jeudi 2 juillet 2020

Accueil > Les rubriques > Voir & écrire > Voici la pierre où dormiront nos restes — IV

Voici la pierre où dormiront nos restes — IV

A l’invitation de quelques chapiteaux du Musée des Augustins à Toulouse

, Joël Roussiez

Au sujet de quelques chapiteaux du Musée des Augustins à Toulouse

On a jeté les pierres

(chapiteau l’Ascension, le Christ, cloître du Prieuré Notre-Dame de la Daurade, 1120-1130)

Où sera l’époux dans la réalité effective de l’aimée, où sera-t-il celui qui demande mémoire de lui ? Lui faudra-t-il des autels comme jadis aux ancêtres ? Subit-il quelque turpitude dans le lieu qui est le sien, à la droite, dit-on, d’un autre lui, ou bien rayonne-t-il sans fin dans le cosmos comme le lait de la mère dans les joues de l’enfant, et nourrit-il ainsi par son absence ?

Il se présente devant toi en écartant les bras comme s’il venait t’y serrer affectueusement mais son mouvement vers toi te fait craindre l’étouffement. Oui, c’est bien ce que tu appréhendes tandis qu’à la porte de son amour, ce qui incline à te fondre en lui se retient ou plutôt faut-il mieux dire que ce qui incline n’incline qu’à demi car d’autres penchants tirent, contrariant l’élan vers lui et fatiguant ainsi l’énergie qui est toi.

Des nuages le transportent, il est comme l’innocence qui s’avance et pourtant drapé de sa toge, tu sens la puissance d’un père dans les bras du fils, comme si la force du bâton enveloppée d’étoffe en aurait atténué la violence. Est-ce vrai ? C’est pourtant ce qui est advenu et que l’amour ne laissait prévoir. Il arrive quelque chose et ce n’est pas rien puisqu’en ton cœur, tu hésites à détourner les yeux et noyer tes attentes dans la fournaise des actions qui calment et dissipent les ardeurs patentes. Et comme le chien, à égale distance de deux biens, tu meurs de faim et de soif car ne te saute plus aux yeux l’évidence de sa présence…

L’époux a déserté, dit l’aimée, mais au fond, elle sait qu’il n´était plus l’époux et que déjà s’étant retiré de sa vie, il ne pesait plus rien dans l’ombre des occupations… L’autel dans la maison n’a pas été construit, on a jeté les pierres pour ouvrir une fenêtre et dans la nuit quand passent les étoiles, des lueurs dans nos rêves effleurent nos visages et le sommeil plus lourd par temps gris se calme comme un oubli.

Ce qui vient me convient

(chapiteau aux rinceaux historiés du musée des Augustins de Toulouse)

Qui se débat dans cette course, qui s’amuse et jouit des circonstances, qui se présente au milieu des forêts, de la vie foisonnante des lianes et des rinceaux, qui sans prendre garde à ce qui vient se jette sur ce qui passe sans qu’il se commande mais sautant sur les invitations du loup, de l’ours, des combats, des dépenses, du plaisir et des souffrances ; j’accepte ce qui vient vers moi et dans le tourbillon, je surnage comme un morceau de bois…

– Est-ce vrai, tu ne te débats pas ?

– Le sage ne nie pas le mensonge, il songe qu’à la vie il doit son compte ; sans refus, il acquiesce et dit oui… Oui, oui, oui, je le ferais encore s’il est permis de faire, et s’il n’est pas permis de s’occuper je dormirais en me laissant bercer par la houle des choses qui arrivent… Il m’arrive des choses qui sont comme des étrangers, ils viennent me solliciter et je les suis… On me tire les cheveux, je cueille des fleurs, dans un buisson je me dépêtre comme je peux ; comme je peux est ma vie pas mieux pas moins bien, on danse, oui, c’est aujourd’hui la fête, faisons des entrechats et des pas de côté, aimeras-tu mes manières ? Moi, les tiennes, je les trouve jolies… Que l’on soit deux oiseaux dans le labyrinthe, je te renverse, c’est une jolie passe, tu me renverses, je bois la tasse ; sous les frises dans les ruisseaux des entrelacs, je penche et m’équilibre jusqu’au bras de qui sculpte et prend ses aises avec le fer du ciseau.

