi &#224; jamais vers la France.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15776 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/1_klee-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH283/1_klee-2-35c20.jpg?1606740357' width='500' height='283' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cependant tous ces pr&#233;paratifs de d&#233;part n'&#233;taient pas seulement les n&#244;tres, mais ceux d'une soci&#233;t&#233; enti&#232;re. Et les rangements des lieux, jusqu'&#224; la mise en ordre des jardins, des garages, des armoires, de nos affaires et des maisons, semblaient s'&#233;tendre en m&#234;me temps de tous c&#244;t&#233;s sur la base, r&#233;pondre &#224; une &#171; alerte &#187; d'ensemble et de monde changeant, aussi bien &#224; Tunis o&#249; nous nous rendions parfois en voiture, sans sortir presque du v&#233;hicule, qu'entre les hangars et les rues de la base d'Al-Aouina. Sorte d'&#233;cho &#224; un unique monde pratique ouvert de tous c&#244;t&#233;s ainsi que les constructions jusque-l&#224; ferm&#233;es aux civils, les maisons, celles o&#249; nous vivions, avaient pris en retour l'allure parfois de b&#226;timents balis&#233;s des zones militaires, des abords de chantiers et de travaux en cours. Tout d&#233;gageait une m&#234;me atmosph&#232;re, d'objets empil&#233;s et en pleine lumi&#232;re dehors, d'effilochement des choses, de d&#233;parts et de lieux &#171; se vidant &#187;. Ce monde enfin que j'ignorais n'&#234;tre qu'une France des colonies en cours de &#171; d&#233;montage &#187;, ainsi que des vitrines d&#233;faites et des &#233;talages vides d'apr&#232;s les f&#234;tes, m'apparaissait comme des tubulures, des machines, des accessoires du cin&#233;ma en plein air apr&#232;s la s&#233;ance et le film achev&#233;, et qui cependant s'&#233;tendaient de toutes parts, continuaient de s'agencer et de demeurer. Le passage des voitures et des camions irriguait cette vie particuli&#232;re des lieux et des objets, semblait prendre sa source, d&#233;tenir sa nature elle-m&#234;me de son flottement d'activit&#233; ininterrompue, de la mati&#232;re palpable et du flux poursuivi de tous ces d&#233;tails et ces formes des choses sorties, empil&#233;es sur la rue de la base militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais compris que tout le monde allait s'en aller, devait quitter les maisons, d&#233;serter tous les lieux, mais j'ignorais seulement que ce d&#233;part g&#233;n&#233;ral n'offrirait pas un instant la sc&#232;ne vaste et visible, belle et parfaite, d'une &#171; image d'ensemble &#187;. Car le d&#233;part &#233;tait pass&#233; d&#233;j&#224; pour certains, que l'on ne voyait plus, ou il &#233;tait en cours pour d'autres, ou invisible enfin. Et il n'avait pas le m&#234;me sens ni la m&#234;me mati&#232;re sans doute pour chacun, si je n'imaginais pas d'autre mouvement d'un d&#233;part que tous les &#234;tres de la base d'Al-Aouina r&#233;unis &#171; en m&#234;me temps &#187;, dans la sorte de ch&#339;ur impossible d'un &lt;i&gt;Nabbuco&lt;/i&gt; de th&#233;&#226;tre et de pacotille que je conna&#238;trais bien plus tard, que dans l'intensit&#233; saisissante et visible d'un franchissement de l&#233;gende, d'imagerie de &lt;i&gt;Mer rouge&lt;/i&gt; quitt&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans une langue universelle et sourde cependant qui &#233;tait celle des silences et de toutes les survies, d'un monde imm&#233;diat et pratique, un m&#234;me train des choses s'&#233;tait instaur&#233; et s'&#233;tait chang&#233; pour nous tous. Car les pr&#233;paratifs de d&#233;part pour la France avaient transform&#233; d&#233;j&#224;, et d'une tout autre fa&#231;on que sur une large sc&#232;ne, &#224; distance muette, chacune des personnes et toute la base de l'Arm&#233;e de l'air qu'&#233;taient les b&#226;timents, les longues esplanades au loin, les grillages et les pistes d'envol, les rues et les maisons d'Al-Aouina. Et tout &#233;tait devenu une sorte de &#171; camp arri&#232;re &#187;, de terre et de pays particulier, commun dans son effilochement sans nom, d'antichambre pour un tr&#232;s vaste, un tr&#232;s insondable p&#233;riple, et au terme duquel, pour finir, tout ce qui se trouvait empil&#233; dispara&#238;trait, et o&#249; chacun ne verrait plus les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors brusquement je comprenais que nous &#233;tions si seuls dans notre famille, que tous les liens d'un instant s'&#233;taient d'un seul tenant d&#233;faits, que notre maison elle-m&#234;me n'avait &#233;t&#233; qu'un retranchement encore dans le plus grand retranchement d&#233;j&#224; qu'avait &#233;t&#233; la base militaire d'Al-Aouina.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re assurait la sorte de filament fin, de fil jamais rompu, entre la France au loin et notre famille sur la base. Je revois sa silhouette dans son uniforme et son sourire fixe sur son visage, sous cette casquette large et plate de l'aviation, le tissu bleu fonc&#233; et la lisse visi&#232;re, luisante, noire, au long et fin galon argent&#233; et brod&#233;, avec au-dessus cet insigne d'ailes de l'&lt;i&gt;Arm&#233;e de l'air&lt;/i&gt;. &#201;tait-ce pour une parade militaire ? Et j'ai retrouv&#233; cette image d'un instant, la m&#234;me silhouette, le m&#234;me port de la t&#234;te sur les photographies dans les bo&#238;tes cartonn&#233;es de nos ann&#233;es de Tunis, sans savoir quelle posture premi&#232;re et fixe avait induit les autres et jusqu'&#224; ma m&#233;moire. Cependant sous ce maintien de parade, et pos&#233;e semble-t-il encore aujourd'hui dans la sorte d'arr&#234;t fixe de cette seule silhouette, d'uniforme, de casquette large et lisse, la sensation demeure, que j'&#233;prouvais alors, tr&#232;s &#233;trange et cependant pr&#233;cise, outre qu'il f&#251;t Portugais puis devenu Fran&#231;ais et entr&#233; dans l'arm&#233;e, que mon p&#232;re n'avait pas cette &#171; l&#233;gitimit&#233; &#187; autour de nous des autres militaires et des autres Fran&#231;ais. L'impression &#233;tait instinctive, palpable, et c'&#233;tait qu'il faisait corps plut&#244;t &#224; la famille de ma m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il tenait ainsi sa place pour moi dans l'enfance &#224; Tunis et &#224; Al-Aouina, dans ce monde d'Italiens de ma m&#232;re o&#249; l'Italie seule n'&#233;tait jamais nomm&#233;e, o&#249; l'on parlait en fran&#231;ais des autres &#233;trangers, des Arabes, des Espagnols, des Anglais, des Siciliens et des Russes. Et l'on disait &#171; les Fran&#231;ais &#187; comme le faisait ma m&#232;re lorsqu'elle parlait des habitudes et des mani&#232;res des autres familles de la base, tandis que dans l'orbe silencieuse et aveugle des r&#233;alit&#233;s et des choses naturelles, il y avait ce fran&#231;ais que parlait mon p&#232;re et que nous parlions tous, s'intercalant en de fines enclaves sur la vie et la famille de ma m&#232;re tout autant que dans nos journ&#233;es, semblant tenir par plus d'un fil &#224; quelque ensemble vaste, se reliant, semblant d&#233;pendre l&#224; de mon p&#232;re et reposer sur lui, parfois le d&#233;signer devant nous. Et c'est ainsi qu'il me revient et que je le revois aujourd'hui dans ces jours des pr&#233;paratifs de notre d&#233;part, avant de quitter Al-Aouina et Tunis, tandis que ses activit&#233;s militaires, les r&#233;unions auxquelles il allait, toutes les directives et les consignes qu'il ex&#233;cutait, le travail enfin o&#249; il se rendait chaque jour, devaient porter sans doute sur le retrait d&#233;finitif des Fran&#231;ais et sur notre &#171; rapatriement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15777 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/2_klee-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH226/2_klee-2-30fa6.jpg?1606740357' width='500' height='226' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il continue de revenir ainsi pour moi des b&#226;timents interdits aux civils lors de ces derni&#232;res journ&#233;es &#224; Al-Aouina, puis il s'installe dans la maison avec nous, au milieu des paquets, des chaises, des meubles, des fauteuils. Il semble s'y reposer parfois, y avoir des plaisirs &#224; d&#233;visser des meubles, les entasser soigneusement en parties d&#233;mont&#233;es et rep&#233;r&#233;es de traits &#224; la craie, &#224; ranger des affaires et des outils, &#224; la fois tr&#232;s las et heureux. Puis des &#233;clats espi&#232;gles passaient tout &#224; coup dans ses yeux, et il s'adonnait dans la salle &#224; manger, entre les sortes de couloirs improvis&#233;s des caisses et des malles, avec mon grand-p&#232;re, &#224; ces longues parties du jeu de la &lt;i&gt;&#171; scopa &#187;&lt;/i&gt;. Et comme mon grand-p&#232;re lui-m&#234;me, mais dans un accent outr&#233; et qu'il parodiait sans doute avec malice, il s'exclamait dans le frappement triomphant sur la table de la carte surgie d'un atout : &#171; le &lt;i&gt;babacane !&lt;/i&gt;... j'ai le &lt;i&gt;babacane !&lt;/i&gt; &#187;. Ou bien enfin, comme dans un concert d'ovations, avec le rouge chatoyant pour moi des nappes mordor&#233;es, du d&#233;cor des couverts et des verres tintant, il jouait sa sorte de &#171; rang de famille &#187; dans la c&#233;r&#233;monie des p&#226;tes attendues et des sauces acclam&#233;es, de l'huile d'olive qui venait des coteaux de Carthage, du go&#251;t pr&#233;cieux du citron, du parmesan et du basilic, du poulpe enfin saut&#233; &#224; l'ail, &#224; la tomate ou au laurier encore. Et il plissait les yeux de contentement, de fatigue m&#234;l&#233;e au bonheur scintillant des repas, comme sur nos tout derniers jours &#224; Al-Aouina.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ma grand-m&#232;re continuait de sourire &#224; quelque belle immensit&#233; r&#233;gnante et hors de notre port&#233;e. &lt;i&gt;&#171; Le V&#233;souve ! &#187;&lt;/i&gt;, et c'&#233;tait ce &lt;i&gt;V&#233;souve&lt;/i&gt; qu'elle voyait enfant depuis sa chambre &#224; Naples, et dont elle &#233;voquait &#224; pr&#233;sent de beaux airs de chansons. Et c'&#233;tait brusquement au-dessus de la table et dans l'air, ainsi que ces &#171; cierges magiques &#187; qui me raviront tant en France dans les ann&#233;es 1960, allum&#233;s quelques br&#232;ves secondes au-dessus de g&#226;teaux qu'ils souillaient cependant de petits &#233;clats noirs consum&#233;s, le fin feu cr&#233;pitant de miracles fusant, d'images fulgurantes lui montant au visage, et je n'y voyais pas pour elle, car je les ignorais, tous ses petits &#233;clats retombants, sans aucun doute eux aussi consum&#233;s, ni les inqui&#233;tudes plus encore d'un tout nouvel exil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces derni&#232;res semaines du d&#233;part pour la France, mes grands-parents habitaient encore &#224; Tunis, s'ils demeuraient souvent sur la base avec nous, ainsi que tant de proches de familles de militaires. Et tout le jour alors, radieuse, tandis qu'elle n'&#233;tait pas &#224; Al-Aouina, ma grand-m&#232;re continuait de traverser les rues ensoleill&#233;es de la cit&#233; de Tunis, les quartiers anim&#233;s de mondes d'Arabie et du grand &#233;v&#233;nement fr&#233;missant du d&#233;part des Fran&#231;ais. Mais adonn&#233;e aux flux jamais taris &#224; Tunis de la Petite Sicile et de la Petite Italie de La Goulette, elle se rendait vers la casbah, vers la M&#233;dina, sur la grande avenue Jules-Ferry, vers la Place d'Espagne enfin, au march&#233; dont elle revenait, triomphante, jusqu'&#224; Al-Aouina et o&#249; apparaissait, pour moi, la belle friandise alors de l'halva aux pistaches qu'elle avait ramen&#233;e, son sourire radieux et son contentement d'une heureuse mission.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se pr&#233;parait-elle en secret &#224; quelque France au loin tandis que notre d&#233;part approchait, qu'elle ne parlait qu'italien, un peu d'arabe parfois et un peu de fran&#231;ais avec nous ? A-t-elle imagin&#233; qu'il n'y aurait en France que la langue fran&#231;aise bient&#244;t autour d'elle, que cet univers des Fran&#231;ais qu'elle connaissait &#224; Tunis dispara&#238;trait, que toutes les personnes si proches qu'elles pouvaient y croiser seraient elles aussi comme &#224; jamais absentes, dans ces sortes de falaises alors que constituent sur notre &#234;tre particulier tous les surplombs de l'Histoire ? Cependant exil&#233;e magnifique et radieuse, venue avec sa pr&#233;cieuse bouch&#233;e d'halva aux pistaches comme d'avoir laiss&#233; derri&#232;re elle les beaux appels poudreux du soleil et de vie de la Place d'Espagne &#224; Tunis, elle en demeurait d&#233;j&#224; un peu &#233;trang&#232;re et si loin, tout autant que de la France o&#249; nous irions bient&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon grand-p&#232;re finissait de servir le p&#233;tillant et ros&#233; &lt;i&gt;moscato&lt;/i&gt;. Enfin, tandis que venaient les senteurs du caf&#233;, il rev&#234;tait &#224; nouveau pour nous cette figure consacr&#233;e et heureuse d'infatigable voyageur. Prestigieux &#233;tranger d'entre les &#233;trangers, il &#233;maillait le repas de ses rires et ses taquineries, de ses beaux r&#233;cits, du cours d&#233;ploy&#233; dans l'air devant moi des pays travers&#233;s, tandis qu'un voyage de plus, et pour moi le premier, serait la France enfin dans quelques jours au large d'Al-Aouina.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et mon grand-p&#232;re, dans ce miroitement de voyages et de pays, s'&#233;tait guid&#233; partout comme en de fins labyrinthes pour moi tout autant qu'en de triomphantes places larges inond&#233;es de soleil, avait parl&#233; l'anglais, l'arabe, le sicilien, l'espagnol, le maltais, toutes ces langues et en tous ces mondes de cartes de g&#233;ographie, et qui m'&#233;merveillaient, si je sentais aussi, mais dans un pan indicible et malheureux que je ne pouvais ouvrir r&#233;ellement, qu'il &#233;tait avant tout un acteur sur la sc&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ses vies anciennes nous semblaient innombrables, remplir et parcourir l'&#233;tendue d'un globe et des cartes, si sa famille venait d'une m&#234;me Campanie que celle de ma grand-m&#232;re et du golfe de Naples. Mais il demeurait tout aur&#233;ol&#233; de ces mondes enfuis cependant qu'il avait c&#244;toy&#233;s en Toscane, en Ligurie &#224; G&#234;nes, en Sicile, en Espagne ou dans une France au beau nom de &#171; la c&#244;te d'azur &#187;. Et quant &#224; Malte enfin, o&#249; il avait v&#233;cu ainsi que son propre p&#232;re avant lui, il en avait gard&#233; un passeport britannique, aux nombreux cachets d'encres color&#233;es, et qu'il exhibait avec amusement, avec fiert&#233; parfois.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15778 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/3_klee-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH200/3_klee-2-ed440.jpg?1606740357' width='500' height='200' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce monde alors d'Al-Aouina que le camion est arriv&#233; un matin et qu'il emmena jusqu'&#224; nous, ou du moins jusqu'&#224; ma grand-m&#232;re dont je saisis le regard fig&#233;, le premier signal, ainsi qu'un ab&#238;me s'ouvrant, de notre d&#233;part r&#233;el pour la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arr&#234;t&#233; juste devant notre maison, l'homme &#233;tait le boucher arabe qui venait d'habitude pour le ravitaillement. Descendu du camion aux t&#244;les ondul&#233;es, et ne le d&#233;pliant pas cette fois en l'&#233;talage d&#233;bordant d'une boutique sur la rue, il s'affaira sur une porti&#232;re et l'ouvrit. Ma m&#232;re et ma grand-m&#232;re &#233;taient sorties, all&#232;rent &#224; sa rencontre, et c'est ainsi que j'avais crois&#233; un instant le visage blanc et d&#233;fait de ma grand-m&#232;re. Puis notre voisin militaire, mais en tenue civile, avait rejoint aussi le camion arr&#234;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors il y eut l'apparition dans les bras des deux hommes des grandes statues religieuses de ma grand-m&#232;re, celles de sa chambre &#224; Tunis, empoign&#233;es au sortir du camion. Couleurs, volumes, larges colonnes immobiles et rigides dans les bras des deux hommes et sous le regard de ma grand-m&#232;re, les deux formes que je connaissais bien, Sainte-Rita et Sainte-Lucie tr&#244;n&#232;rent tout &#224; coup sur la rue face &#224; moi sur la base militaire, comme au sortir d'un impossible autel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pans diff&#233;rents des instants, des mondes ainsi tout &#224; coup s'ignoraient entre eux. Parfois les statues &#233;taient un bloc, une mati&#232;re qu'il fallait bouger, d&#233;placer, transporter, tandis que d'autres fois elles rayonnaient dans les croyances, dans les magies et les superstitions, irradiantes sur les gu&#233;ridons du mausol&#233;e arabe de &lt;i&gt;la Manouba&lt;/i&gt;, &#224; l'int&#233;rieur des &#233;glises et des cryptes, dans les offrandes &#224; &lt;i&gt;San-Gennaro&lt;/i&gt; chez Tante Peppina &#224; La Goulette, et dans la chambre enfin de ma grand-m&#232;re, semblant ne conna&#238;tre jamais cette piti&#233; un instant de volumes port&#233;s sur la base militaire &#224; pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Longs corps color&#233;s et inertes de pl&#226;tre peint dans le jour, Sainte-Rita et Sainte-Lucie ainsi s'&#233;taient chang&#233;es, devenues un pr&#233;cautionneux et concret chargement, comme un arr&#234;t dans les magies, une infirmit&#233;, rejoignant