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	<title>TK-21 </title>
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	<description>TK-21 suit les nouvelles formes que prend le conflit entre mots et images. TK-21 d&#233;crypte la r&#233;alit&#233;, les ombres, les croyances. Images, appareils, soci&#233;t&#233;, cerveau, ville sont ses cinq vecteurs d'analyse.</description>
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		<title>Le devenir des ph&#233;nom&#232;nes </title>
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		<dc:creator>Emanuele Clarizio</dc:creator>


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		<description>&lt;p&gt;Ce texte a &#233;t&#233; l'objet d'une communication orale lors des Rencontre de la Pommerie du 2-9 juin 2015, consacr&#233;es au th&#232;me &#171; Sauver les ph&#233;nom&#232;nes &#187;.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/Appareil" rel="directory"&gt;Appareil&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tk-21.com/conference" rel="tag"&gt;conf&#233;rence &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/Appareil-35" rel="tag"&gt;Appareil&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/environnement" rel="tag"&gt;environnement&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tk-21.com/gestes" rel="tag"&gt;gestes&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L150xH95/arton738-df5e7.jpg?1772299013' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='95' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce texte a &#233;t&#233; l'objet d'une communication orale lors des Rencontre de la Pommerie du 2-9 juin 2015, consacr&#233;es au th&#232;me &#171; Sauver les ph&#233;nom&#232;nes &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_6471 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH333/4-16-73c12.jpg?1772189532' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;D'abord, je voudrais expliquer en quelques mots le sens du choix du th&#232;me que je vais affronter aujourd'hui, c'est-&#224;-dire &lt;i&gt;le devenir des ph&#233;nom&#232;nes et la temporalit&#233; de l'objet technique&lt;/i&gt;. Dans un certain sens, il peut appara&#238;tre un peu provocatoire de parler de l'objet technique, lorsqu'on est invit&#233; non pas &#224; un colloque d'ing&#233;nieurs, mais justement &#224; des journ&#233;es de r&#233;flexion qui appellent &#224; mettre en cause la rationalit&#233; technique qui semble d&#233;sormais gouverner tous les moments de nos vies. Il s'agirait surtout, pendant ces journ&#233;es, d'inciter &#224; &#171; penser autrement &#187;, comme disait Foucault, c'est-&#224;-dire &#224; penser au-del&#224; ou en dehors des sch&#232;mes de pens&#233;e dans lesquels nous sommes, tous, d&#233;j&#224; toujours embrouill&#233;s. Par rapport aux th&#233;matiques &#233;cologiques, ou au sens large aux th&#233;matiques d'une pens&#233;e qui s'interroge sur les rapport entre les techniques et la vie, cela veut dire penser en dehors d'une rationalit&#233; utilitariste, penser au-del&#224; d'une rationalit&#233; instrumentale, qui nous fait croire que chaque probl&#232;me peut avoir une solution technocratique, que nous sommes, comme le voulait Descartes, &#171; ma&#238;tres et possesseurs de la Nature &#187; gr&#226;ce &#224; la technique, et que nous avons donc &#224; chaque fois les moyens de nous en sortir, &#224; travers la soumission du chaos naturel &#224; l'ordre des finalit&#233;s que nous-m&#234;mes avons choisi &#234;tre les bonnes et les justes. Pourtant, je pense que toute la difficult&#233; intrins&#232;que &#224; cette mani&#232;re de &#171; penser autrement &#187; consiste dans le fait qu'il faut proc&#233;der &#224; une probl&#233;matisation radicale. On ne peut pas, &#224; mon avis, prendre un parti pris contre le d&#233;veloppement technique en tant que tel, puisque cela signifierait s'&#233;loigner du monde ; je pense au contraire qu'une pens&#233;e de la technique est n&#233;cessaire pour comprendre notre pr&#233;sent. Il s'agit pr&#233;cis&#233;ment d'un enjeu qui est &#224; la fois th&#233;orique et politique, et qui consiste en gros &#224; dire que pour changer la r&#233;alit&#233;, il faut partir de la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me, avec ses difficult&#233;s et ses contradictions, et non pas d'une utopie qui serait seulement dans notre t&#234;te. Cela implique &#233;videmment une posture qui ne soit pas normative envers le r&#233;el, parce que on ne part pas d'une v&#233;rit&#233; acquise pour construire un mod&#232;le abstrait, mais on part plut&#244;t d'un probl&#232;me, ou d'une s&#233;rie de probl&#232;mes, en essayant de les d&#233;passer avec les moyens dont nous disposons.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6593 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L324xH400/2-k-82a51.jpg?1509805751' width='324' height='400' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, toute la question est alors d'arriver &#224; bien saisir le probl&#232;me et &#224; le d&#233;finir. Comme vous le savez, souvent le r&#244;le du philosophe a &#233;t&#233; celui d'indiquer les &#171; vrais &#187; probl&#232;mes et de d&#233;construire les &#171; faux &#187; probl&#232;mes. Ainsi Kant avait pens&#233; la philosophie critique, comme une mani&#232;re de d&#233;passer certaines antinomies inh&#233;rentes &#224; la pens&#233;e : par rapport au probl&#232;me de la vie, par exemple, il se demandait dans la troisi&#232;me Critique &#8211; &lt;i&gt;Critique du jugement&lt;/i&gt; &#8211; comment il est possible qu'il y ait des ph&#233;nom&#232;nes naturels qui ne sont pas compr&#233;hensibles en recourant exclusivement aux lois de la physique, alors que nous savons que dans le monde tout ph&#233;nom&#232;ne doit &#234;tre explicable seulement par le biais des lois physiques. La solution &#233;tait de dire qu'entre le domaine de la libert&#233; et celui de la n&#233;cessit&#233;, il y a en fait un troisi&#232;me domaine, un domaine interm&#233;diaire, qui est celui de la vie, dans lequel il y a une sorte de finalit&#233; ind&#233;finie, qui