À l’appel des formes

(bas-relief, Sagittaire, Basilique Saint-Sernin, vers 1120)

Nous qui nous pensions animal, qu’on voulut sortir de la forêt abondante, il ne nous faut pas y revenir, téter encore la mamelle ou nous laisser inviter seulement car les champs et les bois sur l’océan des possibilités ne disent plus beaucoup et à se ressaisir concentrent ce qui reste. Des rivières et des fleuves débordants n’apportent plus d’alluvions, ils usent sans profit. À les suivre donc plus de joie, plus de récolte, mais l’évidence de la catastrophe où meurent les choses inaudibles tandis que nous surnageons. Pour combien de temps ? À patauger dans cette désolation, tout doucement ainsi l’orgueil, et la fébrilité peut-être, s’estompent jusqu’à ce que notre chant comme ornement accompagne les efforts de brindille qui hantent nos membres aux silhouettes de rameaux. À l’invitation des parois, les artistes Mimis en dessinent déjà les figures sans visage, ils quittent les plaines où seul le ciel fait relief et, sous le couvert des formes qui proposent, peignent aussi les vies sans résistance dont les organes sont savoureux… On pousse de la rame, servant la course sans but, et soudain peut-être après la catastrophe, viendraient émerger des existences rampantes et sans autre projet que d’écouter la rumeur d’où se propage dans les vapeurs l’indistinction et donc l’indifférence des êtres et des choses … Et comme un phoque hagard fait surface dans les remous, tout à la joie des contacts nombreux dans les gerbes d’eau claire, voilà que s’égarent les contours. Au milieu des indices et des formes comme le sagittaire se retourne en avançant toujours paraissent peut-être dans les reliefs chaotiques et par intermittence des aires dégagées comme des chevauchées sans bride, ni façon… C’est dire à ne rien dire qu’une vague chanson, dont l’humeur est la fleur, se compare au luxe inégalable du serpent qui change de peau pour dire qu’il grandit.

Dans l’indifférence des visages

(relief, La Femme Au Serpent, Église d’Oo, XIIe)

De la vulve au pénis assurant la liaison et buvant aux seins des bouches généreuses comme des chèvres avides – tout un troupeau – grignotent les buissons, on va roulant à la manière des galets sur le sable mêlé de terre comme sous les boues d’un bain thérapeutique, on va régénérant l’appétit et détournant la faim. Le vent soulève et remue comme les cheveux d’un autre ce qui vient à soi avec les turbulences mousseuses des vagues baignant son corps et le sien dans la marmite des émois…

La main sur le ventre caresse ainsi sans toucher l’âme sinueuse d’une pierre qui passe sous le couvert des formes et féconde l’impression. Ce n’est pas à renouveler l’autofécondation mais à disperser comme on reçoit le lait, puis les breuvages et le riz aux mariages, aux naissances, aux vendanges, que s’affermit ce qui croît jusqu’aux poitrines rebondies d’invisibles esprits. Dans l’écoulement des humeurs qui engraissent les marais et favorisent les contacts, c’est à la rencontre des merveilles, qui sont parfois des monstres, que convient les voluptueuses contorsions où s’épanouissent sous la puissance des caresses du dehors, les pensées sans matière qui sont des sentiments… Dors, dans le relief de marbre s’est dit ce qui se dit, que ce qui s’engendre, se nourrit du visage endormi de la pierre. Dors, la pierre te veut comme sa propre volupté et sous la ciselure du ciseau, elle aide à parfaire le charme d’une forme qu’elle espère…

L’absence

(chapiteau La Descente du Christ aux Enfers, cloître du Prieuré de Notre-Dame de la Daurade, 1120-1130)

Quand la puissance l’emporte sur l’être, le Diable doit se courber, dans le feu lui-même et ne brûlant pas, il subit la plaie par la lance et la croix du Christ mort qui du tombeau descend sous terre où logent les enfers. Et les damnés autour de lui, souffrant toujours sans espoir et sans mortelle délivrance voient de leurs yeux brûlés la silhouette puissante.