toute caisse muette, toute affaire enserr&#233;e dans une malle et tout meuble sous les regards attentifs et inquiets de ma m&#232;re et de ma grand-m&#232;re. Et c'&#233;tait comme un tr&#232;s impossible mouvement interrompu et visible, une collision br&#232;ve, vive, affleurant sans aveu et sans nom dans la nature des images, des croyances et des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais connu d&#233;j&#224; ce d&#233;placement oblig&#233;, cette mati&#232;re elle-m&#234;me dont &#233;taient les statues, mais &#224; Tunis et dans la chambre de ma grand-m&#232;re, tandis que l&#233;g&#232;rement d&#233;plac&#233;es pour &#234;tre nettoy&#233;es, &#233;pousset&#233;es, ma grand-m&#232;re les repoussait doucement &#224; leur place immu&#233;e. Et les statues y recevaient la sorte de soin sacr&#233; d'une toilette, et ma grand-m&#232;re rayonnait en s'y livrant, comme si la statue, la noire et longue Sainte-Rita au beau visage doux, ou la color&#233;e et myst&#233;rieuse Sainte-Lucie, au gobelet peint dans le pl&#226;tre et magique de ses propres yeux d&#233;pos&#233;s &#224; ses pieds, devenait une divinit&#233; chaque fois embellie par ces soins dont il fallait se charger, une immense et magique poup&#233;e redor&#233;e et lav&#233;e, et aussi une enfant dont il fallait s'occuper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans le transport &#224; pr&#233;sent des statues, que nous devions mettre en caisse pour que le camion les reprenne, devant chez nous sur la base militaire, et si les deux hommes cependant demeuraient attentifs, pr&#233;cautionneux et prudents de leur pr&#233;cieux chargement, dans ce transport la mati&#232;re poreuse du pl&#226;tre avait perc&#233; pour moi. C'&#233;tait un toucher, un tr&#232;s &#226;cre, un tr&#232;s brusque et impossible frottement. Calices enlev&#233;s et rang&#233;s, lourds bancs de bois qui crissaient sur le sol et les dalles de la cath&#233;drale Saint-Vincent-de-Paul, croix de bois noir d'&#233;b&#232;ne, lourdes, et offrandes fan&#233;es, c'&#233;tait la m&#234;me mati&#232;re inerte et retomb&#233;e parfois entre les messes et la sortie des fid&#232;les. Les deux hommes d&#233;pos&#232;rent enfin les statues sur le sol de la salle &#224; manger dans la maison, tr&#232;s soigneusement tout contre les paquets et des affaires amoncel&#233;es, et semblant d&#233;poser ainsi toutes les croyances et le monde sacr&#233; quand il n'est pas sacr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils &#233;taient revenus avec de larges caisses vides, en bois clair et munies de poign&#233;es, malles, s&#233;pultures, et ce fut dans la gravit&#233; tout &#224; coup de ma grand-m&#232;re, dans cette impression fulgurante de s&#233;paration derni&#232;re et d'adieu que je songe &#224; pr&#233;sent au silence et au volume alors de ces tr&#232;s involontaires cercueils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je ne savais pas &#224; quoi ma grand-m&#232;re e&#251;t &#224; prononcer un adieu, et je fus charm&#233; des effluves et du parfum particulier du bois des caisses se d&#233;gageant tout &#224; coup dans la maison, de la mani&#232;re de jeu et de belle cachette de leur volume ouvert. Enfin les caisses s'accompagnaient de touffes floconneuses, de paillis de colis et de magasins, d'&#233;talages et de vitrines, et qui d&#233;bordaient &#224; c&#244;t&#233; et dedans ainsi que pour le beau et impossible rangement d'une cr&#232;che de g&#233;ants et de personnages de No&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devions mettre en caisse les longues statues de Sainte-Rita et de Sainte-Lucie, puis elles seraient ainsi conduites &#224; Tunis et d&#233;pos&#233;es dans les hangars du port. De l&#224; elles conna&#238;traient une travers&#233;e des mers, qu'elles avaient faite jadis depuis le sud de l'Italie, &#233;taient pass&#233;es au large de la Sicile avant de s'arr&#234;ter enfin aux c&#244;tes tunisiennes. Elles d&#233;tenaient toujours, si d&#233;suet cachet pour une travers&#233;e nouvelle, qui f&#251;t donc singuli&#232;rement imagin&#233;e et pr&#233;vue d&#232;s les ann&#233;es 1900 auxquelles les statues remontaient, pour tant d'autres trajets encore et alors vers l'Am&#233;rique peut-&#234;tre, grav&#233;e dans leur socle de pl&#226;tre, je ne la verrais que plus tard en France, la tr&#232;s &#171; moderne &#187; mention, estampille en anglais d'un &lt;i&gt;&#171; made in Italy &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cal&#233;es, emmaillot&#233;es, les statues dans les caisses avaient &#233;t&#233; soigneusement bard&#233;es de couvertures par ma grand-m&#232;re et ma m&#232;re, de chiffons et de monceaux de linge. Longues chrysalides rigides et color&#233;es, semblant garder leur germe scintillant, immobile et dormant, elles avaient disparu ainsi, tandis que les deux hommes avaient referm&#233; les caisses qu'ils &#233;taient revenus chercher. Cort&#232;ge mill&#233;naire, je me souviens de ma grand-m&#232;re, elle inclinait la t&#234;te devant les caisses referm&#233;es et se signa sur leur passage. Et c'&#233;tait dans ce geste intact encore au cours de processions, dans la foule aujourd'hui de Sicile, de S&#233;ville ou de Naples, ce tr&#232;s retenu signe de croix tel repli&#233; sur lui-m&#234;me et le buste rentr&#233;, donnant sur un baiser enfin, vif, furtif tout autant qu'irr&#233;pressible, et pos&#233; sur une infime m&#233;daille tenue entre le pouce et l'index, semblant sortie brusquement de la poitrine, des v&#234;tements repli&#233;s et de l'int&#233;rieur m&#234;me du corps. Et ce baiser de m&#233;daille devenait un mouvement d'adieu lanc&#233; devant soi, ainsi que ma grand-m&#232;re le lan&#231;a sur le seuil de la maison &#224; Al-Aouina sur les caisses, sur les statues &#224; pr&#233;sent invisibles, tandis que les deux hommes enfin d&#233;posaient leur chargement dans le camion, dans un long crissement de bois, de m&#233;tal et de t&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en r&#233;alit&#233; la sorte de d&#233;part des statues ne prit pas fin ainsi. Ce jour-l&#224; fut &#233;trange, et il sembla plut&#244;t que l'enl&#232;vement des statues donnait sur un tout autre monde commenc&#233;. Ma grand-m&#232;re et ma m&#232;re &#233;taient assises aux c&#244;t&#233;s du chauffeur, sur la large banquette avant du camion, et elles accompagn&#232;rent ainsi le d&#233;p&#244;t des caisses &#224; Tunis cependant qu'une jeune fille de la base &#233;tait venue pour me &#171; garder &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;servant cependant en mon &#234;tre les formes immobiles des statues color&#233;es, dans une sorte de parall&#232;le primitif et profond entre le voyage des choses et celui de nos vies, le d&#233;part des statues pour la France, rigides dans leurs caisses de bois referm&#233;es, semblait donner sur la l&#233;g&#232;ret&#233; des mouvements, sur la taille miroitante de la jeune fille &#224; la jupe en triangle flottant. Et c'&#233;tait quelque mouvement neuf dans les corps et dans l'air, un monde moderne qui se trouvait promis dans une sorte de jeunesse en France qu'incarnait la jeune fille, les silhouettes et les &#171; tailles de gu&#234;pe &#187;. Et c'est ce mouvement inavou&#233;, magicien, que nous suivions aussi, pour ce qui f&#251;t de moi dans l'immense confusion des id&#233;es et des choses, en partant vers la France, et en suivant de quelques jours peut-&#234;tre le voyage des statues.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Illustrations : Paul Klee, voyage en Tunisie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Images d'aurore &#8212; III</title>
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		<dc:date>2020-11-02T11:37:07Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


		<dc:subject>litt&#233;rature </dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Oh, tant d'instants, tant de filaments de nos vies sont associ&#233;s pour moi &#224; ce d&#233;part pour la France qu'ils semblent, dans la causalit&#233; de l'enfance et d'alors, l'avoir constitu&#233;, l'avoir dot&#233; du moins de ses formes profondes, du vrai noyau particulier de ses r&#233;alit&#233;s.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH84/arton1762-7b4ad.jpg?1772188473' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Oh, tant d'instants, tant de filaments de nos vies sont associ&#233;s pour moi &#224; ce d&#233;part pour la France qu'ils semblent, dans la causalit&#233; de l'enfance et d'alors, l'avoir constitu&#233;, l'avoir dot&#233; du moins de ses formes profondes, du vrai noyau particulier de ses r&#233;alit&#233;s.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'&#233;tait un soir sur la base militaire d'Al-Aouina. Flottait un sentiment de foule heureuse et d'air d'&#233;t&#233;. Tout se tissait dans un glissement l&#233;ger et soyeux des regards, des v&#234;tements, des rires et des voix. Le matin m&#234;me &#224; Tunis, au &lt;i&gt;Studio Calafato&lt;/i&gt;, nous &#233;tions all&#233;s faire des photographies d'identit&#233;, et on m'avait expliqu&#233; que la mienne serait agraf&#233;e sur le passeport de ma m&#232;re pour notre d&#233;part pour la France, avec mon nom et ma date de naissance. Alors ce soir d'&#233;t&#233; sur la base militaire avait tous les atours de p&#233;riples &#224; venir, des jeux et des pr&#233;paratifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etait-ce aussi un jour particulier, quelque occasion anciennement pr&#233;vue tandis que la pr&#233;sence fran&#231;aise &#224; Tunis disparaissait, n'&#233;tait plus qu'une question de semaines ? D&#233;j&#224; nombre de nos voisins commen&#231;aient &#224; recevoir des personnes nouvelles, &#224; h&#233;berger parfois des proches qui quitteraient Tunis avec eux. Depuis Al-Aouina, La Marsa, Byrsa ou encore Carthage, ainsi toute une sensation de rassemblement indistinct s'&#233;tendait sur les maisons de la base militaire. Et l'Arabie enfin se fermait pour nous, celle jadis poreuse de Tunis. Tous ses d&#233;dales heureux se retournaient, se changeaient en l'univers agit&#233; et nouveau des d&#233;parts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dehors, dans la foule se croisant, mon grand-p&#232;re tr&#244;nait ce soir-l&#224; au milieu d'un cercle d'hommes et de femmes qui portaient des chaises, comme celles de salles de classe ou encore de bureaux. Et nous nous rendions tous, sur la base militaire, &#224; une projection de cin&#233;ma en plein air. Mon grand-p&#232;re, marchant, portait deux chaises et comblait l'assembl&#233;e de plaisanteries, de propos chatoyants ainsi que le costume clair qu'il avait rev&#234;tu et sa fine cravate argent&#233;e. Il jouait avec les deux chaises dans une habilet&#233; qui me surprit, que j'enviai un instant comme une prouesse d'acteur dans une vie d'adulte, se servait des deux chaises comme de deux cannes, impossibles, malhabiles d'abord, puis bient&#244;t tout devenait r&#233;gulier et parfait, se changeait en une marche neuve o&#249; tout claudiquait mais comme dans une m&#233;canique remont&#233;e et cherch&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15536 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/1_coelho-9.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH281/1_coelho-9-4e7d1.jpg?1772188419' width='500' height='281' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ainsi nous allions en grappes l&#233;g&#232;res, &#233;missions d'insectes vifs et radieux dans le soir, dans la direction des grands hangars o&#249; avait lieu la projection, vers les hauts grillages des pistes d'envol et les b&#226;timents de la tour de contr&#244;le. Des voix, des rires et des saluts fusaient. Plusieurs groupes s'agr&#233;geaient dans le vaste et rectiligne espace de la base militaire, se rejoignaient dans la douceur et dans la belle &#233;tranget&#233; du soir, en une sorte de fr&#244;lement pour moi qui &#233;tait celui des cit&#233;s et des hommes. Et je retrouvais m&#234;me, dans ce cantonnement en r&#233;alit&#233; hors des trajets heureux de Tunis, une semblable impression entre toutes de promontoire des personnes et des choses, un croisement infini que j'avais tant aim&#233; sur la grande avenue Jules Ferry. Dans ces d&#233;cors pratiques, fonctionnels, sans d&#233;dales ni courbes de la base militaire, pour cet &#233;v&#233;nement de la s&#233;ance de cin&#233;ma, me revient cette m&#234;me sensation aujourd'hui que le chant de la foule et des existences, cette s&#232;ve, cette douceur des heures, cette sorte de dur&#233;e ardemment perdue et de suc des journ&#233;es n'&#233;taient pas situ&#233;s dans les lieux, ni dans les passages des cit&#233;s o&#249; cependant nous ne pouvons que leur assigner une place, chercher &#224; retrouver leurs formes. Et c'&#233;tait la tr&#232;s pr&#233;cieuse texture des &#234;tres se dilatant en nous, si naturelle, si rare parfois, que je la chercherais bient&#244;t dans les plus vastes capitales &#233;ternellement s'&#233;tendant sous nos pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre groupe souvent s'arr&#234;tait. Les voix fusaient et revenaient dans la nuit. Mon grand-p&#232;re rencontrait un ami ou une connaissance, &#171; Buona sera, Signore &#187;, et dans les charmes d'un &#233;ternel ailleurs s'&#233;tendant aussi sur la base militaire cependant des Fran&#231;ais, nos proches voisins corses saluaient mon grand-p&#232;re, parlaient en italien un instant avec lui. En r&#233;alit&#233;, nous &#233;tions tous par&#233;s, rev&#234;tus de la l&#233;g&#232;ret&#233; des habits et du soir, de la s&#233;ance de cin&#233;ma promise, et nous entrions ainsi, sous la nuit douce et claire, dans le monde sans toit ni maisons ni vie propre des personnages de parade, des films, des r&#233;cits jaillissant, se croisant, se mouvant bient&#244;t comme dans la vaste surface d'un &#233;cran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les paroles flottaient sur l'air, et le langage faisait un v&#234;tement sur les &#234;tres. Les mots et les voix scintillaient comme des tissus clairs aux surplis repass&#233;s et liss&#233;s. Robes l&#233;g&#232;res des femmes et des jeunes filles, fines et somptueuses dans le soir, et tout ce froissement doux semblait constituer une tr&#232;s &#233;trange source atteinte. Cet appr&#234;t pour &#171; sortir &#187;, se rendre &#224; la s&#233;ance de cin&#233;ma en plein air, &#233;tait devenu une travers&#233;e l&#233;g&#232;re, solennelle parfois sous les rires et le charme des voix, dans l'essence tr&#232;s s&#233;rieuse, attentive tout &#224; coup, du mouvement des adultes dans le soir. Les hommes serraient toujours contre eux, les d&#233;pliaient enfin tandis que nous &#233;tions arriv&#233;s, les chaises emport&#233;es, comme s'ils veillaient sur la stabilit&#233; des jours, sur nos connaissances d'une France fixe dans le lointain, sur la douceur de l'air, cependant que c'&#233;tait une sorte de derni&#232;re &#171; sortie &#187;, et nous allions quitter les maisons bient&#244;t, puis la base militaire tout enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une mani&#232;re de vaste pr&#233; s'&#233;largissait dans le soir, et beaucoup de chaises &#233;taient d&#233;j&#224; dispos&#233;es. Au loin, tout devant, juste contre les murs d'un immense hangar, un &#233;cran blanc &#233;tait tendu. De part et d'autre de sa vaste surface, tout un amoncellement de tubes de fer, de fils dans l'air, de c&#226;bles, laissaient d&#233;couvert et b&#233;ant son p&#226;le et silencieux espace. Sur les c&#244;t&#233;s, contre les rang&#233;es des chaises, s'affairaient des hommes qui finissaient de brancher des sortes de pinces et des fils, des machines et des haut-parleurs, et tout constituait une mani&#232;re de sc&#232;ne et de &#171; tour de contr&#244;le &#187;, telle venue tout pr&#232;s des b&#226;timents inaccessibles de l'a&#233;roport et des pistes d'envol. Tout &#224; l'oppos&#233; de l'&#233;cran, derri&#232;re nous &#224; pr&#233;sent et comme prot&#233;g&#233;e par un lacis encore de grilles, de tubes et un tout dernier rang de chaises, une petite construction se sur&#233;levait, grue, cabine, et qui abritait l'appareil de cin&#233;ma et le projectionniste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous ass&#238;mes enfin et la s&#233;ance allait commencer. Les chaises &#233;taient soigneusement en rangs et faisaient face &#224; l'immense &#233;cran, tendu et p&#226;le dans la nuit. Des chuchotements fusaient, les derniers arrivants s'installaient, se levaient, se saluaient, se d&#233;pla&#231;aient. Puis un craquement vint du halo de silence tout autour de l'&#233;cran et la lumi&#232;re jaillit dans les soupirs heureux qui accueillirent le d&#233;but de la projection. Le lion terrible en couleurs rugit face &#224; la foule, et d&#233;j&#224; le monde n'&#233;tait plus une surface mais le r&#233;el des r&#233;els, et le lion traversait une sorte de d&#233;coration, une aur&#233;ole plane o&#249; s'&#233;talaient comme sur un cerceau de cirque, orbe, parchemin de pirate, des mots, des sigles, des dessins et des noms. Mais l'&#233;norme t&#234;te du lion, dans sa touffe surgie de crini&#232;re &#233;brou&#233;e, semblait avoir crev&#233; cette surface d&#233;chir&#233;e, venir enfin jusqu'&#224; nous pour rugir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fra&#238;cheur de la nuit, cotonneuse, se fermait tout autour de l'&#233;cran, ainsi que repouss&#233;e dans la lumi&#232;re jaillissante et unique, et nous suivions le feu silencieux, mill&#233;naire, projet&#233; devant nous.