est la finalit&#233; interne des &#234;tres naturels. Celle-ci a &#233;t&#233; la solution kantienne pour d&#233;passer le faux probl&#232;me d'une apparente destination ultime de l'ordre naturel. Aussi Bergson, en r&#233;fl&#233;chissant &#224; la vie, s'&#233;tait pos&#233; la question du statut des &#171; faux probl&#232;mes &#187; en philosophie. Par exemple, il avait parl&#233; du &#171; faux probl&#232;me du n&#233;ant &#187; : quand on se demande si le n&#233;ant peut exister, on s'appuie sur un concept spatialis&#233; du r&#233;el, alors qu'en v&#233;rit&#233; le r&#233;el est dur&#233;e et devenir. Si on pense le r&#233;el comme un devenir, comme une progression vitale ind&#233;finie, l'id&#233;e de n&#233;ant ne peut pas trouver sa place, sauf que comme une id&#233;e en plus, qui s'ajoute au r&#233;el d&#233;j&#224; donn&#233;. Voil&#224; donc que celui de l'existence du n&#233;ant est un faux probl&#232;me : s'il existe, il a une r&#233;alit&#233; positive et il est donc quelque chose. Comme vous voyez, dans les deux cas que j'ai cit&#233;, celui kantien de la connaissance de la vie et celui bergsonien du n&#233;ant, le faux probl&#232;me tient surtout au fait de ne pas reconnaitre le dynamisme et la spontan&#233;it&#233; intrins&#232;ques &#224; la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6472 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH315/6-11-17526.jpg?1772189532' width='500' height='315' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pour ma part, je voudrais montrer qu'aussi le probl&#232;me de la technique est un faux probl&#232;me de cette sorte, du moins dans les termes dans lesquels il est le plus souvent pos&#233;. Pour dessiner cette perspective, je vais d'abord m'appuyer sur certaines r&#233;flexions de Georges Canguilhem, dont la plupart des travaux visent &#224; d&#233;crire et comprendre les sp&#233;cificit&#233;s de la vie, et qui ne peut donc pas &#234;tre cens&#233; &#234;tre un technophile ou un &#171; collaborationniste &#187; de la pens&#233;e technocratique. Dans une conf&#233;rence qui est vraiment consacr&#233;e &#224; l'&#233;claircissement des relations entre la technique et la vie, intitul&#233;e &#171; La question de l'&#233;cologie &#187; [1973], Canguilhem pose la question de la technique dans les termes suivants, avec un d&#233;tournement qui montre exactement le statut de &#171; faux probl&#232;me &#187; de plusieurs discours sur la technique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Le discours lib&#233;ral et le contre-discours anticapitaliste ne mettent pas en question une conception de la technique, h&#233;rit&#233;e du Si&#232;cle des Lumi&#232;res, selon laquelle la technique est l'application directe ou indirecte des acquisitions th&#233;oriques de la science. Dans cette optique, on doit pr&#234;ter &#224; la technique la possibilit&#233; de progr&#232;s ind&#233;fini qu'on accorde &#224; la science. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Canguilhem, &#224; la base d'une certaine conception de la technique, il y a un discours &#224; la fois anthropologique et politique, qui est le discours lib&#233;ral, dont les pr&#233;suppos&#233;s philosophiques ont &#233;t&#233; pos&#233;s par l'Illuminisme. Pourquoi je dis &#224; la fois anthropologique et politique ? Parce que d&#232;s que, d'un point de vue anthropologique, on postule la souverainet&#233; du sujet rationnel sur la r&#233;alit&#233; et sur la nature, on ne peut pas s'emp&#234;cher de penser la technique comme un instrument dont l'homme se sert pour agir sur le r&#233;el, et plus pr&#233;cis&#233;ment d'un instrument issu d'une connaissance scientifique de la nature, par laquelle l'homme est capable de la ma&#238;triser. Du coup, cela a des implications politiques dans la mesure o&#249; on croit que la technique ne pose pas probl&#232;me en soi, mais c'est seulement l'usage qui pose probl&#232;me, puisqu'on peut faire un usage bon ou mauvais de la technique. La question de la technique se r&#233;duit ainsi &#224; une question individuelle, selon une accentuation excessive, typique de l'id&#233;ologie lib&#233;rale, du r&#244;le du libre arbitre. En plus, faire de la technique un corollaire de la science, signifie affirmer une foi aveugle dans le progr&#232;s, comme si, au fur et &#224; mesure que nous perfectionnons notre connaissance de la nature et du monde, nous pourrions &#233;laborer des techniques de plus en plus pr&#233;cises et donc &#171; bonnes &#187;. Dans cette vision anthropocentrique, qui est tr&#232;s r&#233;pandue d'ailleurs dans le sens commun et qui, selon Canguilhem, est h&#233;rit&#233;e des Lumi&#232;res, il y a en effet deux erreurs de perspective &#224; mon avis.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6473 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH459/7-13-f6696.jpg?1772189532' width='500' height='459' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re est celle de consid&#233;rer la Nature comme quelque chose d'enti&#232;rement ma&#238;trisable, ce qui n'est pas &#233;vident si on pense que la vie et le vivant sont, dans un certain sens, ce par quoi la nature exc&#232;de les lois de la physique, en se soustrayant &#224; une compr&#233;hension purement m&#233;canique. La vie, c'est justement l'impr&#233;visible, ce qui par sa d&#233;finition m&#234;me n'est pas ma&#238;trisable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me faute est de penser que la technique est un instrument neutre dans les mains de l'homme, qui peut le diriger vers des fins multiples. Le premier pas &#224; franchir pour une &#233;pist&#233;mologie correcte de la technique consiste donc d'abord &#224; destituer l'homme de sa place privil&#233;gi&#233;e dans l'ordre naturel, en en faisant un &#234;tre vivant parmi les autres, un &#234;tre qui est dans la vie d'une mani&#232;re immanente et non pas qui d&#233;tient la vie comme une propri&#233;t&#233;. Le deuxi&#232;me est de consid&#233;rer la technique comme une activit&#233; de la vie et non pas comme une pratique que l'homme tourne contre la vie. Comme le dit Canguilhem dans le m&#234;me passage que j'ai cit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; On doit consid&#233;rer la technique non seulement comme un effet de la science &#8211; ce qu'elle est aussi, incontestablement, dans l'histoire des soci&#233;t&#233;s dites d&#233;velopp&#233;es &#8211; mais d'abord comme un fait de la vie, lorsque, dans son &#233;volution, la vie est parvenue &#224; produire un animal dont l'action sur le milieu s'exerce par la main, l'outil et le langage. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie et la technique sont deux ordres de r&#233;alit&#233; qui exc&#232;dent et pr&#233;c&#232;dent l'ordre de r&#233;alit&#233; humaine, en mettant en crise la centralit&#233; et la souverainet&#233; de l'homme sur la nature ; elles ne sont pas &#224; disposition de l'homme, comme si la vie &#233;tait une mati&#232;re homog&#232;ne et la technique &#233;tait l'instrument pour la manipuler ; elles se situent en quelque mani&#232;re en de&#231;&#224; ou au del&#224; de la rationalit&#233; humaine. Par ces r&#233;flexions, Canguilhem s'ins&#232;re dans le sillage du vitalisme de Bergson, en affirmant que l'intelligence et la technique &#8211; c'est-&#224;-dire les facult&#233;s qui font de l'homme ce qu'il est &#8211; d&#233;coulent de la vie, de l'interaction entre le vivant et son milieu. Pour Bergson, la vie est une cr&#233;ation continue de formes nouvelles, et la technique est un prolongement de cette activit&#233; fondamentale de la vie par l'homme. C'est pour cela que, selon Bergson, il ne faudrait pas d&#233;finir notre esp&#232;ce comme Homo Sapiens, mais comme Homo Faber. L'homme alors ne serait autre chose que l'issue de cette relation pratique entre le vivant et le milieu, il n'est pas une instance premi&#232;re, mais il est le r&#233;sultat d'une relation qui lui est ant&#233;rieure, et cela d'un point de vue ontog&#233;n&#233;tique aussi bien que philosophique. Par cons&#233;quent, la philosophie doit envisager l'homme comme une r&#233;alit&#233; seconde et non pas comme le centre d'&#233;manation de toute rationalit&#233; et de toute normativit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, quand Canguilhem dit que l'homme est &#171; un animal dont l'action sur le milieu s'exerce par &lt;i&gt;la main, l'outil et le langage&lt;/i&gt; &#187;, il faut aussi entendre l'&#233;cho des th&#232;ses du pal&#233;ontologue Andr&#233; Leroi-Gourhan, qui dans son livre intitul&#233; &lt;i&gt;Le geste et la parole&lt;/i&gt; &#233;crivait que &#171; station debout, face courte, main libre pendant la locomotion et possession d'outils amovibles sont vraiment les crit&#232;res fondamentaux de l'humanit&#233; &#187;. En montrant que la face courte permet le d&#233;veloppement du langage, et que la station debout permet de lib&#233;rer la main pour l'utilisation d'outils techniques, Leroi-Gourhan installe finalement l'&#233;volution technique &#224; l'int&#233;rieur de l'&#233;volution biologique, en m&#234;me temps qu'il fait co&#239;ncider l'apparition de l'homme avec celle de la technique, l'anthropogen&#232;se avec la technogen&#232;se. L'homme et l'outil ont pour lui &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me date de naissance, ainsi qu'une m&#232;re commune, qui est la vie. C'est pour cela que Leroi-Gourhan &#233;crit qu'il faudrait entreprendre une &#171; v&#233;ritable biologie de la technologie &#187;, puisque la vie serait, comme le dit Bernard Stiegler, la continuation de la vie par d'autre moyens.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6594 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH329/9-p-4e8a9.jpg?1772189532' width='500' height='329' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est donc &#224; la fois en continuit&#233; et en discontinuit&#233; avec une certaine pens&#233;e vitaliste de la technique que je voudrais situer les id&#233;es suivantes sur la temporalit&#233; des objets techniques, que je d&#233;velopperai en relation &#224; la philosophie de Gilbert Simondon. Simondon se situe &#233;galement dans cette tradition qui passe par Bergson, Leroi-Gourhan et Canguilhem, sauf qu'il serait un peu plus difficile de d&#233;finir sa position comme vitaliste. Il vise &#233;galement une &#233;cologie entre la vie et la technique, mais il ne le fait pas &#224; partir d'une perspective ouvertement vitaliste, c'est-&#224;-dire en installant la technique dans la vie comme un prolongement, il le fait plut&#244;t &#224; partir d'un d&#233;calage conceptuel par rapport au vitalisme : ce qui est premier pour lui, ce n'est pas la vie mais plut&#244;t le devenir. La perspective du devenir est vraiment le point de vue de Simondon sur la r&#233;alit&#233;. Ce d&#233;placement implique l'assomption d'une approche qui est moins ontologisante et plus ph&#233;nom&#233;nologique de celle de Bergson, puisque pour Simondon il est moins important d'&#233;noncer une th&#232;se sur la constitution ontologique du r&#233;el que de mettre en place un savoir capable de saisir les ph&#233;nom&#232;nes en tant que tels. C'est pour cela que j'ai choisi comme intitul&#233; de mon intervention &#171; Le devenir des ph&#233;nom&#232;nes &#187;, parce qu'&#234;tre un ph&#233;nom&#232;ne, pour Simondon, signifie essentiellement &#234;tre soumis au devenir, ou plut&#244;t amorcer un devenir. D'ailleurs, quand on m'a communiqu&#233; la th&#233;matique g&#233;n&#233;rale des Rencontres de La Pommerie de cette ann&#233;e, qui est &#171; Sauver les Ph&#233;nom&#232;nes &#187;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par le fait que &#171; sauver les ph&#233;nom&#232;nes &#187; est aussi une phrase utilis&#233;e par Simondon dans son cours r&#233;cemment publi&#233; sur &#171; Imagination et invention &#187;. Cependant, on m'a dit que l'intitul&#233; des journ&#233;es n'avait pas &#233;t&#233; tir&#233; de ce texte, ce qui m'a sembl&#233; &#234;tre une raison de plus pour discuter la pens&#233;e de Simondon ici. Simondon utilise cette phrase &#8211; sauver les ph&#233;nom&#232;nes &#8211; en se r&#233;f&#233;rant aux images, ou plus pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce qu'il appelle les images-objets (par le fait que les images ont pour lui une relative autonomie par rapport au sujet). C'est exactement dans la mesure o&#249; les images ne sont pas des simples entit&#233;s mentales, mais des individualit&#233;s &#224; part enti&#232;re, que l'incitation &#224; sauver les ph&#233;nom&#232;nes peut &#234;tre prise comme un principe m&#233;thodologique g&#233;n&#233;ral de cette sorte de ph&#233;nom&#233;nologie simondonienne. Voil&#224; ce qu'il dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; C'est une t&#226;che philosophique, psychologique, sociale, de &lt;i&gt;sauver les ph&#233;nom&#232;nes&lt;/i&gt; en les r&#233;installant dans le devenir, en les remettant en invention, par l'approfondissement de l'image qu'ils rec&#232;lent. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette phrase, on trouve encore une fois la t&#226;che philosophique d&#233;crite comme une sorte de d&#233;mystification des discours courants, et on trouve en outre un postulat th&#233;orique essentiel, consistant dans l'id&#233;e que, pour sauver les ph&#233;nom&#232;nes, pour les respecter en tant que tels, on pourrait dire, il faut les &#171; r&#233;installer &#187; dans le devenir. En plus, Simondon dit aussi qu'il faut &#171; remettre les ph&#233;nom&#232;nes en invention &#187;. Que veut dire cette formule un peu obscure de &#171; remettre les ph&#233;nom&#232;nes en invention &#187; ? Cela signifie &#8211; il l'expliquera dans la suite du Cours &#8211; qu'il ne faut surtout pas abstraire les ph&#233;nom&#232;nes du cycle de leur devenir, qu'il ne faut pas les r&#233;ifier et les figer dans une forme d&#233;finitive, parce que les ph&#233;nom&#232;nes sont toujours issus d'un devenir, ainsi que d'un processus relationnel avec un sujet ou une communaut&#233;. Tous les ph&#233;nom&#232;nes, les objets ainsi que les images, se concr&#233;tisent dans une relation &#224; autrui qui est toujours renouvel&#233;e et qui d&#233;pend du contexte, de la relation entre un individu et son milieu. L'invention est le moment d'&#233;mergence d'un ph&#233;nom&#232;ne comme un terme m&#233;diateur entre l'individu et le milieu.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6468 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH386/1-15-0c28f.jpg?1772189532' width='500' height='386' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Or, ce qui distingue Simondon des philosophies vitalistes est le fait que cette dimension du devenir affecte tous les ph&#233;nom&#232;nes, et non pas seulement les ph&#233;nom&#232;nes vitaux. Chaque existence est pour lui une existence relationnelle, par la fa&#231;on dont elle est toujours prise dans une relation &#224; autrui qui se d&#233;ploie dans le temps et dont l'invention est le moment culminant, le plus cr&#233;atif et impr&#233;vu. Le geste le plus important de Simondon est alors celui de repenser la technique dans le cycle du devenir, en remettant les techniques en devenir et en critiquant ainsi toute conception de la technique comme une simple application de la science. &#192; partir du point de vue du devenir et de l'invention, Simondon met en place une th&#233;orie ontog&#233;n&#233;tique du devenir qui a pour ressort la notion de probl&#232;me. L'individuation est un processus qui d&#233;coule de la rencontre d'un probl&#232;me &#224; l'int&#233;rieur de l'&#234;tre. L'invention, avec tout le processus qu'elle encha&#238;ne, est la r&#233;solution d'un probl&#232;me. Ce dernier est un postulat tr&#232;s g&#233;n&#233;ral qui est valide &#224; tout niveau de la philosophie de Simondon, &#224; partir du physique jusqu'au technique et au social. C'est pour cela qu'il met dans un certain sens hors jeu le vitalisme, tout en h&#233;ritant d'une approche qui consiste &#224; consid&#233;rer la r&#233;alit&#233; dans son devenir et non pas dans sa substantialit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie de la technique de Simondon doit &#234;tre lue comme une philosophie de l'invention, ce qui ne signifie pas une philosophie subjective. Il faut vraiment essayer de lire ensemble les deux &#339;uvres principales de Simondon, c'est-&#224;-dire &lt;i&gt;L'individuation &#224; la lumi&#232;re des notions de forme et d'information&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Du mode d'existence des objets techniques&lt;/i&gt;. &#192; premi&#232;re vue, on dirait qu'il y a une contradiction &#233;vidente entre les deux : dans un cas Simondon &#233;tudie les processus d'individuation, en choisissant une perspective relationnelle et une critique ouverte de la m&#233;taphysique de la substance ou de l'hyl&#233;morphisme, dans l'autre cas il pr&#233;f&#232;re au contraire se concentrer sur les &lt;i&gt;objets&lt;/i&gt; techniques en tant que tels, et sur leur mode d'existence. Or, je voudrais essayer de montrer aujourd'hui que non seulement il n'y a pas de contradiction entre ces deux ouvrages ou ces deux perspectives &#8211; comme chaque lecteur de Simondon sait d&#233;j&#224; &#8211; mais que la pens&#233;e de l'individuation est en quelque sorte le pr&#233;suppos&#233; de la philosophie de l'objet technique de Simondon. Il se trouve que cette philosophie de la technique abouti sur une nouvelle ontologie, puisqu'elle est l'issue d'une critique ou d'un changement de sens de certaines cat&#233;gories classiques de la m&#233;taphysique occidentale, telles celles de &#171; objet &#187; et &#171; temps &#187;, mais aussi celles de &#171; essence &#187; et &#171; existence &#187;. C'est au prix donc d'une certaine reforme de l'ontologie qu'il est possible de d&#233;passer la contradiction entre une pens&#233;e de l'individuation et une philosophie de l'objet. Derri&#232;re les technicismes du lexique technologique, il se cache en v&#233;rit&#233; une op&#233;ration philosophique qui consiste &#224; repenser l'ontologie au-del&#224; du bin&#244;me entre le dualisme des philosophies du sujet d'un c&#244;t&#233; et le monisme des philosophies de la vie de l'autre. Il s'agit