Dans le tombeau pourtant, la mort dans les yeux, les bras entrelacés, les jambes entravées, sous la lourde pierre et dans l’obscurité, ce qui reste de vie se débat. Le Shéol est encore un lieu, on y croise des âmes et celle qui s’en va s’en console quoique l’étrange qui l’étreint glace son sang… Et poursuivant la route tragique d’une vie sans espoir où chacun boit le poison avec le lait, le Crucifié descend dans les vapeurs méphitiques, étouffant encore dans la mort comme le laboureur y laboure en un poème ancien, et les poumons brûlants atteint les grottes obscures où clament de pauvres choses aux gestes brusques et désolés. Il va, mené par la puissance dans un bouillonnement intérieur jusqu’aux portes infernales, il se penche sans corps, s’adresse sans bouche, annonce la nouvelle, sa venue et le rachat. Et ceux aveugles qui le voient, hurlent et bénissent l’apparition diaphane qu’un diable alors sur le bord de la fournaise pousse effrontément. Alors l’apparition évanescente, le corps sans corps brandit croix et lance véritables ou magiques et terrasse sans main la bête immonde devant les pauvres choses qui gigotent et s’émeuvent. Il tire de sa main sans toucher une âme, une seule, et la voilà sauvée des affres, c’est la nouvelle !... Puis il s’envole et disparaît dans le sépulcre dont il repousse le couvercle pour s’élever sans aile et terminer l’histoire qu’on ne reverra pas.

La lyre comme un bouclier

(Chapiteau Le Roi David accordant sa harpe, Prieuré Notre-Dame de la Daurade, 1165-75)

Jouer de la lyre, c’est comme entrer au jardin, soudain les fleurs du jasmin embaument, les roses dans la brise balancent et soufflent avec elles leurs senteurs délicates. Tu mets le pied sur le trèfle fleuri, tu avances parmi les plantes florissantes qui te tendent leurs fruits et jouent avec tes cheveux. La tête donc emplie de musique discrète comme si elle te venait des viscères et du cœur, tu écoutes le voix du vieux David qui chante sa jeunesse… Salam ! Salam, c’est la paix au Royaume mais les ennemis sont aux portes ! Ainsi coule le ruisseau du récit très ancien. Dans les extases et les dangers sous l’influence des sons mêlés, l’oreille se tend, se détend et le corps tout entier vibre au milieu du jardin. Cependant les ennemis, conte la lyre, sont aux portes ! Oui, mes ennemis sont nombreux, je me couche dans l’allée, j’ai confiance ; on m’entend quand je chante… Et le Roi chante et subjugue, on se rend à lui comme auprès d’un bienfait. Je ne condamne pas qui se lève contre moi, moi aussi avec la fronde je me suis levé comme le bouclier. Cependant par le charme de la lyre, j’ai appris contre ma volonté, la bride s’est écartée, le harnais s’est défait et les doigts sur les cordes ont joué le banquet tranquille des jardins… On dit que trop de lyrisme nuit et que les harmonies ne sont pas de ce monde mais pourquoi vouloir que la musique ordonne ?… Jouer de la lyre, c’est faire couler le miel des plantes et des blessures, et dans l’eau claire des ruisseaux laver le fruit cueilli. Je me garde d’en cueillir davantage et de chercher meilleur apaisement. Je laisse ma couronne à l’entrée d’un jardin et comme le marcheur dans la neige fraîche, je prends plaisir aux crissements de mes pas. La lyre entre mes bras chante : venez vous régaler de chanson, le monde n’est pas une prison : un chien dort à ton pied.

Rinceau de la demeure

(chapiteau, Oiseaux dans les lianes, cloître de la Basilique Saint-Sernin, 1120-1140)

L’oiseau aux branches qu’il saisit sourit et se contorsionne comme elles car il les comprend, son corps souple s’adapte et du bec pinçant le rameau incurve son cou pour être de bon goût, joli, joyeux et doux, comme un hôte discret satisfait celui qui l’accueille en présentant beau visage et vêtements choisis ; il entre ainsi dans la demeure, se plie, remercie : d’être là est un honneur.

Le sort en sera jeté

(chapiteau, l’Arrestation, cloître du Prieuré Notre-Dame de la Daurade, 1120-1130)

Les lances, les hallebardes sont d’un côté, tes amis sont de l’autre et pourtant alors que ces derniers te retiennent, tu consens ; tu te laisses prendre le bras. « Allez, il faut venir ! » Commande le garde et déjà tu croises les jambes pour le suivre, chacun pourtant tire à droite, à gauche, le sort n’est pas encore jeté mais tu ne t’y opposes. Ce qui fut écrit doit être vérifié : il viendra un homme qui sera votre sauveur… Et c’est donc à consentir que se réalise le récit qu’un homme comme aux loisirs se laisse entraîner dans la souffrance, ayant perdu nécessité de vivre, il tend le cou à la peine et cherche le joug comme une délivrance…