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15539 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L370xH500/4_coelho-10-960b0.jpg?1604317185' width='370' height='500' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si toi aussi tu m'abandonnes,&#8230; &#187;, une chanson &#233;tait mont&#233;e des haut-parleurs. Le son &#233;tait fort, grave, satur&#233; parfois et un peu nasillard, semblait s'&#233;tendre jusqu'&#224; l'illimit&#233; du ciel et de la nuit tout au-dessus de nous. &#171; Si toi aussi tu m'abandonnes... &#187;, c'&#233;tait un doublage en fran&#231;ais d'une ballade am&#233;ricaine. J'en suivais mal le sens, mais j'&#233;prouvais son impression de tristesse, de fatigue, et un peu de reproche, un sentiment &#224; la fois de d&#233;part et aussi de retour. Il s'agissait du film &lt;i&gt;Le train sifflera trois fois&lt;/i&gt;, il y a maint indice aujourd'hui, et la chanson elle-m&#234;me. Cependant le regarder &#224; pr&#233;sent, le retrouver adulte apr&#232;s toutes ces ann&#233;es et les pays quitt&#233;s, ne saurait &#234;tre aucunement pour moi le &#171; revoir &#187;. Si la raison, si les sens, si les images peuvent le reconstruire, le &#171; reconna&#238;tre &#187; ainsi qu'on suit le plan d'une cit&#233; immense pour y avoir d&#233;riv&#233; d&#233;j&#224; au hasard, sans connaissances ni directions particuli&#232;res, il n'entretient nulle commune nature avec cet &#233;trange univers se mouvant dans le soir jadis sur la base militaire. Il y avait certes, dans le titre fran&#231;ais du moins et je dus bien l'entendre alors, ce myst&#232;re d'un train, au futur, devant &#171; siffler trois fois &#187;, dans un croisement indistinct sans doute avec un reniement du Christ, &#171; avant que le coq chante&#8230;tu m'auras reni&#233; trois fois &#187;, une tr&#232;s &#233;trange ombre port&#233;e, religieuse et aust&#232;re, sur un divertissement de coups de feu, de cow-boys et de revolvers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le film &#233;tait en noir et blanc, tandis que le g&#233;n&#233;rique au lion avait &#233;t&#233; en couleurs. La fra&#238;cheur du soir nous bordait, halo vaste, comme s'inversant dans les blancs et les gris de l'&#233;cran et de nos souffles, dans le mouvement sans fin des sc&#232;nes du film, des silhouettes, des visages en tr&#232;s gros plan brusquement, des paroles terribles tombant dans le silence de toute notre assembl&#233;e fig&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La musique &#233;tait forte parfois, comme des sentiments qui montaient sur les visages, se posaient sur les choses, sur la peau de mes joues et celle nue dans le soir frais de mes bras. Le personnage de profil apparut, et je me souviens du nom chuchot&#233; de &lt;i&gt;Gari Coup&#232;re&lt;/i&gt;, Gary Cooper, qui fusa &#231;&#224; et l&#224;, comme si, avec le personnage lui-m&#234;me sur l'&#233;cran, tout un monde c&#233;l&#232;bre aussi se frayait un chemin jusqu'&#224; nous. C'&#233;tait celui de l'actualit&#233;, des modes pour lesquelles nous &#233;tions un &#238;lot naufrag&#233; et lointain, des gloires, des triomphes d'une Am&#233;rique et du cin&#233;ma, tout un monde moderne enfin sous les atours cependant et la forme d'un &#171; ouest am&#233;ricain &#187; de l&#233;gende.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La calme silhouette de Gary Cooper semblait regarder en silence, &#233;pier, &#233;couter les d&#233;dales en noir et blanc de la ville du film, traverser sans fin des d&#233;cors, comme adonn&#233; au fil sans retour de l'existence enti&#232;re. Quelquefois l'&#233;cran montrait son visage en gros plan, attentif et inquiet. Puis &#224; nouveau sa silhouette et son buste se glissaient dans la nuit dangereuse du film. Il pointait devant lui, dans le silence et au fil de sa terrible avanc&#233;e, un revolver, qui semblait en r&#233;alit&#233; le guider.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'air de la nuit et jusque devant le halo p&#226;le de l'&#233;cran flottaient des insectes, qui cr&#233;aient un instant une &#233;tranget&#233; sur l'immensit&#233; sombre des dangers, des d&#233;cors de la ville, de l'image du personnage attentif se mouvant dans la nuit, et comme rappelant, ainsi qu'une g&#234;ne disparaissant, que le film prendrait fin, et que nous rentrerions. Gary Cooper continuait de glisser sur la nuit et sur l'air, serrant &#224; pr&#233;sent son revolver contre sa poitrine, dans une h&#233;sitation et un dernier silence. Etait-ce avant l'irr&#233;parable, avant les cris, les coups de feu, le hennissement des chevaux ? Il fallait savoir tant de choses, pour simplement se guider, traverser en silence des d&#233;cors mena&#231;ants !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si toi aussi tu m'abandonnes&#8230; &#187;, la chanson revenait pour moi jusqu'&#224; la fin, se posait sur la belle errance triste et dangereuse du personnage comme sur toutes les villes et sur tous les d&#233;cors. Exempt de couleurs, mais magnifi&#233; du grain irr&#233;el de ses inqui&#233;tants contrastes et de ses noirs et blancs, le film d&#233;ployait ainsi, dans ce hasard d'une projection sur la base militaire d'un monde des colonies, comme l'essence et le charme premier pour moi qui furent tous ceux du cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15537 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L354xH500/2coelho-dbaf2.jpg?1604317185' width='354' height='500' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mais les liens entre les choses et les cat&#233;gories vivent parfois d'eux-m&#234;mes, traversent nos heures, nos r&#233;flexes, comme un entassement, un rangement parfois, dans une sorte de &#171; classement &#187; qui est tout notre esprit et la marque r&#234;v&#233;e des g&#233;n&#233;ralit&#233;s. Alors, ainsi que des vitrines pr&#233;par&#233;es qui nous attendent encore, comme des connaissances de toutes parts accumul&#233;es, et comme aussi des objets que nous aurions pu ne pas voir, les images du film donnaient, dans une sorte d'&#233;cho naturel, d'encha&#238;nement cependant tr&#232;s &#233;tranger &#224; lui-m&#234;me, aussi sur toutes les &#233;vocations de cow-boys, de sachems, des indiens et des tomahawks, sur le grand et beau dessin cartonn&#233; de la couverture de l'album de &lt;i&gt;Tintin en Am&#233;rique&lt;/i&gt; dans la boutique du vieux libraire de la Porte de France, une sorte de surprise sur laquelle cependant l'esprit passait vite comme un oubli r&#233;par&#233;, enfin sur les petits personnages dessin&#233;s de la &lt;i&gt;Famille Texas&lt;/i&gt; du jeu des Sept Familles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au lieu de toutes ces autres formes, de ces couleurs et ces &#224;-plats, des cartes, des traits nets et d&#233;tour&#233;s ainsi que destin&#233;s d'embl&#233;e &#171; aux enfants &#187; et aux jeux, au lieu de ces bonheurs lisses, merveilleux et glac&#233;s des affiches, des couvertures et des dessins en couleurs, le noir et blanc du film se d&#233;roulait dans la gravit&#233; des adultes. Univers inaccessible, jalousement pr&#233;serv&#233;, et o&#249; ils respiraient des silencieux plaisirs. C'&#233;tait un monde de passages, d'instants sans cesse remis et caducs, de feux de camps, de constructions sans cesse d&#233;faites, comme les allers-retours des camions, des chargements et des voitures entre Tunis et la base militaire (et j'ignorais que ces trajets sans fin &#233;taient ceux en r&#233;alit&#233; de chaque vie), de cabanes, de lieux ind&#233;finissables, d'abreuvoirs, de &#171; saloons &#187;, dont la parent&#233; avec le nom de &#171; salon &#187; me troublait, de chevaux, de carabines, de chapeaux, de ceintures de cuir, de cartouches et de balles, de gares et de trains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors ce monde mouvant se perdait tout entier, attendait comme ivre enfin et combl&#233;, dans la lumi&#232;re seule et dans les aur&#233;oles p&#226;les, dans l'hypnose de la vie claire et muette un instant, dans l'assomption cherch&#233;e du visage de la femme en gros-plan qui &#233;tait l'h&#233;ro&#239;ne du film. Et il semblait enfin, sous le regard ainsi du visage de la femme et sous le n&#244;tre aussi, que la silhouette de Gary Cooper traversait la ville du film dans une inlassable trajectoire des merveilles, des dangers, de la solitude, de l'abandon et des cit&#233;s m&#234;l&#233;s. Et c'&#233;tait tout ce mouvement, toute cette avanc&#233;e poursuivie que je ne doutai pas un instant, dans un mim&#233;tisme enthousiaste, admiratif et heureux, d'avoir &#224; accomplir un jour dans une vie d'adulte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Longtemps sur le chemin du retour, l'image g&#233;ante me hanta, et je m'imaginais la poursuivre, la tenir encore devant moi tandis que j'avan&#231;ais dans le soir. Je pris une des chaises pliantes pour la porter, arme improbable, cuirasse, et on me laissa faire un instant. Je la poussai devant moi, lentement, ext&#233;nu&#233; et inquiet, silencieux dans les d&#233;dales du soir d'Al-Aouina comme en ceux de la nuit et du film. Le trac&#233; des lumi&#232;res o&#249; nous nous guidions sur la base militaire entra dans mon cerveau, s'&#233;tendit, tandis que sous mes doigts disparaissaient, s'effondraient les d&#233;cors de bois de la ville du film. Un &#233;trange hurlement. Puis un autre. Contre moi, je per&#231;us la voix de ma m&#232;re. Et enfin je compris que mon grand-p&#232;re pr&#232;s de moi &#233;tait tomb&#233; sur le sol, s'&#233;tait pris les pieds dans une des chaises qu'il portait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais qui lui a laiss&#233; ces chaises ? Malheur !&#8230; mais qui lui a laiss&#233; ces chaises, regardez-le, le pauvre ! &#187;, folle, hagarde, ma m&#232;re m'apparut brusquement dans le mouvement tournant dans la nuit de sa robe rouge, l&#233;g&#232;re, dans la sorte de terreur mouvante tout &#224; coup de fresque pourpre d'une Villa des myst&#232;res, tragique, hurlante contre nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors je vis le visage tout en sang de mon grand-p&#232;re se relevant. Puis il se mit &#224; rire et parler. Impossibilit&#233;s, r&#233;demptions et miracles ! Comme s'il &#233;tait indemne de ce sang cependant qui coulait sur son visage, dans l'orbe de ses yeux, sur sa chemise, sur sa cravate et sur sa veste claire. Tout ce sang ! Ou allait-il s'en apercevoir et brusquement mourir, tant une gerbe de sang gardait pour moi la fatalit&#233; sans retour de la mort et des songes ? C'&#233;tait le trait terrible d'une fl&#232;che d'Ulysse, le flot du sang dans l'&#339;il monstrueux du g&#233;ant, jaillissant sous l'&#233;pieu enfonc&#233;, ou le rouge qui se m&#234;lait au vin dans la coupe tenue d'un pr&#233;tendant buvant, fauch&#233; debout encore dans la mort noire des r&#233;cits et des peurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tous font cercle autour de mon grand-p&#232;re. On l'aide &#224; se tenir debout. On le caresse, on le soutient dans ses v&#234;tements macul&#233;s. Je vois que ma grand-m&#232;re a peur et qu'elle pleure, puis elle saisit mon grand-p&#232;re et le serre contre elle, psalmodiant, puis l'embrasse. On regarde son front. Ma m&#232;re et ma grand-m&#232;re pressent des mouchoirs au-dessus de ses yeux, les changent et je comprends que mon grand-p&#232;re voit qu'il est bless&#233; de son propre sang, cependant qu'il rit et nous rassure encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis intervient un militaire de la base, un m&#233;decin qui s'est fray&#233; un chemin jusqu'&#224; nous. Il examine mon grand-p&#232;re. Il est question &lt;i&gt;d'arcade sourcili&#232;re&lt;/i&gt;. Les sonorit&#233;s et toute l'expression &#171; d'arcade sourcili&#232;re &#187; flottent dans le soir. Je cherche sur moi-m&#234;me la douleur un instant sur mon front, impossible et terrible au-dessus de mes yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les sonorit&#233;s d&#233;rivent sur la nuit, sur la peau de mes doigts tandis que je parviens &#224; serrer la main de mon grand-p&#232;re dans les miennes. Il me regarde, il rit, &#171; &#231;a ne fait pas mal !... on ne sent rien du tout. &#187;, et il suit le m&#233;decin qui l'emm&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous laissant, il semble rejoindre un glissement dans la nuit, et aussi la disparition de Gary Cooper, apais&#233;, se frayant &#224; jamais pour moi un passage, sous les dangers du monde, sous le silence, sous l'&#233;tranget&#233; ouat&#233;e de l'arcade sourcili&#232;re et le sang sans douleurs. Et quelque chose alors, un instant dans le soir, fait une sorte d'arche vide et silencieuse, une vo&#251;te d'immensit&#233;, et aussi d'abandon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cin&#233;ma en plein air et toutes les tubulures encore, toutes les constructions demeuraient dans le soir, derri&#232;re nous, dans la belle impression toute proche et s'en allant des rues en noir et blanc du film, du d&#233;dale dangereux de la petite cit&#233; de l'ouest am&#233;ricain, et toutes nos vies semblaient devoir se faufiler dans ces d&#233;cors, dans ces lancinantes et si belles histoires, comme dans un monde incernable et immense &#224; port&#233;e des jours proches pour nous, des passeports, des bagages, des papiers, des photographies, de nos v&#234;tements, de nos affaires, dans ce d&#233;part bient&#244;t pour la France et pour les infinies aventures des hommes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Images d'aurore &#8212; III</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


		<dc:subject>litt&#233;rature </dc:subject>
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		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;C'est une miniature de for&#234;t, vive un instant dans le ciel, rien n'a disparu, et rien ne se recouvre.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH113/arton1743-807fb.jpg?1772187506' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;C'est une miniature de for&#234;t, vive un instant dans le ciel, rien n'a disparu, et rien ne se recouvre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ce sont toutes les formes plut&#244;t qui ont prolif&#233;r&#233;, jusqu'&#224; la confusion, font une sorte de toit sur les choses ainsi que les ramures des arbres sur les bords d'une route ombrag&#233;e qui ont fini par se joindre, dans l'air, juste au-dessus de nous. Et nous devenons ces derni&#232;res images. Cependant notre enfance n'a pas cess&#233; de sourdre, et continue d'&#233;mettre tant de signes pour nous, tant d'autres rep&#232;res que ceux que nous avons sous les yeux. Alors le regard, comme au-dessus de la route ombrag&#233;e dans le ciel, semble avoir perdu son unique fen&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi tous les plans diff&#233;rents des ann&#233;es et des lieux se sont m&#234;l&#233;s pour moi, et font de cette enfance lointaine &#224; Tunis, pr&#232;s de la rivi&#232;re o&#249; je me tiens aujourd'hui, une sorte de feuillage dans des feuilles encore. Et si l'image qui me vient est celle de ramures et de touffes des arbres, tellement absentes jadis en r&#233;alit&#233; de Tunis, c'est que demeure dans les feuilles et les arbres, comme enfui, comme r&#233;fugi&#233; l&#224;, transf&#233;r&#233; enfin dans une France advenue, un tr&#232;s &#233;trange bruissement, et qui &#233;tait celui de la foule pour moi, de l'enfance et de toutes les aventures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au loin un grondement large s'&#233;tendait tout &#224; coup. Il montait entre l'air et les rues, et je sentais que c'&#233;tait un d&#233;ferlement des personnes, un &#233;panchement impossible de la cit&#233; elle-m&#234;me, des corps, des voix et des respirations plut&#244;t que les orages &#224; nouveau dans le lointain de la baie de Tunis. Murmures de g&#233;ants, cavernes se gonflant jusqu'&#224; l'immensit&#233;, une sorte de vie nouvelle des mouvements d&#233;j&#224; se faisait tout autour de nous, bourdonnante, pr&#233;cipit&#233;e, aimantait tout l'air de la ruelle o&#249; nous &#233;tions en direction de la grande avenue, comme pour suivre toute l'ampleur et le &#171; tirant &#187; d'une redout&#233;e catastrophe. Ma grand-m&#232;re me tenait par la main. Des groupes se pressaient, Europ&#233;ens, Arabes, et tous nous regardaient, nous d&#233;passaient, et brusquement nous avions d&#233;bouch&#233; nous aussi sur le large boyau de la grande avenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une mar&#233;e des &#234;tres, immense et incompr&#233;hensible, une ar&#232;ne vivante tout au loin d&#233;ferlant comme une carapace de personnes en marche. Et ses assemblements encore, immenses, se serraient sur le sol se mouvant. Toute une mue de la ville s'&#233;tendait sous nos yeux, croissait, empruntant un peu &#224; une f&#234;te ou &#224; un d&#233;fil&#233;, sans cependant la m&#234;me teneur des instants et de l'air, mais une semblable masse, lourde, d'avanc&#233;e mesur&#233;e, d'amalgame s'agr&#233;geant, d'&#233;norme chenille lente. Et s'effa&#231;ait alors, brusquement depuis l'angle o&#249; nous nous tenions, l'espace large et stable de la cit&#233; habituelle et des jours, les parois des pierres claires que je connaissais bien, les immeubles de Tunis, les fen&#234;tres, les glaciers et les magasins &#224; pr&#233;sent de tous c&#244;t&#233;s invisibles, les infinis d&#233;bords cach&#233;s aussi des passages et des rues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout prenait, comme dans quelque fond des histoires ou des peurs, la nature et l'allure nouvelle, immense, de colonnes tomb&#233;es, martel&#233;es sous la cit&#233;, d'&#233;chos sourds, de soubassements et de catacombes montants. Et ce remuement lourd avan&#231;ait, progressait vers la Porte de France. Ces pi&#233;tinements de g&#233;ants s'&#233;tendaient. Aucune voiture, aucun camion, aucun car ne passait, et la foule gorgeait le sol jusqu'au fond des trottoirs, gonflait vers nous comme d'une br&#232;che lourde, comme du creux &#233;trange et soudain de tous les moteurs tus, des voix habituelles &#233;teintes, des clameurs disparues des marchands. Seul un murmure immense s'amplifiait et grondait, montait, et sur lequel des sons aigus, des cris brefs &#231;&#224; et l&#224; fusaient dans le ciel et dans l'air, puis un instant pr&#232;s de nous, per&#231;ants, s'&#233;lan&#231;aient.