d'une sorte de r&#233;forme de l'ontologie par une voie &#233;pist&#233;mologique, puisque le souci principal de Simondon est celui d'&#233;laborer une &#233;pist&#233;mologie correcte des objets techniques. L'enjeu majeur du livre sur &lt;i&gt;Le mode d'existence des objets techniques&lt;/i&gt; consiste &#224; viser les objets techniques tout en &#233;vitant le risque d'une r&#233;ification. Il s'agit d'&#233;tudier l'objet sans l'objectiver, pour ainsi dire. Pour ce faire, Simondon applique une m&#233;thode qu'il appelle &#171; g&#233;n&#233;tique &#187; et que d'ailleurs il avait d&#233;j&#224; mis au point dans le livre sur l'individuation. Si dans ce dernier il expliquait que penser l'individuation &#224; partir de l'individu d&#233;j&#224; constitu&#233; est une prise de position tout &#224; fait non justifi&#233;e, un postulat comme un autre, et qu'il fallait au contraire penser l'individu &#224; la lumi&#232;re de l'individuation, pour ce qui concerne l'objet technique il dit presque la m&#234;me chose :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Au lieu de partir de l'individualit&#233; de l'objet technique, ou m&#234;me de sa sp&#233;cificit&#233;, qui est tr&#232;s instable, pour essayer de d&#233;finir les lois de sa gen&#232;se dans le cadre de cette individualit&#233; ou de cette sp&#233;cificit&#233;, il est pr&#233;f&#233;rable de renverser le probl&#232;me : c'est &#224; partir des crit&#232;res de la gen&#232;se que l'on peut d&#233;finir l'individualit&#233; et la sp&#233;cificit&#233; de l'objet technique : l'objet technique individuel n'est pas telle ou telle chose, donn&#233;e &lt;i&gt;hic et nunc&lt;/i&gt;, mais ce dont il y a gen&#232;se. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6476 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH496/10-19-9d820.jpg?1772189532' width='500' height='496' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pour Simondon, parler de &lt;i&gt;l'objet&lt;/i&gt; ne signifie pas revenir au substantialisme ou &#224; une gnos&#233;ologie d'origine kantienne, o&#249; il y a un objet avec ses propri&#233;t&#233;s en face d'un sujet avec ses cat&#233;gories transcendantales, parce que pour lui le mode d'existence de l'objet est autonome par rapport &#224; celui du sujet. Parler d'individuation signifie donc lier l'individu &#224; une dimension temporelle, penser l'individu dans son devenir, et c'est ce que Simondon essaye de faire aussi en relation &#224; l'objet technique : comprendre l'objet technique dans le sch&#233;ma du rapport entre le temps et l'individualit&#233;. L'objet technique est une individualit&#233; &lt;i&gt;in progress&lt;/i&gt; comme il le dit lui-m&#234;me : &#171; l'objet technique un est unit&#233; de devenir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, d'une mani&#232;re tr&#232;s g&#233;n&#233;rale, on pourrait dire que c'est autour du rapport entre individualit&#233; et temporalit&#233; qu'une grande partie de la philosophie occidentale a pens&#233; l'ontologie. Cette liaison s'est souvent concr&#233;tis&#233;e dans la production d'une subjectivit&#233; forte, comme dans le cas de Kant. L'ontologie kantienne est un id&#233;alisme transcendantal, parce que le temps est l'apanage du sujet, il n'est autre chose qu'une forme a priori du sujet ; alors, si l'ontologie est l&#224; o&#249; il y a du temps, l'ontologie kantienne est forc&#233;ment un id&#233;alisme, puisque toute la r&#233;alit&#233; se d&#233;ploie dans le temps du sujet : il n'y a pas de temps en dehors du sujet, et par cons&#233;quent tout objet est un simple corr&#233;lat du sujet, l'objet n'a pas de statut autonome mais il est un ph&#233;nom&#232;ne du sujet. Au contraire, quand le temps et l'individualit&#233; sont s&#233;par&#233;s, et le temps devient la substance m&#234;me de toute la r&#233;alit&#233;, on aboutit &#224; une ontologie moniste, comme ce fut pour Bergson (cf. Worms, &lt;i&gt;Les deux sens de la vie&lt;/i&gt;, il s'agit d'une sorte de &#171; monisme dualiste &#187;, mais quand-m&#234;me un monisme). Pour lui, c'est la vie toute enti&#232;re qui co&#239;ncide avec le temps, la dur&#233;e, et l'individualit&#233; n'est qu'une forme d&#233;grad&#233;e de cette force immense : l&#224; o&#249; il y a forme, et donc individualit&#233;, il y a perte de force et ralentissement de la dur&#233;e. &#192; la limite, la mati&#232;re inorganique est un reste, presque un d&#233;chet, de l'&#233;lan cr&#233;ateur de la vie. Encore une fois, si l'ontologie est l&#224; o&#249; il y a le temps, Bergson trace une ontologie de la vie (et on pourrait soutenir &#233;galement que cette vie est une subjectivit&#233;, parce qu'elle est consciente et cr&#233;atrice, sauf que c'est une subjectivit&#233; non personnelle &#8211; donc encore une fois le temps est la propri&#233;t&#233; d'une subjectivit&#233;). Simondon se situe dans le sillage de cette tradition qui va de Kant &#224; Bergson, mais il le fait d'une mani&#232;re originale et in&#233;dite. Comme je le disais, dans &lt;i&gt;Du mode d'existence des objets techniques&lt;/i&gt; il arrive &#224; poser la question de l'ontologie par une voie &#233;pist&#233;mologique. L'originalit&#233; du geste th&#233;orique de Simondon consiste dans le fait de reconna&#238;tre une temporalit&#233; sp&#233;cifique &#224; l'objet en tant que tel. C'est dans ce sens que l'ontologie de Simondon repr&#233;sente une troisi&#232;me alternative tout &#224; fait originale aux deux grands mod&#232;les propos&#233; par Kant et Bergson, c'est-&#224;-dire les philosophies du sujet et les philosophies de la vie. Ce d&#233;placement th&#233;orique implique certaines cons&#233;quences philosophiques fondamentales :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) Premi&#232;rement, le temps n'est plus la propri&#233;t&#233; exclusive d'une subjectivit&#233; &#8211; que cette subjectivit&#233; soit entendue comme une conscience personnelle ou comme une conscience impersonnelle co&#239;ncidant avec la vie toute enti&#232;re &#8211; ; cette fois le temps a &#224; faire avec l'&lt;i&gt;objectualit&#233;&lt;/i&gt; en