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15342 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/manifestation.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH186/manifestation-8ca10.jpg?1601495459' width='500' height='186' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tous les &#234;tres ainsi continuaient d'avancer, paroi impalpable d'une sorte de plus large corps, plus invisible encore, vocif&#233;raient dans l'assomption lente, triomphante, d'une sorte de crise de col&#232;re en leur sein se mouvant, et les voix elles-m&#234;mes cherchaient comme des rangs ou comme des arm&#233;es dans les sons, poitrines, gorges, de leurs corps avan&#231;ant. Bouches grandes ouvertes, cris rauques et sourds, tous les &#234;tres serr&#233;s l'un contre l'autre formaient et reformaient ce mouvement sans fin, soutenu et grave, ce long cours flottant, ce pr&#233;cipit&#233; sur la terre des foudres, d'orages sans orages sur la grande avenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;V&#234;tus &#224; l'europ&#233;enne, certains arboraient sur la t&#234;te parfois un bonnet, ou une ch&#233;chia claire. Apparaissaient aussi quelques silhouettes lentes de femmes drap&#233;es, puis tout devant enfin, guettant les premiers rangs, dans un essaim heureux d'oiseaux et de cris vifs, les groupes des enfants rieurs revenaient, picorants, disparaissaient, couraient pieds-nus et portaient des paniers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-dessus de la foule, longs rectangles de drap tendu entre de hauts b&#226;tons dress&#233;s, des banderoles se d&#233;ployaient comme des affiches incertaines et flottantes, molles dans l'air, ondulaient dans un mouvement organique de peau et de chrysalide, arboraient les dessins courbes de leurs belles lettres arabes. Au centre, dans un l&#233;ger ressac de cette ar&#232;ne vivante, avan&#231;ait haute et droite une immense effigie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un drapeau. Un tr&#232;s large et un chamarr&#233; &#233;cusson, une &#233;paisse coquille fig&#233;e, ou une pr&#233;cieuse relique. Et ce drapeau donnait au cort&#232;ge une sorte de sensation de t&#234;te et de recueillement, constituait tout un monde bard&#233; et aussi de cuirasse, d'image enfin pour moi, venue d'entre les mosa&#239;ques, telle r&#233;assembl&#233;e au-dessus de la foule, de &lt;i&gt;Gorgone&lt;/i&gt; du Mus&#233;e du Bardo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le drapeau semblait lourd dans son simple maintien, miracle d'&#233;quilibre glissant sur la grande avenue, et il s&#233;cr&#233;tait, avan&#231;ant, tout autour, l'aire recueillie et sacr&#233;e de toutes les majest&#233;s. Ses motifs de dessins et de lettres arabes, sur sa large et &#233;paisse surface, s'incurvaient vers la lamelle claire et figur&#233;e d'une barque, horizontale, ou d'un croissant de lune. Et il progressait ainsi, lentement, morceau et s&#233;cr&#233;tion de dessins, d'&#233;critures, d'images, et de la vie enfin de la vaste &#233;tendue de la foule. Toute sa sorte de coquille vivante semblait reposer, se lover, dans le dessin de barque de son croissant arabe. Parfois le pas lent, l'avanc&#233;e chaloup&#233;e de l'ensemble, sous la gravit&#233;, sous l'impression de grondement rentr&#233; des silhouettes et des voix, rendait alors la sorte de ralenti d'une procession de statues, d'une involontaire M&#233;diterran&#233;e des pardons religieux et des c&#233;r&#233;monies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A gauche, sur un c&#244;t&#233; du cort&#232;ge, une bande d'enfants tournait, revenait tout autour de l'homme silencieux au centre qui portait le drapeau, dont l'&#233;cran sombre et large avait masqu&#233; un instant tout un flot disparate d'autres drapeaux derri&#232;re. Et s'offrait &#224; notre vue le cours d&#233;sordonn&#233; enfin de lances bariol&#233;es, de b&#226;tons et d'enseignes. Tout devant, autour du porte-drapeau resplendissant, un des hommes semblait inviter le rang &#224; s'&#233;tendre, &#224; se courber sur les c&#244;t&#233;s, d&#233;gageant pour un photographe, dans le flux de la foule, des hommes plus &#226;g&#233;s, avan&#231;ant en chemise blanche et cravate, coiff&#233;s d'une ch&#233;chia lustr&#233;e d'un beau rouge &#233;clatant. Des enfants se glissaient, portant &#231;&#224; et l&#224; leurs paquets d&#233;daign&#233;s, d'autres hommes grondaient, les bouches grandes ouvertes, cavit&#233;s, col&#232;res, pierres, d&#233;ferlements, et un monde pour moi tout entier s'inversait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car certes je ne connaissais encore de la grande avenue que des passages, des sourires, des regards, le doux &#233;boulement des &#234;tres se croisant, radieux et lents dans un mouvement et un jeu, chacun devenu une citadelle &#224; soi seul, disparaissant enfin dans la douceur de l'air. A pr&#233;sent les bouches toutes ensemble, grandes ouvertes, r&#234;vaient dans un mart&#232;lement uni, ivres de leur avanc&#233;e lourde sur la grande avenue, se perdaient, inaudibles sous leur grondement qui enflait, telles bues par la terre, visages, cavit&#233;s, cris sourds, enti&#232;rement recouvertes et remontaient dans les pierres semblait-il, s'enfon&#231;aient jusqu'au plus haut des immeubles et des &#233;chos de l'air. Corps, drapeaux, banderoles, enseignes, tous les rangs assembl&#233;s continuaient d'avancer, de flotter sur la grande avenue en chemises aux manches relev&#233;es, en pantalons longs et clairs, en pantalons courts et sangl&#233;s de ceintures, bonnets, calottes, ch&#233;chias blanches ou rouges au-dessus des chemises ouvertes, et tout s'unissait dans un tr&#232;s indistinct et un terrible reproche.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15341 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/drapeau.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH236/drapeau-b34cc.jpg?1772188473' width='500' height='236' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les adultes s'exer&#231;aient-ils ainsi ? Les sages eux-m&#234;mes en secret, je le pressentais dans mes ignorances et dans mes connaissances, la nuit venue, dans leur propre demeure, tout &#224; leur corps, tout &#224; leur &#234;tre livr&#233;, les sages peut-&#234;tre dans le sommeil, dans la veille, dans les col&#232;res et dans les humeurs, s'initiaient-ils ainsi &#224; des myst&#232;res, et dont ils enseignaient le jour la face pacifi&#233;e de calme revenu ? A pr&#233;sent les adultes grondaient. Ou, au contraire, le doux passage habituel des &#234;tres se croisant, radieux sur la grande avenue, &#233;tait-il lui-m&#234;me un essai, un exercice d'un instant comme ce d&#233;ferlement aussi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des bords de la foule, nous regardant, des col&#232;res aviv&#233;es montaient, des cris, l'impression d'injures et d'impr&#233;cations commen&#231;ait &#224; fuser, tandis que tout devant et comme les coupant, pieds-nus, avec des couffins toujours de retour du march&#233;, quelques jeunes gens tout &#224; coup s'arr&#234;taient, s'agitaient. L'un levait une main comme pour s'expliquer. Et brusquement pr&#232;s de lui, entre une femme drap&#233;e et le groupe plus &#226;g&#233; s'avan&#231;ant sous ses ch&#233;chias rouges lustr&#233;es, je reconnus l'homme qui venait &#224; la librairie de la Porte de France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s &#233;trange, si s&#251;r de lui, rayonnant, c'&#233;tait l'homme qui parlait alors en fran&#231;ais, en arabe parfois avec le vieux libraire, avec mon grand-p&#232;re, avec Madame Ida encore. Son regard s'&#233;claira, comme avisant quelqu'un sur le c&#244;t&#233; dans la foule, et je vis que c'&#233;tait Madame Ida, belle, l&#233;g&#232;re, apparue tout &#224; coup pour moi dans le d&#233;ferlement, et qui lui faisait signe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant ma grand-m&#232;re m'avait tir&#233; par la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et dans ce geste alors, dans la paume de sa main pressant plus fortement la mienne, je sentis &#224; nouveau les peurs des m&#232;res, toute l'existence rappel&#233;e des dangers oubli&#233;s. Nous nous &#233;tions &#233;cart&#233;s de la foule, gagnant par un c&#244;t&#233; les abords de la Porte de France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;, un tr&#232;s grand et massif militaire fran&#231;ais, en tenue beige et brodequins de cuir, b&#233;ret sur le c&#244;t&#233;, nous attendait devant une voiture noire aux larges protub&#233;rances rondes et lisses. Il devait nous ramener &#224; la base d'Al-Aouina, mais nous avions d'abord &#224; faire un d&#233;tour vers la Place d'Espagne, retrouver mon grand-p&#232;re pour l'emmener en voiture avec nous. Ce ne fut que plus tard que je compris que tout ceci avait &#233;t&#233; une &#171; manifestation &#187;. Et elles redoubleraient bient&#244;t jusqu'&#224; l'expulsion compl&#232;te des Fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon grand-p&#232;re et ma grand-m&#232;re le comprirent-ils eux-m&#234;mes, vivant comme dans des s&#233;jours, des escales d'Italie et de Malte, et qu'ils &#233;taient associ&#233;s, dans ce monde d'Arabie qu'ils aimaient, d&#233;j&#224; au nombre des Fran&#231;ais, &#224; la base d'Al-Aouina et &#224; l'Arm&#233;e de l'air ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est aux abords de la place d'Espagne. Et cette image demeure fixe. Elle fut racont&#233;e si souvent, qu'elle semble venue aussi d'une sorte de r&#233;cit, comme si elle &#233;tait fausse. Mon grand-p&#232;re se tient immobile. Il s'anime &#224; notre approche, avisant sans doute ma grand-m&#232;re, assise dans la voiture devant moi &#224; c&#244;t&#233; du chauffeur. Je comprendrai plus tard que prend forme ici l'histoire d'un &#171; Professeur Poulpe &#187;, bien pauvre histoire si elle n'&#233;tait demeur&#233;e un axe myst&#233;rieux de l'enfance pour moi &#224; Tunis, si longtemps incompr&#233;hensible mais si proche, &#224; &#233;chelle la plus intime semblait-il, de la manifestation sur la grande avenue de Tunis, puis enfin de notre d&#233;part pour la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une plaisanterie parmi d'autres, et qui e&#251;t disparu si elle n'&#233;tait demeur&#233;e fix&#233;e dans le langage, dans les vocables pour moi d'un enfantin et tr&#232;s myst&#233;rieux &#171; Professeur Poulpe &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous approchons de mon grand-p&#232;re et la voiture s'arr&#234;te contre lui. Je le revois en veste comme il &#233;tait toujours, en cravate, avec un chapeau soigneusement port&#233; m&#234;me dans la chaleur, et il tient &#224; bout de bras une sorte de paquet, comme une mati&#232;re vivante dans un papier journal. D&#233;passent seulement vers le bas des tentacules tombants, de fins filaments globuleux et laiteux. C'est un poulpe qu'il a achet&#233; au march&#233;, ou que le poissonnier arabe lui a remis pour nous. Puis le militaire qui nous sert de chauffeur est descendu de la voiture. Il y a des &#233;changes de voix avec mon grand-p&#232;re. Je comprends que le chauffeur, cet immense et bard&#233; g&#233;ant, goguenard, sur le bord du trottoir dehors et surplombant mon grand-p&#232;re, refuse de charger le paquet du poulpe dans le coffre de la voiture. Alors mon grand-p&#232;re doit abandonner son pr&#233;cieux et impraticable chargement, son tr&#233;sor d'Arabie et du march&#233;, p&#226;le, laiteux, pour monter dans le v&#233;hicule avec nous.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15343 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/poissons.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH256/poissons-4057f.jpg?1601495459' width='500' height='256' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le plus net cependant ne fut pas cela. C'&#233;tait la sorte de rire du chauffeur, et que je ressentis comme de la cruaut&#233; voulue, tant j'avais certes encore la belle sensiblerie des songes, des affronts et des fid&#233;lit&#233;s, des r&#233;cits enfantins de justice d'un &lt;i&gt;Peppino Canone&lt;/i&gt;, le bandit sicilien qu'inventait mon grand-p&#232;re pour moi. Et ce fut un instant comme si nous abandonnions aussi mon grand-p&#232;re, son &#234;tre lumineux d&#233;laiss&#233; pour celui sans soleil de son immobilit&#233; bient&#244;t dans la voiture avec nous, comme si tout son &#234;tre anim&#233; &#233;tait rest&#233; dehors, avec son piteux et impossible chargement. Tout contre moi, pendant tout le trajet jusqu'&#224; la base d'Al-Aouina, sur la banquette arri&#232;re, mon grand-p&#232;re se tenait immobile, r&#233;fr&#233;nant une sorte de respiration qu'il tentait d'apaiser, de fureur contenue que je ne lui connaissais pas, et c'&#233;tait une assise lasse dans l'air, dans l'habitacle de la voiture continuant d'avancer, prenant longuement bient&#244;t la route de Carthage, comme un &#233;touffement raval&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, si nos sensations les plus s&#251;res ont un sens, ce que nous laissions en quittant ce jour-l&#224; la place d'Espagne &#233;tait toute une part de Tunis, cette image de mon grand-p&#232;re nous attendant, cette tr&#232;s poignante impression pour moi d'un d&#233;part, et tout autant d'abandon. C'&#233;tait comme si un trop-plein de la foule et de la manifestation sur la grande avenue s'&#233;tait mu&#233; en l'image de mon grand-p&#232;re laiss&#233;, que c'en &#233;tait la suite, dans une sorte de &#171; raccord &#187; impossible entre les vies bruissantes de la manifestation et la solitude d'un instant, aussi amplement qu'elles, en pleine lumi&#232;re, un bref instant d&#233;tour&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je comprends certes &#224; pr&#233;sent que l'image de mon grand-p&#232;re apparut au chauffeur militaire sans aucun doute dans son tableau premier, mais aussi d'une aubaine, sorte de ridicule &#224; ne pas oublier, &#224; raconter &#224; la cantonade dans un &#233;ternel apr&#232;s-coup. Et c'est ce qui eut lieu avec des sourires ou des rires sur la base militaire, recouvrit ce jour &#171; dangereux &#187;, grave, d'une manifestation, du ridicule seul de mon grand-p&#232;re attendant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; l'id&#233;e d'un &#171; professeur &#187;, &#224; Tunis autour de 1960, tant la sc&#232;ne et ce surnom de &#171; Professeur Poulpe &#187; ont pu faire corps ainsi &#224; l'image de mon grand-p&#232;re attendant ? C'&#233;tait celle de quelque &#234;tre impossible, &#224; n'en pas douter, une sorte de professeur hors du monde, par r&#233;verb&#233;ration peut-&#234;tre &#224; quelque &lt;i&gt;professeur Tournesol&lt;/i&gt; des albums de Tintin largement r&#233;pandus. Ou mon grand-p&#232;re regardait-il le poulpe dans son papier journal comme pour une exp&#233;rience ? Et dans cette France de Tunis, le nom de &#171; professeur &#187; rencontrait parfois la sorte de distance de celui d'un savant, d'un &#171; docteur &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant l'apparence &#224; elle-seule, pour moi famili&#232;re, de mon grand-p&#232;re en veste, en chapeau et cravate, toujours un peu c&#233;r&#233;monieux et courtois, tenant &#224; bout de bras son troph&#233;e aux fins tentacules retombants du journal, pour le chauffeur militaire, au d&#233;bouch&#233; de la Place d'Espagne, fut bien celle d'une caricature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors pour moi, ignorant le sens et la r&#233;alit&#233; des manifestations &#224; Tunis tout autant que le c&#244;t&#233; d&#233;risoire pour le chauffeur de l'image de mon grand-p&#232;re, &#171; professeur &#187; en cravate, en costume, en chapeau, et son paquet d'un poulpe tenu &#224; bout de bras, je per&#231;us cependant, dans le langage muet des instants raval&#233;s, leur r&#233;alit&#233; la plus profonde, et qui &#233;tait notre inadaptation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si dans une pouss&#233;e d'affection m&#234;l&#233;e d'un peu de g&#234;ne aussi, tant les questions coloniales, la Tunisie et son ind&#233;pendance eurent d'autres et de si grandes r&#233;sonances, je retrouve aujourd'hui ces impressions d'alors, s'il me semble les r&#233;endosser pour comprendre, les prolonger peut-&#234;tre, dans une sorte de ligne poursuivie et inavouable de nos squelettes, sentir ce que furent les propres gestes et le maintien de mon grand-p&#232;re tandis que tous ces &#234;tres sont morts &#224; pr&#233;sent et que ces pays quitt&#233;s sont si loin, brusquement il m'appara&#238;t naturel, si limpide mais dans un autre monde min&#233;ral que celui de l'histoire &#171; g&#233;n&#233;rale &#187; des pays et des populations, si lumineux que nous n'ayons pu demeurer plus longtemps l&#224;-bas, &#224; Tunis, &#224; Carthage. Ni sur la base d'Al-Aouina, o&#249; nous n'avions nulle place que l'aimantation de hasard d'une affectation militaire de mon p&#232;re. Ni dans une France des colonies, et o&#249; mes grands-parents &#233;taient de tr&#232;s r&#233;els &#233;trangers, arrim&#233;s &#224; une M&#233;diterran&#233;e universelle qui se fermait d&#233;j&#224;, et o&#249; ma m&#232;re, mon grand-p&#232;re et ma grand-m&#232;re semblaient ne pas habiter non plus. Ni dans un monde pratique enfin, des coffres et des voitures, et o&#249; le transport triomphant et pourtant avort&#233; d'un poulpe, troph&#233;e heureux, adipeux et humide de la Place d'Espagne, continue d'appara&#238;tre, ind&#233;pendamment du temps, de l'histoire, des pays et des soci&#233;t&#233;s, comme le bonheur ressenti de l'&#233;coulement des jours, en devient la tr&#232;s belle et profonde irr&#233;alit&#233; sur les r&#233;alit&#233;s, qui un instant continue de tr&#244;ner pour moi parmi les images de l'aurore, dans le soleil et l'air doux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Images d'aurore &#8212; II</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


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		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;C'&#233;tait d&#233;j&#224; comme un d&#233;part.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH113/arton1711-6d7f5.jpg?1772188473' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;C'&#233;tait d&#233;j&#224; comme un d&#233;part.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Toutes les impressions indistinctes d'orient, d'Arabie, de M&#233;diterran&#233;e de mes premi&#232;res ann&#233;es se d&#233;faisaient dans ce monde bient&#244;t de la base militaire et, avec elles, toute une part de l'enfance et de l'&#234;tre, comme en parall&#232;le et d'insidieux paliers, se d&#233;faisait aussi, cessait de plonger vers les songes et la mer du Levant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des semaines et des mois s'&#233;tiraient ainsi dans cet entre-deux tr&#232;s &#233;trange de la vie &#224; Al-Aouina. Et ils tissaient, dans l'air vaste de la baie de Tunis, sous les plateaux de Carthage, une sorte d'effilochement naturel des choses et de nos modes de vie, dont j'ignorais que c'&#233;tait chez les hommes le grain particulier, la sorte de r&#233;alit&#233; t&#233;nue, la dur&#233;e non inscrite d'une usure, d'une guerre imminente puis &#233;teinte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les plus grands des enfants ne se rendaient plus &#224; Tunis, et Madame Ida, la belle institutrice que j'avais connue avec mon grand-p&#232;re sur la grande avenue de Tunis pr&#232;s de la Porte de France, vint leur faire une sorte de classe o&#249; tous les &#226;ges se trouv&#232;rent confondus, et je m'y trouve un jour m&#234;l&#233; au nombre des enfants. C'est une classe improvis&#233;e, et je le sens &#224; une fa&#231;on particuli&#232;re de d&#233;cor, d'am&#233;nagement inachev&#233;. Des bancs, des chaises se trouvent en rangs serr&#233;s dans une grande salle avec quelques tables et, dans une vitrine, je reconnais des fossiles que j'ai d&#233;j&#224; vus &#224; l'entr&#233;e de la maison du colonel. Puis il y a sur les murs de grandes images et des cartes de g&#233;ographie. Face &#224; nous, Madame Ida se tient &#224; un bureau parfois, y pose des livres et des cahiers, va sur un angle vers un vaste tableau, vert et lisse entre des tubulures de fer, et l'impression de craie, tandis qu'elle trace des lignes, roule, crisse et flotte sur le tableau comme un go&#251;t dans la bouche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fait chaud dans la salle, sous le halo de soleil jaune dardant sur les rideaux tir&#233;s. Les plus grands ont des ardoises, des &#233;ponges humides dans des assiettes, des morceaux de craie, font du &#171; calcul mental &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madame Ida a align&#233; pour eux, sur une table basse d'un c&#244;t&#233; de la salle, des r&#233;cipients qu'elle remplit avec l'eau d'un seau de zinc, clair, argent&#233;, et qui demeure tout pr&#232;s sur le sol de la classe. J'ai soif tout &#224; coup. Et ma soif s'&#233;tend dans le silence des plus grands qui poursuivent les calculs, se l&#232;vent parfois, examinent les r&#233;cipients diff&#233;rents remplis d'eau, et je regarde la surface immobile de l'eau, dont le cercle enclos semble remonter en un cercle plus gris, adh&#233;rer en anneau, en bourrelet parfait contre les bords du seau. Immuable silence, chaleur, soif, comme s'il s'agissait de mon ventre et de mon propre corps. Des mots cependant m'enchantent, dansent pour moi sur le cours des calculs que je ne peux comprendre. Et, dans le beau timbre de la voix de Madame Ida, &lt;i&gt;d&#233;calitre, centilitre&lt;/i&gt; font un charme tel celui des secrets, une infinie travers&#233;e, un tr&#232;s lointain p&#233;riple de France, de salles d'&#233;coles et de mer du Levant. Les mains des plus grands se l&#232;vent, les doigts fusent pour demander la parole et r&#233;pondre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madame Ida est assise &#224; son bureau face &#224; nous, tient un livre grand ouvert, nous lit longuement des histoires. Brusquement il me semble qu'elles me sont destin&#233;es et je retrouve une sorte de fil intime, comme jamais perdu, renou&#233; enfin dans les impressions d'un tr&#232;s beau labyrinthe. Et avec Madame Ida, si l&#233;g&#232;re tout &#224; coup et gracieuse face &#224; nous, continuant de lire, passe &#224; nouveau cette sensation &#233;prouv&#233;e jadis &#224; Tunis, devant la librairie de la Porte de France, de sa belle silhouette de P&#233;n&#233;lope entrant, puis flottant enfin sur la grande avenue. Histoires d'Ulysse, de la Cr&#232;te et d'Ariane, oh je revois l'image belle et inavouable de la d&#233;esse aux serpents, histoires d'Aladin aussi, d'orient et de lampe magique dans la science pour la premi&#232;re fois pour moi et la m&#234;me gravit&#233; des mesures, du calcul mental, et des infinis d&#233;calitres, surprises d'un monde que je croyais secret, et devant tous un instant c&#233;l&#233;br&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madame Ida questionne les enfants sur ce qu'elle vient de lire. Se souvient-elle de moi avec mon grand-p&#232;re chez le vieux libraire de la Porte de France ? Dans la sorte de transparence vive des r&#233;cits, comme port&#233; enfin, n'ai-je pas imagin&#233; un instant autre chose que ce fil retrouv&#233; des songes, des images, des h&#233;ros, des merveilles et d'Ulysse. Elle s'adresse &#224; moi, je r&#233;ponds, magicien et surpris. Madame Ida regarde la classe avec contentement, et il me semble m&#234;me, dans cet aveuglement et la sorte de passion alors d'une &lt;i&gt;suite&lt;/i&gt; des contes, se poursuivant dans notre corps et notre propre vie, comme un suc attendant, r&#234;ve premier des r&#233;ciprocit&#233;s, qu'elle a attendu elle aussi, et qu'elle a regard&#233; tout ce que je disais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me gratifie devant tous de f&#233;licitations, de distinctions solennelles, magistrales et uniques pour moi dans le silence de la classe, et qui n'&#233;taient, tandis que je les re&#231;ois avec un peu de surprise, que les qualit&#233;s p&#226;les, je le sais, de l'attention captiv&#233;e et du bonheur tendu des histoires. Rayonnante, Madame Ida quitte un instant son bureau et se dirige vers moi dans la rang&#233;e o&#249; je m'&#233;tais assis, et je vois l'impossible, l'immensit&#233; naturelle et toute la beaut&#233; d'un monde des r&#233;cits se diriger vers moi ainsi que j'avais vu d&#233;j&#224;, sur la grande avenue de Tunis, la belle silhouette de P&#233;n&#233;lope flotter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je demeure immobile et assis, et elle nous surplombe bient&#244;t de cette aura des m&#232;res, de ces gestes assur&#233;s et pratiques dont la science m'&#233;chappe. Puis elle me remet devant tous une petite liasse d'images, fines, d&#233;coup&#233;es, luisantes d'un papier color&#233; et glac&#233;. C'est une r&#233;compense pour les r&#233;ponses &#224; ses questions pos&#233;es. Et c'est ainsi qu'en France plus tard, &#224; l'&#233;cole, je red&#233;couvrirais ce monde des &lt;i&gt;bons points&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me les tend comme un v&#233;ritable tr&#233;sor, tandis que sans comprendre je regarde seulement les images. Les autres enfants se pressent contre moi pour les voir, dans la belle lev&#233;e toujours de se grouper. Oh, c'&#233;tait si &#233;trange ! Madame Ida n'&#233;tait plus la dessill&#233;e et enfuie P&#233;n&#233;lope de la Porte de France. Et elle m'avait donn&#233; des photographies d'avions, croyant bien faire, gardant ces images sans doute express&#233;ment pour nous, car nous &#233;tions en r&#233;alit&#233; des enfants de militaires de &lt;i&gt;l'Arm&#233;e de l'air&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avions de toutes formes et de toutes couleurs, avec les dessins de drapeaux des diff&#233;rents pays sur le bord des images. Il y avait un avion vert, &#233;norme et ventru, et j'entendis un petit gar&#231;on contre moi s'y arr&#234;ter, rouler dans sa bouche, avec gourmandise et fiert&#233;, le mot de &#171; bombardier &#187;. Tout mon &#234;tre surpris scrutait la petite forme laide sur l'image, trop bomb&#233;e, un amalgame de bosses et de protub&#233;rances. Le sourire de Madame Ida &#233;tait doux, pos&#233; sur moi tandis que je rangeai les images dans mes mains, et je sortis entour&#233; des autres enfants dans ces d&#233;routes du magicien que je commen&#231;ai cependant de conna&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15072 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH259/2_ill-coelho-18c86.jpg?1772188458' width='500' height='259' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Puis il fut d&#233;cid&#233;, l'id&#233;e &#233;tait-elle de Madame Ida, de la femme du colonel ou peut-&#234;tre des deux, d'organiser sur la base d'Al-Aouina un grand carnaval des enfants. Madame Ida avait pr&#233;conis&#233; que les enfants fassent leurs d&#233;guisements eux-m&#234;mes, id&#233;e somptueuse et qui m'avait charm&#233;, tant je vivais dans ce scintillement heureux et la nu&#233;e sans mati&#232;re de personnages de l&#233;gendes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le carnaval annonc&#233; prit cependant de vastes proportions. Ma m&#232;re et ma grand-m&#232;re, le traitant un peu comme des gamineries d'adultes, ne s'en occup&#232;rent pas. La femme du colonel parlait d'un &lt;i&gt;carnaval de Nice&lt;/i&gt;, montrait des cartes postales, des photographies, des images de costumes. Enfin ce fut jusqu'aux marchands arabes qui venaient nous ravitailler sur la base militaire, et dont les camions arbor&#232;rent pour l'occasion, accroch&#233;s en haut de leur &#233;tal de t&#244;le d&#233;ploy&#233;, des masques neufs et lisses. Cochons, princesses, loups en pellicules rigides que je voyais pour la premi&#232;re fois, ces fines coques moul&#233;es aux couleurs vives et immacul&#233;es semblaient tomb&#233;es d'imageries neuves, d'affiches de cin&#233;ma, de clowns et du &lt;i&gt;cirque Amar&lt;/i&gt;, avec leurs parois toutes lisses, et qui &#233;taient en vente aussi &#224; Tunis, sur la grande avenue des Europ&#233;ens pour les f&#234;tes du Mardi-Gras. Et si ces masques &#233;taient tentants, tels des visages faits pour moi du monde opaque et lisse de cartes postales &#233;clatantes, d'instinct je recherchais plut&#244;t la substance et l'infini flottement de costumes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je faisais mes pr&#233;paratifs dans la chambre de ma m&#232;re, mani&#232;re de sanctuaire au premier &#233;tage de notre maison sur la base militaire. J'&#233;tais heureux de pouvoir y entrer seul, ainsi que ma m&#232;re me l'avait laiss&#233; faire pour ce carnaval des enfants. J'&#233;coutais le bruit de la maison depuis le silence de la chambre, comme un silence d&#233;j&#224; des g&#233;nies endormis, ouvrais les portes de l'armoire, les entendais grincer. Celle du centre portait un grand miroir et &#233;tait lourde, se refermant tr&#232;s lentement sous son propre poids. Il me fallait la maintenir du coude tandis que je regardais les larges &#233;tag&#232;res gorg&#233;es de v&#234;tements et de tissus pli&#233;s, et ce fut l&#224; que je cherchai mon d&#233;guisement. Il fallait qu'il f&#251;t &#224; lui seul un d&#233;cor, mais en r&#233;alit&#233; il lui fallait l'&#233;tranget&#233; fascinante pour moi de me tenir comme masqu&#233; enfin sous la sorte d'&#233;cran des int&#233;rieurs cach&#233;s, des apparitions, des nu&#233;es, des magies et des moucharabiehs. Et il semblait que l'int&#233;rieur silencieux de l'armoire r&#233;pondait &#224; ces t&#226;tonnements d'un beau voile cherch&#233;. Echo sourd, substance infinie, tr&#233;sors de tissus, d&#233;guisements, couleurs, une odeur de parfum emplissait doucement l'air des v&#234;tements rang&#233;s, se m&#234;lait aux senteurs de bois des portes qui grin&#231;aient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je scrute longuement les tissus repli&#233;s. Les draps repass&#233;s font des rouleaux fins et color&#233;s, je les touche et les lisse dans un frottement doux de silence, une impression de propre et de poudre ouat&#233;e, comme le contenu sous mes doigts d'une id&#233;e. Je me pr&#233;pare. Et ainsi d&#233;guis&#233; je vais rejoindre les autres enfants, porter sur moi cette essence des tissus et des contes, celle sans aucun doute r&#234;v&#233;e d'orient, jamais trouv&#233;e encore dans les v&#234;tements entrevus de velours bouffant qu'on m'avait cependant offerts &#224; No&#235;l. Mes doigts caressent, cherchent encore dans les piles de tissus de l'armoire. J'ai fini par choisir un voile tr&#232;s fin et l&#233;ger, aux motifs d'arabesques brod&#233;es dans une sur&#233;paisseur, comme la trace gard&#233;e de pr&#233;sences tues, d'apparitions enfuies. Je connais d&#233;j&#224; ces tissus et ces voiles, je les ai vus souvent, minutieusement rang&#233;s, rev&#234;tus de secrets ench&#226;ss&#233;s et d'un sentiment des vies de ma m&#232;re et de ma grand-m&#232;re, de leurs ann&#233;es et d'un temps hors de ma port&#233;e. Chatoyant, l&#233;ger, vaporeux, taill&#233; dans la mati&#232;re flottante d'une impression, d'un doux rire, le voile que j'ai tendu sur mon visage est transparent dans la lumi&#232;re du jour, &#224; hauteur de mes yeux. Je regarde &#224; travers, je touche le tissu, je respire son parfum m&#234;l&#233; des senteurs de l'armoire. Je l'ai ajust&#233; sur mon visage, le maintiens fermement nou&#233; derri&#232;re ma t&#234;te pour qu'il ne tombe pas. Face au miroir sur la porte de l'armoire, j'en v&#233;rifie l'aisance, puis le champ de ma vue &#224; travers le tissu. Je prends une &#233;charpe de coton chamarr&#233;, la noue &#224; mon cou pour faire dispara&#238;tre la limite du voile entre mon cou et le bas du visage. Je me regarde dans le miroir, bouge la t&#234;te, la rel&#232;ve sans me quitter des yeux, entrant doucement dans la chaleur de l'&#233;charpe comme en celle d'une paroi et d'un tout autre corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finement brod&#233;s, les motifs du voile font des taches, des flocons p&#226;les et l&#233;gers au travers de mes yeux, et le monde danse, se meut dans ce fr&#244;lement doux. Oh, je souris certainement de l'id&#233;e que je vais porter cet univers si finement par&#233;, dehors, l'arborer devant tous. Je marche dans la chambre, referme soigneusement l'armoire, me glisse dans la maison, m'assurant de la tenue du voile ajust&#233; et nou&#233; par l'&#233;charpe. Je prends l'escalier lentement pour descendre. J'ai chaud, mais l'&#233;charpe nou&#233;e semble prolonger et faire un pan entier de mon d&#233;guisement. Mon c&#339;ur bat de l'id&#233;e, du voile tendu comme un morceau de magie, dont j'ignore cependant qu'elle demeure invisible. Je parviens en bas de la maison. Je suis d&#233;j&#224; sorti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sens mes pas sur le sol qui me parviennent estomp&#233;s par l'&#233;paisseur du voile sur mon visage. Je respire. Cette humidit&#233; chaude contre ma bouche et mon nez tandis que je marche, c'est mon souffle contre ma peau, m&#234;l&#233; de la douceur de l'air, des parfums de l'armoire, des formes silencieuses et pr&#233;cieuses des tissus et des voiles rang&#233;s. Puis j'entends les voix. Je reconnais au loin un groupe des autres enfants. Les couleurs se d&#233;tachent dans l'air. Les mouvements flottent, se figent devant mes yeux. J'approche, dans une solennit&#233; nouvelle vers la horde sacr&#233;e. Dans ma poitrine mon c&#339;ur frappe, et ce seul battement semble porter mes pas. J'approche encore, je rayonne sans doute de ce grand battement, de l'id&#233;e devant tous, invisible fant&#244;me. J'avance encore. Les autres enfants, silencieux brusquement, me font face. Je suis au c&#339;ur du cercle vif, au centre de la horde lente et calme, et tous se sont fig&#233;s tandis que j'avance encore. Et tous me regardent. C'est comme si je venais brandir un sceptre enfui. J'ignore seulement qu'il n'a nulle mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors &#224; travers les taches p&#226;les, les ajours et les broderies transparentes du voile pos&#233; sur mes yeux, je ne distingue sur les autres enfants que les masques lisses, color&#233;s et brillants de l'&#233;tal d&#233;ploy&#233; du marchand arabe venu sur la base en camion. Un cochon rose me sourit, dans des l&#232;vres &#233;normes fig&#233;es. Une petite fille que j'ai reconnue &#224; son port et &#224; ses v&#234;tements habituels, monstrueuse sous sa grosse bouche rouge du masque, neuve et brillante, agite vers moi ses doigts, me d&#233;signe. Un pirate &#224; barbe noire me regarde fixement. Tous semblent d&#233;tenir enfin face &#224; moi et conna&#238;tre la forme et les piliers du monde, auxquels pas un instant je n'avais pu songer tant le bonheur, tant la fr&#233;n&#233;sie et tant l'id&#233;e du voile sur mon visage avaient suffi &#224; me porter. Et sur un masque un instant je me perds en la contemplation, en le pourtour des trous allong&#233;s parfaitement d&#233;coup&#233;s, tr&#232;s fins et tr&#232;s r&#233;guliers, comme jamais je n'aurais pu le faire moi-m&#234;me avec des ciseaux, pour les narines et pour les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15074 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/4_ill_coelho.