tant que telle. L'objet poss&#232;de ainsi une temporalit&#233; propre, qui ne lui vient ni de sa relation &#224; un sujet, ni de sa d&#233;rivation par une dur&#233;e universelle. C'est une temporalit&#233; de l'objet en tant qu'il a un mode d'existence particulier et singulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Deuxi&#232;mement, cela signifie que le temps n'est plus une unit&#233;, mais il y a autant de temporalit&#233;s que les modes d'existence des sujets et des objets. Le temps n'est plus exclusivement une forme universelle du sujet transcendantal et il n'est m&#234;me pas le temps de la vie comme conscience et comme esprit ; il y a au contraire une pluralit&#233; de rythmes, une pluralit&#233; de temporalit&#233;s autonomes li&#233;es &#224; la concr&#233;tude des individus, aux mat&#233;riaux dont ils sont fait, &#224; leur structure ainsi qu'&#224; la constitution de leur milieu associ&#233; etc. L'ontologie est d&#233;sormais une ontologie plurielle qui ne laisse aucun espoir &#224; un principe unificateur. Ni le sujet, ni la vie peuvent dor&#233;navant fournir la mesure du r&#233;el, parce que cette mesure doit venir du r&#233;el m&#234;me et doit r&#233;sulter de l'agencement des rapports qui se produisent &#224; l'int&#233;rieur du r&#233;el, parmi les diff&#233;rentes temporalit&#233;s en jeu. C'est pour cela que l'&#233;pist&#233;mologie simondonienne est une &#233;pist&#233;mologie purement analogique : la connaissance est possible non pas &#224; partir d'un principe premier, mais &#224; partir d'une analogie entre l'individuation du sujet connaissant et l'individuation de l'objet connu. La connaissance est une t&#226;che et un d&#233;fi, parce qu'il s'agit de trouver une correspondance entre des temporalit&#233;s diff&#233;rentes, elle n'est jamais garantie d'avance. Encore une fois, ce type de connaissance est quelque chose qui se situe au milieu entre l'intuition intellectuelle de Kant et l'intuition de la dur&#233;e de Bergson. Si pour Kant c'est l'objet qui doit se conformer &#224; la temporalit&#233; du sujet, et pour Bergson c'est la conscience qui doit se conformer &#224; la temporalit&#233; de la dur&#233;e, de l'&#233;lan vital, pour Simondon la connaissance est une relation entre ces deux individuations, chacune dot&#233;e d'un rythme autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) Troisi&#232;mement, si l'objectualit&#233; poss&#232;de d'apr&#232;s Simondon une temporalit&#233; propre, cela signifie aussi qu'elle a un statut ontologique autonome : la cat&#233;gorie d'objet n'est plus d&#233;sormais le corr&#233;lat de celle de sujet. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4) Quatri&#232;me cons&#233;quence : le fait que l'ontologie devient plurielle et que l'&#233;pist&#233;mologie devient purement analogique produit une sorte de perc&#233;e de ces deux dimensions dans une direction inattendue : il s'agit de l'espace du social : s'il n'y a plus un fondement pour l'ontologie et s'il n'y a plus un principe premier pour la connaissance, cela veut dire que les relations entre les diff&#233;rentes temporalit&#233;s en jeu se d&#233;finissent dans un plan de pure ext&#233;riorit&#233;, ce que Canguilhem a appel&#233; un &#171; pur syst&#232;me de rapports sans supports &#187; et qui n'est autre chose que l'&#233;mergence de la vie sociale des sujets et des objets. Reconna&#238;tre une temporalit&#233; aux objets techniques est donc un geste riche en cons&#233;quences aussi bien &#233;thiques que politiques. Nous touchons l&#224; le c&#244;t&#233; dramatique de la technique : la technique na&#238;t d'un acte d'invention qui sert &#224; r&#233;soudre un probl&#232;me, mais tout de suite elle conquiert un mode d'existence autonome, qui se d&#233;tache de la situation initiale et informe la r&#233;alit&#233; avec sa normativit&#233;, ses modes de fonctionnement et sa temporalit&#233;. Mais pour l'instant je ne vais pas me concentrer sur ces aspects, je pr&#233;f&#232;re plut&#244;t approfondir le sens de la temporalit&#233; de l'objet technique, qui d'ailleurs est ce que Simondon fait surtout dans ce livre. Tout ce qui en d&#233;coule d'un point de vue &#233;thico-politique, chacun pourra le voir avec ses yeux et on pourra en discuter apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6470 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH333/3-15-134ef.jpg?1772189532' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Or, le probl&#232;me du rapport entre temporalit&#233; et objet technique est particuli&#232;rement important d'un point de vue &#233;pist&#233;mologique. D&#233;j&#224; Bergson avait montr&#233; que la limite majeure de la science moderne &#233;tait l'homog&#233;n&#233;isation du temps, le fait de r&#233;duire le temps &#224; une seule dimension, niant ainsi la temporalit&#233; propre du vivant. Bergson avait donc &#233;labor&#233; une philosophie de la vie pour affirmer que l'essence du temps est une cr&#233;ation vitale. Le vivant &#233;tait pour lui le paradigme de la temporalit&#233; : une cr&#233;ation impr&#233;visible, et dans son essence insaisissable par la science. Il avait aussi sugg&#233;r&#233; &#224; quelques reprises que la technique est un prolongement de l'activit&#233; vitale, mais il n'avait jamais abord&#233; une analyse approfondie de la technique ou de l'objet technique. En tout cas, quoique il consid&#233;rait la technique comme un prolongement de la vie, il s'agissait pour lui d'un prolongement qui op&#232;re dans le sens d'une automatisation de la vie, c'est-&#224;-dire en cr&#233;ant des m&#233;canismes utiles &#224; ma&#238;triser le r&#233;el d'un point de vue pragmatique. La technique sert pour Bergson &#224; fixer le temps et non pas &#224; le laisser se d&#233;ployer. Simondon pousse encore plus loin la le&#231;on de Bergson, puisque il dit &#233;galement que &#171; la machine, &#339;uvre d'organisation, d'information, est, comme la vie et avec la vie, ce qui s'oppose au d&#233;sordre &#187;, mais il admet en plus qu'il y a une temporalit&#233; sp&#233;cifique des objets techniques. C'est