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH380/4_ill_coelho-6ee34.jpg?1593703958' width='500' height='380' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il y eut l'ann&#233;e nouvelle sur la base militaire. De tous c&#244;t&#233;s s'&#233;changeaient des formules consacr&#233;es, des souhaits adress&#233;s aux passants et aux proches. Si le sens d'une ann&#233;e nouvelle m'&#233;chappait, comme il le fait encore aujourd'hui, cette impression de beau seuil d'un monde de soci&#233;t&#233; radieuse avait pour moi le charme et la raison de ces souhaits lanc&#233;s, de ces expressions heureuses qui fusaient comme un jeu, des joies et autant d'inventions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais imagin&#233; alors une phrase nouvelle, invent&#233;e &#224; partir des mots italiens de &lt;i&gt;buona fungia&lt;/i&gt; que je m&#234;lais au fran&#231;ais d'une &lt;i&gt;bonne ann&#233;e&lt;/i&gt; de tous c&#244;t&#233;s jaillissant sur la base d'Al-Aouina.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Banni&#232;re de tout un &#234;tre neuf, je m'appropriai cette expression de &lt;i&gt;buona fungia&lt;/i&gt;, et n'avais nulle impression nette que l'italien f&#251;t une langue. Si celui de ma m&#232;re et de mes grands-parents &#233;tait un italien de Campanie, avec des teintes parfois de maltais et de sicilien, cette langue demeurait pour moi comme interne &#224; notre famille, &#233;tait celle des gestes, du souffle, des atours propres de ma grand-m&#232;re qui flottaient dans notre maison, une fa&#231;on de parler qui courait sur nos l&#232;vres et dans mon cerveau comme elle courait plus vive encore et plus fr&#233;quente entre ma grand-m&#232;re, mon grand-p&#232;re et ma m&#232;re. Enfin cet italien entre nous se posait, s'intercalait dans le cours naturel du fran&#231;ais, s'&#233;difiait sur les parois toutes proches de l'arabe, du monde des Siciliens et des Isra&#235;lites, contre l'espagnol aussi, le russe ou le grec entendus sur la grande avenue. Et si de m&#234;mes mots s'&#233;changeaient parfois avec d'autres personnes, des connaissances, des proches, il me semblait que c'&#233;tait dans la sorte d'&#233;panchement naturel un bref instant de l'univers de la famille, qui incluait une Tante Peppina, des cousins et des oncles lointains. Enfin quand des marchands ou des &#234;tres de rencontre semblaient la saisir et entrer dans cette langue particuli&#232;re, c'&#233;tait comme un sourire, une affection consentie &#224; nos habitudes, une complicit&#233; d&#233;volue tout enti&#232;re au monde de ma grand-m&#232;re que nous pr&#233;servions tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi l'expression de &lt;i&gt;buona fungia&lt;/i&gt;, qui allait ouvrir bient&#244;t pour moi sur des gouffres d'enfant, &#233;tait situ&#233;e dans ce voisinage des langues, dont j'ignorais les r&#233;alit&#233;s rugueuses et les brusques contours. Et elle s'y tenait proche de tant d'autres expressions encore, malicieuses, affectueuses, telle celle de &lt;i&gt;&#171; sorce verde &#187;&lt;/i&gt; toujours qui m'&#233;tait destin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ma grand-m&#232;re nous traversions les boutiques et les recoins du souk, pr&#232;s des m&#233;taux en fusion dans l'infinie r&#233;sonance des marteaux. Sur un c&#244;t&#233;, apr&#232;s les enclos des volailles piaillant, les plumes des poulets voletaient des petites &#233;choppes et, dans les odeurs des graisses chauff&#233;es, apr&#232;s les cages d'oiseaux et les chariots d'oranges, nous parvenions &#224; nouveau dans le quartier europ&#233;en de la Porte de France. C'&#233;tait l'heure des friandises et des confiseries de la place d'Espagne. Ma grand-m&#232;re souriait, me regardait, attendait mon contentement apr&#232;s avoir demand&#233; le petit bloc d'halva aux pistaches, sur un papier lisse, et que je savourais chaque fois en marchant. Alors fusaient dans son bonheur, dans son sourire attendu et aim&#233;, dans les inflexions de sa voix et les lueurs de son regard, les mots en italien de &lt;i&gt;&#171; sorce verde &#187;&lt;/i&gt; qui se posaient sur moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ils me d&#233;signaient, &#224; la fois dans une s&#232;ve et une r&#233;compense, tandis que je continuais de tenir, dans le fin papier rigide, opaque et gras comme embu&#233; d'une haleine fra&#238;che et sirupeuse, le petit morceau d'halva que je portais &#224; ma bouche. Oh, l'existence tout enti&#232;re d'Arabie, de M&#233;diterran&#233;e et des jours heureux se d&#233;roulait dans ce geste, dans ce bonheur et la pr&#233;sence de ma grand-m&#232;re contre moi ! Sur ma langue la p&#226;te de s&#233;same, forte, faisait une grumilleuse ambroisie, un d&#233;lice retrouv&#233;, avait le go&#251;t de l'&#233;puisement et de la douceur, des d&#233;dales des ruelles, des vieillards immobiles et assis contre les murs des maisons de la rue des Libraires, avec ses portes et ses ferronneries, forges de l'univers, avec ses chambres muettes, invisibles, referm&#233;es dans l'ombre silencieuse de ses moucharabiehs, avec ses lointaines senteurs encore du cuivre chaud et les bribes qui flottaient des histoires des hommes. Alors ce tendre &lt;i&gt;&#171; sorce verde &#187;&lt;/i&gt;, cet affectueux murmure de ma grand-m&#232;re, que reprendra plus tard ma m&#232;re pour moi, &#233;difiait le charme souverain d'un instant. Et je sentais enfin que ces mots me repr&#233;sentaient de fa&#231;on id&#233;ale et magique dans un monde o&#249; il me fallait demeurer, et qui &#233;tait celui de l'affection tout enti&#232;re que ma grand-m&#232;re me portait.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15073 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/3_ill-coelho.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH281/3_ill-coelho-c03fa.jpg?1772188458' width='500' height='281' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je n'en d&#233;taillais ni le sens, ni n'entendais la syllabe finale, tant ma grand-m&#232;re ne pronon&#231;ait pas la derni&#232;re voyelle de ce mot de &lt;i&gt;&#171; sorcio &#187;&lt;/i&gt;, qui d&#233;signait en r&#233;alit&#233; une souris ou un rat comme je le d&#233;couvrirais plus tard. Mais j'en absorbais l'impression et la sorte de jaillissement &#224; la fois affectueux et taquin, tout de suite par&#233; des beaux sons de &lt;i&gt;&#171; verde &#187;&lt;/i&gt; que je comprenais d'instinct comme la couleur fran&#231;aise du vert. Il n'y eut nul doute alors que j'incarnais moi-m&#234;me la promesse, la gourmandise de cette &lt;i&gt;&#171; sorce verde &#187;&lt;/i&gt; dans le beau regard fixe que ma grand-m&#232;re m'adressait, dans ce bonheur entre tous qu'elle &#233;prouvait de me voir manger, me nourrir, de me savoir grandir. C'&#233;tait de nectar, de miel, de ce qu'elle trouvait de plus savoureux sur la terre, et dans cette pi&#233;t&#233; attentive et glorieuse irradiait la sorte de joie de tous ses sens dilat&#233;s et de nos propres vies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gorg&#233; et vif, gourmand, nourri au travers de ces mots italiens savour&#233;s et du sourire de ma grand-m&#232;re me comblant, je rev&#234;tais l'immensit&#233; d'&#234;tre vivant et de manger en marchant, dress&#233;, d&#233;ploy&#233; tout contre elle sur la terre, dans les ruelles et sur les avenues de Tunis. J'ing&#233;rais cette vie et ce contentement. Je me sentais endosser heureux ces mots de &#171; sorce verde &#187;, je devenais tout entier, triomphant et repu, leur s&#232;ve d'enfant et d'homme bient&#244;t que ma grand-m&#232;re pr&#234;tait &#224; cette aim&#233;e et vive &lt;i&gt;sorce verde&lt;/i&gt;, &#224; cette enfantine, &#224; cette grignoteuse et avide sans doute, &#224; cette si malicieuse &#171; souris verte &#187; des chansons, des fantaisies et des contes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ces miroitements des noms que revient tout autant celui de &lt;i&gt;fungia&lt;/i&gt;. Il semblait d&#233;signer et d&#233;crire un visage, et je l'avais surpris au d&#233;tour de chuchotements entre ma grand-m&#232;re et ma m&#232;re. Je m&#234;lais ces vocables ind&#233;cis &#224; des phrases fran&#231;aises. C'&#233;taient comme des cr&#233;ations, de belles divisions sonores des id&#233;es et des mots, d'in&#233;puisables beaut&#233;s dormant dans le langage, des adjurations parfois, des anath&#232;mes, de prestigieux ou terribles saluts, renouant sans savoir, ainsi que tous les enfants, avec un fil primitif des id&#233;es et des sons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pans ext&#233;nu&#233;s de magicien mill&#233;naire et d'enfant, &#233;ructations, folies, jeux, ahurissements, r&#233;sistances de la gorge et des cordes vocales, cependant je m'y exer&#231;ais aussi dans ce puissant m&#233;lange d&#233;j&#224; donn&#233;, d&#233;ploy&#233; de toutes parts, &#233;tendu pr&#232;s de moi dans ces ann&#233;es, dans ces mondes et ces langues de Tunis, d'Arabie, d'Italie, de M&#233;diterran&#233;e et d'Al-Aouina. Et tel un &lt;i&gt;s&#233;same&lt;/i&gt; prononc&#233; dans les contes persans et arabes, pour un monde s'ouvrant si &#233;tranger &#224; ces si simples petites graines dont je connaissais la saveur de p&#226;te sucr&#233;e et qui ouvraient tout &#224; coup une grotte des tr&#233;sors, mes inventions triomphantes et secr&#232;tes ouvraient aussi sur l'univers, dans les ruelles et le d&#233;dale sans fin de la M&#233;dina, sur l'horizon de la mer du Levant depuis la base militaire d'Al-Aouina, sur la baie de Carthage que je toisais enfin, apostrophais dans cette langue composite de l'ignorance et des mages, lanc&#233;e de tous c&#244;t&#233;s &#224; la face du monde. Et je gardais pour moi ces enchev&#234;trements des mots et des sons, les ch&#233;rissais ainsi que les formules de merveilles. Cela claquait parfois, brusque fouet, r&#233;p&#233;t&#233;, celui de la naissance d'une chose ou d'un sens, un bref &#233;tendard neuf. Et leur ampleur nouvelle, telle une r&#233;alit&#233; nouvelle, se d&#233;ployait un instant dans le vent et l'air doux de Carthage.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15071 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L390xH600/1_ill_coelho-54415.jpg?1593703958' width='390' height='600' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; Ce mot de &lt;i&gt;fungia&lt;/i&gt; ainsi m'avait plu, prof&#233;r&#233; parmi d'autres dans une exclamation, et je l'avais jalousement conserv&#233;. Ses scintillements se posaient pourpres pour moi, brusques sur les visages, dans les intonations de ma grand-m&#232;re, lorsque je l'avais entendue prononcer et r&#233;p&#233;ter ce &lt;i&gt;fungia&lt;/i&gt;, long et par&#233; d'un geste comme pour dessiner dans l'air le visage d'une personne rencontr&#233;e, une face arr&#234;t&#233;e et saisie dans la cohue d'un jour de f&#234;te, dans une foule ou une c&#233;r&#233;monie. Alors le jour de l'an sur la base militaire, ce mot de &lt;i&gt;fungia&lt;/i&gt; m'apparut-il comme une prof&#233;ration r&#234;v&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et j'accueillis triomphant les visiteurs, les proches, les voisins, sous la formule radieuse que j'avais invent&#233;e avec ce mot de &lt;i&gt;fungia&lt;/i&gt; enfin pos&#233;, comme &#224; sa place parfaite, dans une phrase fran&#231;aise. Je le d&#233;cernai &#224; tous, leur souhaitant une tr&#232;s solennelle &lt;i&gt;bonne ann&#233;e et buona fungia&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je souriais sans doute, et la formule flottait dans l'air, dans l'ignorance somptueuse que j'avais de ce &lt;i&gt;buona fungia&lt;/i&gt; et qui e&#251;t &#233;t&#233; en fran&#231;ais un simple et malhabile &lt;i&gt;bon museau&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'adressais aux passants par-dessus les mimosas et les haies du jardin, dans les rues de la base militaire, aux visiteurs enfin et &#224; la famille que je devais saluer et parfois embrasser. Tous riaient, radieux comme moi, et si dans le nombre de ces apostroph&#233;s heureux certains suivirent en italien peut-&#234;tre un impossible souhait de &lt;i&gt;bonne ann&#233;e et bon museau&lt;/i&gt;, ils n'y pr&#234;t&#232;rent aucune attention. Et je crus m&#234;me un temps que ma trouvaille existait. Elle prenait son vol et son autorit&#233; tangible, au m&#234;me titre que tant d'autres souhaits d'une &lt;i&gt;bonne ann&#233;e nouvelle&lt;/i&gt;, dont je mesure aujourd'hui que ceux-l&#224; &#233;taient alors pour moi, &#224; leur tour, de si simples et si r&#233;ussies inventions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis vint une femme sangl&#233;e de gris et de noir, rev&#234;che et rid&#233;e, que connaissait ma grand-m&#232;re. C'&#233;tait une Tante Isabella, dont la laideur un peu osseuse et le visage anguleux, pro&#233;minent, pr&#234;taient &#224; des amusements parfois pour son involontaire diminutif de &lt;i&gt;Bella&lt;/i&gt;. Je me souviens seulement du halo et du monde de ses superstitions, et qu'avec Tante Peppina elle lisait comme elle, dans une sc&#232;ne s'ouvrant tout &#224; coup de souci concentr&#233; et de gravit&#233;, nos destins dans les cartes, dans les dessins &#233;pais du caf&#233; demeur&#233; dans le fond d'une tasse ou d'un bol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi cette Tante Bella avec Tante Peppina rejoignent-elles des images toutes faites de devineresses, et cette Tante Bella d'un instant remplit certes encore aujourd'hui pour moi, sur ces bu&#233;es des choses en nous o&#249; les souvenirs et les symboles s'ajustent, une place primitive des r&#233;cits de sorci&#232;re et des mal&#233;dictions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y eut cet instant alors o&#249; je lui d&#233;cernai, comme &#224; tous, ma formule si heureuse et ail&#233;e de &lt;i&gt;Bonne ann&#233;e et buona fungia&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis tout se fracassa. Je sus en un &#233;clair qu'elle comprenait l'incompr&#233;hensible que je ne comprenais plus, et elle se redressa, se ferma, cingl&#233;e et haineuse tout &#224; coup, comme sous une injure ou une obsc&#233;nit&#233;. La formule tomba, disloqu&#233;e, brisant toutes les cr&#233;ations et toutes les magies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut plut&#244;t comme un d&#233;part. Il n'y a en r&#233;alit&#233; pour toutes ces impressions gard&#233;es ni triomphe ni retour. Et tout ceci me semble aujourd'hui &#234;tre demeur&#233; fixe, longtemps, sur la base militaire d'Al-Aouina. Ou plus exactement, &#224; supposer que l'on puisse retracer cette fiction qu'on appelle notre &#234;tre, ces tr&#232;s habituels passages de l'enfance chez les hommes ont donn&#233;, nous savons, maintes transpositions dans tous les univers, tous les d&#233;tails et les fluctuations de ce &lt;i&gt;moi&lt;/i&gt; qu'on nomme parfois un corps et parfois une vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant il se passa ceci de particulier pour moi, dans le beau flottement bient&#244;t des pays quitt&#233;s, qu'un monde nouveau s'agr&#233;geait &#224; tous ces instants, &#224; toutes ces d&#233;routes du magicien, et que cette sorte de nouvel univers, de monde &#233;clair&#233; d'une brusque largeur, se pr&#233;sentait tout autant comme une France &#224; venir que la forme nouvelle, apparue, &#224; venir elle aussi, de la vie des adultes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Images d'aurore &#8212; II</title>
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		<dc:date>2020-05-31T20:27:04Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Coelho</dc:creator>


		<dc:subject>litt&#233;rature </dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Ev&#233;nements, c&#233;l&#233;brations, visites, anniversaires, grandes &#171; occasions &#187; &#233;maillaient le temps fluide et solide sur la base militaire d'Al-Aouina&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH113/arton1685-5c25f.jpg?1772188473' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ev&#233;nements, c&#233;l&#233;brations, visites, anniversaires, grandes &#171; occasions &#187; &#233;maillaient le temps fluide et solide sur la base militaire d'Al-Aouina&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ev&#233;nements, c&#233;l&#233;brations, visites, anniversaires, grandes &#171; occasions &#187; &#233;maillaient le temps fluide et solide sur la base militaire d'Al-Aouina en de fines bordures, des arr&#234;ts, de tr&#232;s nettes encoches parfois. Incisions irradiantes, trav&#233;es brusques dans l'air et dans le rythme propre de la maison, comme pour tous les enfants sans doute, ces jours et ces heures flottaient dans la nappe heureuse du temps qui n'avait ni jours ni dates, pas un monde conscient mais une sensation, un sentiment de vie &#224; la fois fixe et changeante. Jours attendus et promis, jours &#224; ne pas oublier, r&#233;jouissances &#224; pr&#233;parer comme des d&#233;corations &#224; faire dans la maison pour les autres tout autant qu'&#224; go&#251;ter pour soi-m&#234;me, portes s'ouvrant sur des parois tomb&#233;es, ces jours particuliers existaient comme un jeu tr&#232;s rigoureux et menu, semblaient &#233;maner du mouvement naturel de vie continue des matins au loin, revenus sous les plateaux de Carthage, mais aussi de la belle surface de grand carton imprim&#233; et des pages illustr&#233;es et glac&#233;es du calendrier dans la cuisine. Grandes images, dessins, photographies en couleurs d'une France et d'une Europe que je ne connaissais pas encore, ce monde du calendrier cr&#233;ait un monde &#224; soi-seul. Les dates &#224; comprendre et &#224; lire, &#224; entourer, agr&#233;ment&#233;es de notes et de rep&#232;res, venaient se poser comme des fleurs brusques et &#233;closes sur les jours, faisaient des signes nets et infinis comme ceux de listes &#233;tablies, de noms de villes, de pr&#233;fectures et de d&#233;partements sous des images de neige et d'hiver, de montagnes d'alpages, du Tyrol, du Mont-Blanc, se posant cependant dans l'air doux de la baie de Tunis par la fen&#234;tre ouverte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;No&#235;l, P&#226;ques, la Toussaint, le Jour de l'an, le 14 Juillet et m&#234;me Mardi-Gras, auxquels s'ajoutaient les &#233;vocations de la Saint-Michel-Archange ou parfois pour ma grand-m&#232;re d'une Sainte Rita ou d'une Sainte Lucie qui tombait en d&#233;cembre, affleuraient dans une irradiation d'Europe et de f&#234;tes, de traditions de France que nous c&#233;l&#233;brions. Toutes les familles les observaient sur la base militaire, cr&#233;ant une sorte d'heure commune. Et si celle-ci n'&#233;manait ni exactement de la cit&#233; toute proche et quitt&#233;e d'une Tunis du protectorat, ni tout &#224; fait d'une France plus lointaine encore qui &#233;tait celle des drapeaux et d'un rapatriement &#224; venir, elle s'&#233;tablissait dans les rires, les &#233;changes de saluts enjou&#233;s, les plats parfois partag&#233;s et les friandises, des invitations &#224; jouer et des go&#251;ters des enfants, d&#233;fil&#233;s, fanfares, d&#233;ferlements sur les rues de la base entre les maisons, les hangars et les pistes d'envol. Cases &#233;crites entour&#233;es, encoches, jours soulign&#233;s faisaient comme des cr&#233;ations et des bonheurs nouveaux dans ce monde particulier d'Al-Aouina, du calendrier, des images et des pages illustr&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_14873 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/1_paques.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH313/1_paques-cffbe.jpg?1772188473' width='500' height='313' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'un et l'autre des instants c&#233;l&#233;br&#233;s dans l'ann&#233;e semblaient d'une extr&#234;me importance, se m&#234;laient dans la mati&#232;re fluide, parall&#232;le, immu&#233;e, des aurores et des jours retrouv&#233;s. Et ces promontoires d'attente, de f&#234;tes de France et d'Europe, me laissent encore aujourd'hui une sensation de soci&#233;t&#233; s'agr&#233;geant qui brusquement prend corps sur la base militaire, &#224; la fois un peu ext&#233;rieure &#224; mon &#234;tre et cependant s'y posant comme des grains de r&#233;el. Car il s'y superpose, de suite et dans la m&#234;me impression d'&#233;gr&#232;nement et de parures, jamais exactement un monde de la nature mais d'un flux des personnes se faisant, l'image pour moi de chapelets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Superstitieux, si religieux jouets, gracieux et petits parfois sous les doigts de ma grand-m&#232;re, dans son recueillement que je n'aurais os&#233; interrompre, les grains du chapelet se mouvaient et glissaient dans ses mains comme au seuil de nos vies s'assemblant &#224; l'entr&#233;e d'une maison, avec la minutie, avec la gravit&#233;, avec la sorte de science aussi et des marques de jours sur le calendrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant si j'essaie de retrouver et fixer tous ces jours consacr&#233;s, ces stries un peu immat&#233;rielles de l'ann&#233;e venant &#224; la fois dans notre vie r&#233;elle et d'une autre, rectangulaire, telle miniature, de la maquette chiffr&#233;e du calendrier dans la cuisine, je vois bien aujourd'hui, en regard des mondes d'Arabie dans lesquelles je vivais encore, que ces f&#234;tes, ces grandes occasions sur la base d'Al-Aouina furent en r&#233;alit&#233;, hors la f&#234;te de P&#226;ques peut-&#234;tre, chaque fois des d&#233;routes d'orient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une Arabie des Turcs, des Berb&#232;res, des Italiens, des Fran&#231;ais, des Grecs ou des Maltais, cet orient de Tunis &#233;tait certes un orient r&#234;v&#233;, comme l'on a pu parler de province de l'&#226;me pour d&#233;signer la substance et le lieu de toutes les impressions des songes et de mondes en nous. Et cet orient ouvrait sur des myst&#232;res d&#233;rob&#233;s, ainsi que pour des portes, des couloirs aux ferronneries clout&#233;es dans les d&#233;dales de M&#233;dina, avec des silhouettes passant, entrant et sortant dans les senteurs du feu de bois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes ces silhouettes aussi, jusqu'aux odeurs qui semblaient les border, &#233;taient situ&#233;es dans le temps, et elles ont d&#251; dispara&#238;tre sans doute &#224; Tunis comme ailleurs dans un monde pass&#233; ainsi que des couleurs enfuies, un univers de curiosit&#233;s et de photographies. Mais cet orient de silhouettes drap&#233;es et d'odeurs, des bijoux d'argent dans le pli des v&#234;tements des femmes arabes se glissant dans les ruelles ou surgissant des places au soleil, donnait sur la belle et pr&#233;cieuse r&#233;alit&#233; des r&#233;cits s'ins&#233;rant dans nos vies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'y suivais une &#233;ternelle et comme parcourue ruelle de l'esprit, ainsi qu'elle s'&#233;tend encore dans le tr&#233;fonds de mon &#234;tre, aujourd'hui en d&#233;pit de l'histoire des pays et du changement des mondes. Elle donnait enfin sur les peurs, les charmes, sur les d&#233;dales de la M&#233;dina dans laquelle mon grand-p&#232;re me conduisait, parlant en arabe, en italien, en fran&#231;ais et en arabe encore dans une sorte de sauf-conduit guett&#233; des mouvements et des langues, depuis la rue des Libraires et ses vieillards immobiles, assis, nous scrutant, jusqu'aux abords de la mosqu&#233;e de la Zitouna, ou bien encore apr&#232;s la Casbah, dans le vieux quartier de la Manouba s'effritant, gorg&#233; de chaleur, de douceurs, de rires et des silhouettes se croisant, jusque dans le d&#233;tour du petit sanctuaire de Leila Manoubia.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_14874 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH588/3_lella-296e2.jpg?1772188473' width='500' height='588' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le train du TGM, dont j'avais tant go&#251;t&#233; le bonheur des wagons travers&#233;s de lumi&#232;re, gorg&#233;s de monde, leur avanc&#233;e tournant sur la lagune rose vers la mer du Levant, nous &#233;tait &#224; pr&#233;sent interdit. La sorte de fil stable d'une France de Tunis r&#233;sidait alors dans le &#171; ravitaillement &#187;, car nous nous rendions plus rarement vers la grande avenue, la Porte de France, le march&#233; de la place d'Espagne, et seulement en voiture. Ainsi jusque plus tard, dans ce pli de tout l'&#234;tre et que nous croyons des habitudes, mais qui est parfois une sorte d'analyse involontaire des choses et un mouvement r&#233;solu, comme de retrouver un fil ancien advenu, ma m&#232;re continuera de parler de ravitaillement en France pour &#171; aller faire les courses &#187;, acheter quelque chose dans un magasin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Al-Aouina, l'approvisionnement des familles &#233;tait assur&#233; bient&#244;t par des marchands arabes qui venaient en camion. Arr&#234;t&#233;s, fixes enfin comme des boutiques, les pans de t&#244;le du camion se d&#233;ployaient sur les rues, devant un hangar ou sur un trottoir, et se changeaient en &#233;tal d'&#233;picerie, de boucherie, de fruits, de l&#233;gumes, de cahiers, de pinces &#224; linge et de lessives. Triomphaient l&#224; aussi des nouveaut&#233;s d'une Europe moderne, ainsi que ces paquets cartonn&#233;s aux fines poudres blanches, odorantes, du Bonux venu de France, et dont les petits jouets aux couleurs vives moul&#233;s en mati&#232;re plastique gardaient longtemps encore l'odeur de propre de nos linges lav&#233;s. Mais les camions des vendeurs arabes, plus encore qu'en des marchandises, ravitaillaient en r&#233;alit&#233; la base militaire en son impression de toutes parts d'un mode de vie courant, continu, jamais interrompu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les boutiques des camions s'ouvraient, puis repartaient jusqu'&#224; la fois prochaine, leurs passages inscrits entre les jours des f&#234;tes sur le calendrier aussi, et leur d&#233;coration d'&#233;tal, l'entassement des marchandises offrait pour moi toutes les imageries, les objets, les publicit&#233;s, les photographies de France, les mondes des pages en couleurs d'un dictionnaire Larousse, avec parfois une carte postale de Marseille, de Paris, de La Rochelle, de Lyon ou encore de Padoue et Venise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Brillantes, en couleurs, aux bords finement dentel&#233;s, enfin se recourbant un peu sur elles-m&#234;mes dans le soleil et la chaleur, ces vues avaient-elles &#233;t&#233; re&#231;ues par le marchand, qui les affichait dans une sorte de pacte et de blanc-seing sur la base militaire, ou bien les vendait-il et pouvait-on les envoyer de Tunisie par la poste nous-m&#234;mes ? Mais c'est l&#224;, &#224; Al-Aouina, que j'entendis pour la premi&#232;re fois parler de la Tour Eiffel et des gondoles &#224; Venise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors avec ces vues diff&#233;rentes et de tous les pays d'Europe, jusqu'&#224; de la neige s'insinuait sur la base militaire &#224; partir des images lisses de No&#235;ls d'Angleterre ou d'Allemagne, de sapins, de v&#339;ux en relief sous les doigts d'une tra&#238;n&#233;e brillante qu'on me lut Bonne Ann&#233;e sur des lettres en boucles, dans une telle nettet&#233; pour moi que des formes de neige et des flocons auraient pu flotter tout autant sur la baie de Tunis et les plateaux de Carthage, rejoignant des dates et des c&#233;l&#233;brations, les pages en couleurs du calendrier dans l'air vaste et marin des senteurs de jasmin et des mimosas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la f&#234;te de P&#226;ques, conduits dans cette sorte de camion de boutique par un marchand arabe qui les ram&#232;nerait le soir, mes grands-parents avaient pass&#233; les barrages et les contr&#244;les, emportant depuis Tunis avec eux leur pr&#233;cieux et immat&#233;riel chargement de mondes d'Italie. Et entre toutes les f&#234;tes alors, celle de P&#226;ques me demeure comme un peu orientale, incompr&#233;hensible, et elle m'apparaissait d&#233;j&#224; comme la moins &#171; fran&#231;aise &#187; des f&#234;tes de notre retranchement sur la base militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;taient des rameaux d'olivier, des &#339;ufs en chocolat, un amoncellement de cr&#234;pes que ma grand-m&#232;re appelait Colomba. Dehors, dans le jour, jamais sans doute je n'ai &#233;prouv&#233; si fortement un tel sentiment de renouveau et de printemps montant, une telle impression de naissance de l'air que cette f&#234;te culminante de P&#226;ques. C'&#233;tait un go&#251;t de membrane dilat&#233;e et gob&#233;e, saisie d'un seul tenant, comme la mati&#232;re lisse d'un &#339;uf et le beau gonflement d'une coquille opaque. Les oiseaux de toutes parts d&#233;gorgeaient des gerbes de mimosas et, dans le lointain, de l'autre c&#244;t&#233; des hangars et des pistes d'envol, la baie de Tunis et Carthage avait les parfums se m&#234;lant des fleurs d'orangers, des citronniers, du jasmin dans l'air doux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la maison, depuis la veille, ma m&#232;re s'&#233;tait consacr&#233;e &#224; la t&#226;che sacr&#233;e de la pr&#233;paration du casatiello, car les jours et les f&#234;tes s'agr&#233;geaient dans les saveurs et les d&#233;gustations. Troublant et unique g&#226;teau de sucre, de p&#226;te, et d'&#339;ufs entiers comme des &#339;ufs durs, de viande parfois, et qu'en Tunisie les Italiens eux-m&#234;mes appelaient Campanar, g&#226;teau de Campanie, le casatiello demeure pour moi la plus impartageable, la plus lointaine et la plus disparue des saveurs de l'enfance et des f&#234;tes. Il rayonne de ses &#339;ufs entiers, lisses et d&#233;bordants sous les beaux croisillons de la p&#226;te dor&#233;e, enserr&#233;s et clos dans ces bandes &#233;paisses et croustillantes, et dont le premier morceau chaque fois m'&#233;tait destin&#233; comme une friandise et un tr&#232;s incernable &#171; bapt&#234;me &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troubles, d&#233;lices, et dans cette &#233;tranget&#233; alors face &#224; laquelle d'instinct je n'aurais pos&#233; nulle question, je savais cependant que ma grand-m&#232;re regardait et trouvait un abrupt &#171; corps du Christ &#187;. Car dans ces mondes tr&#232;s diff&#233;rents d'une chr&#233;tient&#233; de France, venus de Sicile, de Gr&#232;ce et d'un orient lointain, d'Egypte, de Ph&#233;nicie, de M&#233;sopotamie, la chair du g&#226;teau du casatiello semblait tomb&#233;e de quelque myst&#232;re d'Atys que je ne connaissais pas, mais dont la densit&#233; grave et belle se d&#233;ployait dans l'air, ou d'Osiris, ou d'une J&#233;rusalem de via dolorosa, pr&#233;cieuse, heureuse enfin dans l'ingestion et la saveur de myst&#232;res, de croyances, de r&#233;cits, et o&#249; la p&#226;te et les &#339;ufs cuits entiers et solides donnaient r&#233;ellement ce corps immat&#233;riel et vaste au g&#226;teau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les croisillons de la p&#226;te croustillante avaient les flottements troublants d'une pr&#233;cieuse absence, de formes auxquelles ma grand-m&#232;re et ma m&#232;re croyaient, qu'elles semblaient voir, et qui repr&#233;sentaient les montants de la croix. Et j'en mangeais enfin, sur le g&#226;teau, la d&#233;licieuse premi&#232;re bande d&#233;tach&#233;e, sous le regard, attentif et heureux, de ma grand-m&#232;re pos&#233; sur moi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_14886 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/6_mages.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH375/6_mages-b4570.jpg?1590958212' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quant au jour de No&#235;l, si je cherche aujourd'hui, il commen&#231;ait d'avoir d&#233;j&#224; sa teinte unique de f&#234;te de France, des cadeaux et de sapins d'Europe. L&#224; le jour de Natale, le No&#235;l des Italiens, s'&#233;tait comme de lui-m&#234;me estomp&#233; chez nous sur la base militaire, s'il me laisse la tra&#238;n&#233;e seule dans l'esprit encore de la sorte de maquette merveilleuse et immense de la naissance du Gesu bambino des cr&#232;ches, que je n'allais plus voir avec ma grand-m&#232;re, &#224; la M&#233;dina, dans la vieille &#233;glise Santa-Croce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait une cr&#232;che aussi dans ces No&#235;ls nouveaux d'Al-Aouina et de notre retranchement, mais elle &#233;tait petite, faisait une sorte de jouet de plus, de d&#233;coration, s'ins&#233;rait dans un univers des pr&#233;paratifs. Et elle avait perdu le plan des songes, cette sensation de monde sacr&#233; apparaissant, de beaut&#233; des croyances et des formes se m&#234;lant, de r&#233;el et de superstitions dans le souffle aim&#233; de ma grand-m&#232;re pr&#232;s de moi. Mais elle continuait de pr&#233;server parfois, &#231;&#224; et l&#224; dans un personnage, dans une lumi&#232;re, quelque impression fugitive d'Arabie, d'un d&#233;tail d'&#233;choppe bariol&#233;e ou d'enseigne de la cit&#233; de Tunis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re avait sorti les bo&#238;tes de carton, avec les sujets soigneusement envelopp&#233;s, et peu avant No&#235;l la cr&#232;che avait ainsi la forme de minuties retrouv&#233;es, un univers d'agencement, de construction dentel&#233;e, lumineuse, infinie qui se surajoutait &#224; une table &#233;tincelante des grands jours, des assiettes aux bordures dor&#233;es, des vases clairs enfin, effil&#233;s, comme aux pr&#233;cieux bouquets aussi des serviettes damass&#233;es, sur un amoncellement des verres l'un contre l'autre, en petites formes naissantes de panaches et de gerbes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les bo&#238;tes de carton contenaient les boules de No&#235;l, une longue guirlande aux multiples ampoules de couleurs, et tous les personnages de la cr&#232;che extraits de leur &#233;crin de paille. Un fort papier marron, mouchet&#233; de taches de vert sombre, formait la niche d'une petite grotte que mon p&#232;re posait sur un gu&#233;ridon de bois cir&#233;. Et il fixait derri&#232;re, comme un vaste d&#233;cor qui f&#251;t celui d'un immuable No&#235;l, de grandes images sur un carton rigide, sc&#232;nes lisses et en couleurs de sapins enneig&#233;s d'Autriche, des Alpes, maintenues contre le bas du mur derri&#232;re la cr&#232;che par quelques poids invisibles et perdus entre les petits personnages align&#233;s. Il semblait alors que la masse verte et que les silhouettes de papier glac&#233; des sapins, parfois un vallon enneig&#233;, faisaient un monde vaste qui veillait sur la grotte, ajoutaient &#224; la belle &#233;tranget&#233; de No&#235;l sur le bois sombre du petit gu&#233;ridon, tandis qu'au loin dans le soir le vent et les flots battaient dehors sur la baie de Carthage.