pour cela qu'il dit que l'objet technique est un &#171; analogue &#187; du vivant, dans la mesure o&#249; il est sujet au devenir. Mais il faut pourtant bien saisir la valeur de cette analogie, qui n'est &#233;videmment pas une identit&#233;. Il s'agit en v&#233;rit&#233; d'une analogie qui ne concerne pas la forme ou la structure de l'objet technique, mais justement son mode d'existence, et le fait que ce mode d'existence soit temporel, soit inscrit dans le devenir. Pour Simondon, toute analogie ne regarde jamais la structure, mais toujours l'op&#233;ration, le mode de fonctionnement. Il appelle ce type d'analogies des analogies op&#233;rationnelles. En d&#233;finissant l'objet technique comme &#171; ce dont il y a gen&#232;se &#187; et en sp&#233;cifiant que l'objet technique est &#171; pr&#233;sent &#224; chaque &#233;tape de son devenir &#187;, Simondon en fait une r&#233;alit&#233; temporelle, analogue aux individus naturels. Par contre, puisque on a dit que l'analogie est seulement op&#233;ratoire et non pas structurelle, il ne faut surtout pas penser que Simondon entend parler d'une similitude entre l'organisme et la machine. En fait, il faut premi&#232;rement s'entendre sur l'&#233;chelle &#224; laquelle situer cette individualit&#233; en devenir, l'individualit&#233; qui &#233;volue, afin de comprendre en quoi consiste cette &#233;volution. Simondon &#233;crit que &#171; dans le domaine technique, l'&#233;l&#233;ment, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il est fabriqu&#233;, est d&#233;tachable de l'ensemble qui l'a produit &#187;. Et pour lui l'&#233;volution se situe &#224; cette &#233;chelle, celle de l'&#233;l&#233;ment technique, parce qu'il est la plus petite unit&#233; de fonctionnement isolable. L'&#233;l&#233;ment &#233;volue justement ind&#233;pendamment de l'ensemble qui constitue la machine ; il ne faut pas penser l'objet technique comme un organisme, c'est plut&#244;t l'individualit&#233; d'un &#233;l&#233;ment singulier, qu'il faut penser par analogie avec l'organe, qui compte dans l'&#233;volution technique, au lieu de la machine toute enti&#232;re, qui peut &#234;tre compos&#233;e par plusieurs &#233;l&#233;ments ayant des gen&#232;ses diff&#233;rentes. Il faut donc pointer le regard &#224; l'&#233;chelle de la plus petite unit&#233; de fonctionnement ; mais encore, puisque chaque fonctionnement est un processus dont le but est celui de r&#233;soudre un probl&#232;me au niveau de l'interaction entre l'individu et son milieu, l'unit&#233; de fonctionnement n'est m&#234;me pas constitu&#233;e par l'objet technique isol&#233;, elle est constitu&#233;e par l'objet et en plus le milieu associ&#233;. Simondon parle de &#171; technicit&#233; &#187; pour d&#233;finir l'agencement entre une structure et son milieu associ&#233;. La technicit&#233; est en quelque sorte une unit&#233; de mesure technologique, gr&#226;ce &#224; laquelle on comprend &#224; la fois le fonctionnement et l'&#233;volution de l'objet technique (cf. X. Guchet, &lt;i&gt;Les sens de l'&#233;volution technique&lt;/i&gt;). Comme tous les concepts centraux pour Simondon, il s'agit d'une notion relationnelle, puisqu'elle indique l'existence d'un plan de r&#233;alit&#233; op&#233;ratoire, et donc profond&#233;ment temporel, &#224; partir duquel suivre et comprendre l'&#233;volution technique. La technicit&#233; n'est pas une structure de l'objet, elle n'est m&#234;me pas une propri&#233;t&#233; de l'objet, mais elle est plut&#244;t une relation entre la structure et le milieu. C'est pour cela qu'elle est essentiellement temporelle, puisqu'elle co&#239;ncide avec une op&#233;ration qui se d&#233;ploie dans le temps, mais dans un temps qui est concret, g&#233;ographiquement et physiquement d&#233;termin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;tt&gt;&lt;emb477|center&gt;&lt;/tt&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant qu'il est &#224; la fois un artefact cr&#233;&#233; par l'homme et un individu qui existe dans le monde avec une normativit&#233; propre, l'objet technique est aussi un m&#233;dium entre l'homme et la nature, il est le m&#233;dium entre le r&#233;gime de causalit&#233; finale qui pr&#233;side &#224; sa construction et le r&#233;gime de causalit&#233; efficiente avec lequel il agit. Comme le dit Simondon :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; il est un mixte stable d'humain et de naturel, il contient de l'humain et du naturel ; il donne &#224; son contenu humain une structure semblable &#224; celle des objets naturels, et permet l'insertion dans le monde des causes et des effets naturels de cette r&#233;alit&#233; humaine. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme vous voyez donc, attribuer une temporalit&#233; &#224; l'objet technique veut dire aussi d&#233;faire la souverainet&#233; du sujet cart&#233;sien, qui &#233;tait &#171; ma&#238;tre et possesseur de la nature &#187;, et admettre que les choses sont porteuses d'une normativit&#233; intrins&#232;que, &#224; laquelle il faut se conformer. &#201;videmment, on peut forcer un objet technique &#224; se conformer aux exigences de l'usage, mais pour l'essentiel l'objet technique &#233;voluera selon son propre rythme, ce qui veut dire qu'il va influencer nos gestes et nos modes de vie, aussi. Comme le dit Simondon :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; les besoins se moulent sur l'objet technique industriel, qui acquiert ainsi le pouvoir de modeler une civilisation. C'est l'utilisation qui devient un ensemble taill&#233; sur les mesures de l'objet technique. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6478 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH376/12-13-53887.jpg?1772189532' width='500' height='376' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas pour lui de dire que la technique est m&#233;chante parce qu'elle oriente les besoins humains et le d&#233;veloppement des civilisation ; il s'agit au contraire de prendre conscience de la sp&#233;cificit&#233; de la r&#233;alit&#233; technique, et du fait qu'elle n'est pas un pi&#232;ge pour l'homme, mais la seule mani&#232;re qu'il a d'&#234;tre au monde. C'est pour cela que Simondon parle d'une &lt;i&gt;&#233;volution technique naturelle&lt;/i&gt;, pour souligner que l'objet technique tend &#224; &#233;voluer d'une fa&#231;on autonome &#8211; c'est-&#224;-dire selon des lois qui lui sont impos&#233;es par sa structure et non pas par l'ext&#233;rieur. Simondon parle dans ce cas de &lt;i&gt;perfectionnement&lt;/i&gt; de l'objet technique, et chaque perfectionnement d&#233;termine un progr&#232;s de l'objet. Il n'utilise pas par hasard cet apparent oxymore d'&#171; &#233;volution technique naturelle &#187;, parce que justement, au fur et &#224; mesure que l'objet technique se perfectionne &#8211; ou se &#171; concr&#233;tise &#187; dit aussi Simondon :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; [il] se rapproche du mode d'existence des objets naturels, il tends vers la coh&#233;rence interne [&#8230;] Cet objet, en &#233;voluant, perd son caract&#232;re d'artificialit&#233; : l'artificialit&#233; essentielle d'un objet r&#233;side dans le fait que l'homme doit intervenir pour maintenir cet objet dans l'existence [et il pr&#233;cise que] l'artificialit&#233; n'est pas une caract&#233;ristique d&#233;notant l'origine fabriqu&#233;e de l'objet par opposition &#224; la spontan&#233;it&#233; productrice de la nature : l'artificialit&#233; est ce qui est int&#233;rieur &#224; l'action artificialisante de l'homme, que cette action intervienne sur un objet naturel ou sur un objet enti&#232;rement fabriqu&#233;. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6479 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH333/13-13-a7c87.jpg?1772189533' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'objet technique est donc &#224; la fois un vecteur d'historicisation, puisqu'il permet &#224; l'homme de forcer le naturel pour des fins humaines, et aussi un vecteur de naturalisation, puisqu'il tend ensuite &#224; naturaliser son fonctionnement &#224; travers l'insertion dans un milieu g&#233;ographique, qui tend de plus en plus &#224; devenir un milieu mixte, g&#233;ographique et technique. Il est en ce sens historico-transcendantal. Il r&#233;pond &#224; deux ordres de r&#233;alit&#233; h&#233;t&#233;rog&#232;nes, humaine et naturelle. L'objet technique est en quelque sorte un paradigme ontologique pour Simondon, parce que son mode d'existence est &#233;minemment op&#233;ratoire ; il permet ainsi de briser le dualisme entre le sujet et l'objet, entre la cr&#233;ation et le cr&#233;&#233;, entre l'esprit et le monde, en faveur d'une ontologie des relations. Finalement, &#224; travers l'analyse du mode d'existence des objets techniques, Simondon arrive &#224; &#233;laborer une ontologie et une &#233;pist&#233;mologie nouvelles, centr&#233;es sur le caract&#232;re op&#233;ratoire de la r&#233;alit&#233;, suivant une m&#233;thode &#224; laquelle on pourrait pour cette raison donner le nom de &lt;i&gt;r&#233;alisme op&#233;ratoire&lt;/i&gt;. La toute derni&#232;re phrase du livre est assez programmatique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Il semble que cette opposition entre l'action et la contemplation, entre l'immuable et le mouvant, doive cesser devant l'introduction de l'op&#233;ration technique dans la pens&#233;e philosophique comme terrain de r&#233;flexion et m&#234;me comme paradigme. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6467 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tk-21.com/local/cache-vignettes/L500xH211/0-3-6fdf9.jpg?1509805752' width='500' height='211' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Comme vous voyez, il y a finalement un d&#233;calage important, dans la philosophie de Simondon, entre la question de la vie et du devenir, et la question de la technique et de l'op&#233;ration. Simondon a repris une instance fondamentale des vitalismes, &#224; savoir l'id&#233;e de mettre en marche la nature, de la saisir dans son &#233;volution ; il a ensuite &#233;tendu ce principe aux individus techniques, en disant que la technique et la vie ont en commun le fait d'&#234;tre des r&#233;alit&#233;s op&#233;ratoires et relationnelles. Enfin, il a dit qu'il peut y avoir une certaine communication entre les modes d'existence des &#234;tres naturels et les modes d'existence des objets techniques, dans la mesure o&#249; on peut sch&#233;matiser et appr&#233;hender chaque fonctionnement &#8211; qu'il soit organique ou technique &#8211; comme une op&#233;ration d'interaction entre l'individu et le milieu. De cette mani&#232;re, Simondon arrive &#224; mon avis &#224; boucler deux buts tr&#232;s importants pour une pens&#233;e &#233;cologique : &#224; savoir, il en vient &#224; comprendre la technique en continuit&#233; avec la vie, et non pas en contraste avec elle, sans pourtant se figer dans l'id&#233;e d'une sacralit&#233; de la vie. D'apr&#232;s Simondon, il faut comprendre que la relation entre la technique et la vie n'est pas un probl&#232;me en soi, mais qu'elle devient un probl&#232;me lorsque le devenir de la technique est d&#233;tach&#233; du devenir de la vie biologique et de celui de la vie sociale, lorsque ces temporalit&#233;s se s&#233;parent. La t&#226;che du philosophe et de la soci&#233;t&#233; serait alors celle de mettre en r&#233;sonance ces diff&#233;rents rythmes temporels. La solution aux contrastes entre la vie et la technique ne passe pas par l'appel &#224; une pr&#233;tendue puret&#233; de la vie face &#224; la corruption de la technique, ni au contraire par le recours &#224; une foi aveugle dans l'&#233;volution des moyens techniques ; elle a pour condition la consid&#233;ration de la relation op&#233;ratoire entre la technique et la vie, la conscience que la vie et la technique doivent s'efforcer d'&#233;voluer ensemble. Comme le disait Canguilhem, la question ne doit pas se poser dans les termes de &#171; la technique OU la vie &#187;, mais dans les termes de &#171; la technique ET la vie &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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