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_14885 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/5_boules.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH375/5_boules-fa88b.jpg?1590958212' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Certains des petits personnages de pl&#226;tre peint semblaient recouverts d'une sorte de feutre, imitant le pelage ou des v&#234;tements parfois. Au centre, devant la grotte, un petit cercle dor&#233; et vide de carton scintillait, ainsi que le support dor&#233; et brillant des g&#226;teaux expos&#233;s aux vitrines des glaciers sur la grande avenue de Tunis. Soleil, cercle dor&#233; de friandise absente, on m'expliquait qu'il &#233;tait r&#233;serv&#233; au personnage de J&#233;sus que l'on y placerait seulement au matin de No&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout autour de ce cercle d'attente et de vide, ainsi que sur des rayons invisibles, sym&#233;triques, vers le fond en arri&#232;re se tenaient le b&#339;uf d'un c&#244;t&#233; au beige velout&#233;, et l'&#226;ne de l'autre, au pelage gris mat. Et l'impression que j'avais, de ces habitants immobiles dans le fond de la grotte, &#233;tait une haleine animale, d&#233;pos&#233;e sous le papier, donnant corps au silence, &#224; un sentiment de souffle retenu et humide qui constituait pour moi le fond obscur des grottes, des souterrains, des d&#233;dales enfin et des passages sous la cath&#233;drale Saint-Vincent-de-Paul jusqu'&#224; la M&#233;dina.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cr&#232;che &#233;tait &#233;teinte, puis s'allumait, car mon p&#232;re l'&#233;clairait de la guirlande &#233;lectrique, et il me reste l'ing&#233;niosit&#233; un peu grave de cette installation dans l'&#233;vocation de dangers de toucher au &#171; courant &#233;lectrique &#187;, ainsi que dans ce nom moderne, tout carapac&#233; d'une autorit&#233; naissante, de &#171; transformateur &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re avait pratiqu&#233; m&#234;me une petite &#233;chancrure dans le papier du plus profond de la grotte, et lorsque tout s'allumait le soir, que tous les personnages et les bords surcharg&#233;s du petit gu&#233;ridon avec ses troph&#233;es de verres iris&#233;s, de coquillages, de roses des sables et de boules de No&#235;l, se trouvaient illumin&#233;s des petites ampoules de couleurs de la longue guirlande, toute la cr&#232;che se trouvait &#233;clair&#233;e, et depuis le fond de sa grotte de papier se faisait une lumi&#232;re bleu p&#226;le. Bu&#233;e de nuit, ciel miniature de sujets de No&#235;l, tandis que &#171; dehors &#187;, devant la grotte sur le petit gu&#233;ridon, les couleurs de la guirlande allum&#233;e demeuraient douces et fixes. Du rouge tr&#232;s p&#226;le, du jaune, du vert, de l'orange parsemaient ainsi l'ensemble de la cr&#232;che, figeaient les petits personnages d'une sorte d'arr&#234;t parfait, d'une vie silencieuse et douce, fragile et belle, surprise un instant dans ses couleurs diffuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sujets de No&#235;l se d&#233;ployaient devant l'entr&#233;e de la grotte, drap&#233;s, agenouill&#233;s parfois, les mains crois&#233;es sur la poitrine, avec Marie, la m&#232;re de J&#233;sus d'un c&#244;t&#233;, et de l'autre la petite statuette de pl&#226;tre peint de Joseph, le tr&#232;s &#233;trange nourricier, et dont le titre de &#171; charpentier &#187; semblait &#233;difier &#224; lui seul un myst&#232;re et un monde. Tous deux se tenaient, fixes, autour du centre dense et vide du personnage absent, du nouveau-n&#233;, foyer de No&#235;l combl&#233; d&#233;j&#224; et connu de tous, flottant dans sa sorte de nu&#233;e des r&#233;cits comme dans l'infinie justesse et l'infinie architecture du papier-grotte de la cr&#232;che agenc&#233;e par mon p&#232;re, dans la r&#233;partition savante enfin de tous les personnages attendant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur un c&#244;t&#233;, presque sur le bord du gu&#233;ridon, se tenaient trois personnages dans une ligne unique, bariol&#233;s de couleurs. Les rois mages apportaient des offrandes, des tr&#233;sors, et le premier &#233;tait agenouill&#233;, pr&#233;sentant un petit coffret qui figurait une sorte d'&#233;crin, et qui e&#251;t contenu pour moi jusqu'au myst&#232;re enferm&#233; et enclos de la sonorit&#233;, longue, comme savour&#233;e et mang&#233;e, de leur beau nom de mages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car peu avant No&#235;l, lors d'un go&#251;ter avec d'autres enfants, la femme du colonel avait expliqu&#233; que le nom des &#171; rois mages &#187; venait de la Perse, et qui &#233;tait pour moi celle des g&#233;nies et des Mille et une nuits. Si j'ignorais tout d'une chronologie des choses, leurs charmes d&#233;sordonn&#233;s au contraire se juxtaposaient en un charme plus dense, et qui faisait des Rois Mages des proches d'Aladin ou d'un Sindbad marin, tel Ulysse d&#233;rivant sur les mers. Et si j'avais compris (mais le pouvais-je seulement), que ce m&#234;me nom de mages &#233;tait celui de magiciens, il m'e&#251;t plong&#233; encore en des naufrages vastes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; C'est le nom de Mazda chez les Perses ! comme celui des piles, avait-elle r&#233;p&#233;t&#233; en riant, c'est le nom de la lumi&#232;re !&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_14875 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tk-21.com/IMG/jpg/4_mazda.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH333/4_mazda-de535.jpg?1772188473' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et dans ce trouble, certes d'un monde pratique et qui f&#251;t celui des enseignes et des publicit&#233;s en ces ann&#233;es des colonies &#224; Tunis, la mati&#232;re moderne des piles tout &#224; coup prenait son assise et son origine dans un autre univers que celui de ces &#171; lampes de poche &#187;, neuves, hautes et plates, laqu&#233;es de couleurs vives, que les marchands arabes vendaient aux &#233;tals des camions comme dans les boutiques quitt&#233;es de Tunis. Alors les piles, les lumi&#232;res, la guirlande allum&#233;e de la cr&#232;che, les rois mages d'orient, les petits personnages par&#233;s de couleurs et d'offrandes devant la petite grotte de papier, dotaient pour moi la cr&#232;che de trou&#233;es particuli&#232;res de lumi&#232;res nouvelles, de fabuleux voyages et d'un orient de Perse, mais avec l'ing&#233;niosit&#233; si concr&#232;te &#224; port&#233;e, le beau volume de m&#233;tal color&#233;, des lampes de poche accroch&#233;es &#224; l'&#233;tal du camion et qui prenaient leur part d'orient, se surajoutaient &#224; de tr&#232;s myst&#233;rieuses et tr&#232;s insoup&#231;onn&#233;es offrandes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les petits personnages align&#233;s des rois mages flamboyaient ainsi dans mon imagination, &#224; moiti&#233; princes, par&#233;s de morceaux de velours et des losanges de tapis d'Arabie, &#224; moiti&#233; silhouettes furtives entrevues et se fondant dans la M&#233;dina disparue. Esprits malins, bons et mauvais g&#233;nies, personnages des r&#233;cits et des illustrations, dessins, figures exorbit&#233;es de jeux de cartes et des bo&#238;tes en couleurs du Nain Jaune, parfois formes d&#233;brid&#233;es et folies des mati&#232;res de la nuit, des orages, des terreurs et des songes, les petits personnages se tenaient align&#233;s devant la cr&#232;che, fixes et lanc&#233;ol&#233;s des myst&#232;res de leurs pays lointains, de contr&#233;es sans fin travers&#233;es, d'ors, de parures et des nuits &#233;toil&#233;es. Et il n'&#233;tait dans leur sillage que de belles formes d'orient, ainsi que dans leur file, et comme les surplombant de sa hauteur, un chameau se dressant, l&#233;g&#232;rement velu, charg&#233; de coffres pr&#233;cieux et de parures, avait un pelage duveteux coll&#233; sur le pl&#226;tre comme celui du b&#339;uf et de l'&#226;ne, mais qui pour moi devenait plus feutr&#233;, comme d'une autre nature, par le d&#233;p&#244;t de poudres du d&#233;sert, de chemins parcourus pour des cadeaux port&#233;s, depuis une Perse lointaine et par tous les voyages accomplis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;routes d'orient vinrent cependant des cadeaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je songe &#224; pr&#233;sent, qu'outre l'occasion d'un No&#235;l qui pour la premi&#232;re fois ne f&#251;t plus exactement un jouet, il y avait pour ma m&#232;re la pr&#233;vision du froid en France, et l'id&#233;e d'un rapatriement proche. Ainsi on m'offrirait cette ann&#233;e-l&#224; des v&#234;tements de &#171; velours bouffant &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ignorais ce qu'&#233;tait le velours d'un v&#234;tement, et je n'en gardais que l'impression scintillante d'un tapis de jadis, &#224; Tunis, au-dessus de mon lit. Le mot de bouffant, dont je ne comprenais pas exactement le sens, accol&#233; &#224; celui de velours, donnait &#224; l'ensemble une sorte d'une bouff&#233;e d'air se mouvant d'un unique tenant. Et je ne doutai pas alors que le velours bouffant serait le plus somptueux des cadeaux, une sorte de somptueux d&#233;guisement, la parure et le v&#234;tement du prince en turban sur le tapis arabe dans la nuit &#233;toil&#233;e. Tournoyant, irr&#233;el et cependant promis, le velours bouffant &#233;tait une r&#233;compense des songes, tiss&#233; de la mati&#232;re des &#233;toiles des Mages, des r&#233;cits, des l&#233;gendes, des chevauch&#233;es d'Arabie dans la nuit au milieu des losanges du tapis arabe &#224; Tunis au-dessus de mon lit. L'expression en secr&#233;tait elle-m&#234;me dans mon esprit les beaux reflets moir&#233;s, des miroitements comme sur le devant de la petite grotte de papier avec la file des rois mages semblant m'attendre, m'inclinant &#224; emprunter ces parures et ces gestes d'orient.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_14887 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH500/7_nain-41963.jpg?1772188473' width='500' height='500' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le charme de ces mots enchanteurs s'&#233;tendit sur des semaines peut-&#234;tre, car d&#232;s d&#233;but d&#233;cembre, j'avais accompagn&#233; mes parents pour l'une de nos rares sorties &#224; Tunis, et &#233;tions all&#233;s chez Monsieur Spiteri, le tailleur de la Porte de France. Les pi&#232;ces de l'appartement, sans boutique ni &#233;choppe et en haut d'un long escalier, demeurent un peu sombres dans mon souvenir, travers&#233;es cependant comme par des couloirs obliques de lumi&#232;re, de d&#233;coupes de tissus fins, doux ou rugueux, effrang&#233;s, avec des fils &#233;pars tomb&#233;s au sol comme des bords de buvard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je respirais les parfums des rouleaux d'&#233;toffe et de draps liss&#233;s, odorants de neuf, moelleux, ou soyeux ou l&#233;gers, et les &#233;pais cylindres des tissus roul&#233;s s'entassaient sur les boiseries claires, pr&#232;s du rayon de soleil d'une fen&#234;tre sur la grande avenue. Monsieur Spiteri, avec un m&#232;tre de tissu serpentant bient&#244;t dans ses mains, elles-m&#234;mes devenant de vives et tr&#232;s fluides abeilles flottantes, dans les odeurs du neuf et de l'appr&#234;t, prenait en r&#233;alit&#233; mes mesures. Il nous raccompagna &#224; sa porte dans ce flottement soyeux des sourires, des amabilit&#233;s silencieuses et des tissus, et nous redescend&#238;mes. Tout mon &#234;tre d'enfant qu&#234;tait encore, sans les trouver, descendant l'escalier, l'envo&#251;tement, l'apparition du velours des v&#234;tements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le matin de No&#235;l arriva. Dans ma chambre, sur le rebord de mes draps, je tenais des sujets de chocolat que ma m&#232;re venait de m'apporter au lit, emmaillot&#233;s du papier argent&#233; d'un p&#226;tissier de Tunis, avec un p&#232;re No&#235;l en sucre par&#233; de feutre rouge. Mes doigts faisaient crisser doucement les papiers brillants, glac&#233;es et pr&#233;cieuses feuilles de miroirs froiss&#233;s qui d&#233;tenaient la mati&#232;re du chocolat et la sensation tout enti&#232;re de No&#235;l. Puis je descendis et, dans le bonheur du petit d&#233;jeuner, des odeurs du caf&#233;, de la douce qui&#233;tude du jour lumineux dehors contre les vitres, ce fut l'instant du cadeau. Je d&#233;pliai le paquet, d&#233;fis les rubans puis les papiers de couleur des bo&#238;tes de carton qui contenaient, je le savais, les v&#234;tements de velours bouffant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regardai avec surprise un pantalon beige. Des c&#244;tes droites, de haut en bas, faisaient des sur&#233;paisseurs r&#233;guli&#232;res et fines dans le tissu, d&#233;passaient, douces et soyeuses sous mes doigts, odorantes de neuf. C'&#233;tait si &#233;trange et si simple. Je regardai les v&#234;tements, faits des tissus taill&#233;s dans un rouleau, dans un des lourds cylindres dont j'avais respir&#233; les senteurs chez Monsieur Spiteri, mais comme tomb&#233;s, d&#233;chus en de si infimes morceaux de v&#234;tements &#224; ma taille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'odeur de neuf et de tissu se d&#233;ploya des trois bo&#238;tes. Un plaisir de v&#234;tements sous mes doigts glissait comme de l'air fluide et parfum&#233; sur les surfaces &#233;paisses et beiges de ce qui &#233;tait ainsi du velours, sentait bon contre moi dans le matin de No&#235;l. Cette nouvelle odeur s'enserrait dans celle de la maison et des f&#234;tes. Je me revois debout. J'essaie le pantalon, la veste. Le &#171; velours bouffant &#187; cependant s'&#233;tire, s'&#233;ploie dans le souvenir seul et p&#226;le des couleurs du tapis arabe au-dessus de mon lit tandis que, pr&#232;s de moi, tous me sourient et m'embrassent. Il y a des oncles, des tantes, mes grands-parents. Les voix s'entrem&#234;lent, ont le beau tumulte rassurant qui borde toutes les vies. Un impossible et disparu velours bouffant, comme dans les mesures chez le tailleur, continue de flotter sans mati&#232;re, passe un instant dans les rires, sur les visages heureux, rayonnants, retrouv&#233;s dans le bonheur d'un midi &#233;clatant, absorbant l'ombre enfin de toutes les mauvaises gr&#226;ces. Ce n'est pas de la tristesse, dans ce sens apr&#232;s coup que l'on donne &#224; des sensations plus pr&#233;cises d'enfance. C'est &#224; pr&#233;sent que tout cela revient, et que je peux le voir. Il n'y avait pas alors de retard dans l'esprit ni les choses, seule la tension et seul le flux de la vie qui venait et changeait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les femmes de la famille sont heureuses, rient, et les regards brillent comme de se retrouver et chaque fois de rire et de pleurer ensemble. Tout l'air est gorg&#233; du seul et tr&#232;s profond No&#235;l de ces joies. On rit, on s'embrasse, on me prend la main et je fais &#224; nouveau plusieurs tours sur moi-m&#234;me pour me montrer habill&#233;. C'est une lente surprise, elle n'a pas lieu exactement dans la nature ni dans l'air, mais dans une sorte d'&#233;ternelle assembl&#233;e heureuse, comme si l'occasion d'une splendeur r&#234;v&#233;e &#233;tait toujours pass&#233;e, qu'elle a disparu, ne s'est jamais pr&#233;sent&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les magies d'orient sont demeur&#233;es dehors, de l'autre c&#244;t&#233; des fen&#234;tres dans la belle lumi&#232;re des plateaux au-dessous de Carthage, dans les r&#233;cits et les songes, dans l'image du tapis de velours au-dessus de mon lit, et o&#249; un prince arabe &#233;ternellement dessin&#233; est v&#234;tu du velours comme de la substance tournoyante de la sc&#232;ne elle-m&#234;me. La femme qu'il enl&#232;ve est par&#233;e aussi de scintillants miroitements de velours, d'Arabie, d'un orient bord&#233; de nuit &#233;toil&#233;e et comme du galop des chevaux. Au loin un trait jaune p&#226;le figure une cit&#233; quitt&#233;e, et la lune, dans la courbe du croissant d'un drapeau ou celle d'un cimeterre lev&#233;, semble veiller sur cette ville endormie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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