dimanche 31 mai 2020

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Voici la pierre où dormiront nos restes — III

A l’invitation de quelques chapiteaux du Musée des Augustins à Toulouse

, Joël Roussiez

Au sujet de quelques chapiteaux du Musée des Augustins à Toulouse

La puissance de l’eau

(chapiteau, le Lavement des pieds, cloître du Prieuré de Notre-Dame de la Daurade, 1120-1130)

En vous lavant les pieds, je m’enivrerai. Des vapeurs de l’eau comme à celles du vin, c’est sous l’alcool de votre gentillesse que tournera ma tête. Oui, déjà ici-bas, les ivresses sans tempête, le jeu amoureux, les tendresses amicales me remplissent de joie. Je laverai vos pieds pour étreindre vos corps et vous ? Vous, que ferez-vous des paumes de mes mains quand relevant le froc, vous disposerez sur la pierre votre pied sali par tant et tant de marches égarées ?... Ah, venez près de moi effacer les fatigues du chemin. Versons par l’eau les pleurs du regret et lavons du trajet les affres et les embûches afin que naisse ainsi le sourire à vos lèvres… Nous prendrons la barque et sur le fleuve sans fin naviguerons ensemble abrités sur le pont par un toit de lotus à l’ombre des tentures de soie et des tapis de laine. Nos corps voguent alors et nos mémoires s’enfuient, sur la route de ce qui entraine nous ne réservons qu’une faible godille pour éviter l’égarement trop tôt et le voyage si court que les fruits n’en seraient appréciés… Assis, oreille contre oreille dans le vaisseau fragile, nous nous laisserons remplir par les rives, arbres, créatures et plantes sur le bord et le glouglou de l’eau pour musique de concert. Et passera le souffle parfumé de ces présences sur nos jolis orteils qui nous feront joyeux, surnageant pour un temps par la puissance de l’eau qui vous lava les pieds…

Demain sera un autre jour, le souvenir n’en est plus, pas plus que le projet. Je laverai vos plantes racornies, je brosserai vos talons durcis et vos ongles griffus. Peut-être que d’avoir déjà parcouru la moitié d’une vie, il vous viendra l’idée que la chose est incongrue, cependant quand toute fraîche lavée la peau retrouve la souplesse, d’aise le pied s’avise d’un voyage… Alors oui, nous prendrons la barque et le souvenir se fera murmure, il viendra à l’oreille par les membrures mais comme s’entend la mer au creux de la conque, ce sera lors le bruit de l’eau qui lave tout souci…

Dans les lianes hospitalières

(chapiteau, cloître de la basilique Saint-Sernin)

Chacun sur le trésor veille comme le serpent du haut du pilastre de pierre, tandis qu’en-dessous, les récitants, les psalmodiants, ceux qui chantent et ceux qui assistent déambulent dans le cloître désœuvrés maintenant comme dans un musée, cherchant la veine du réconfort, la récompense qui fera naître en eux la musique de la jolie vie, promise et obtenue parfois quelques instants… Voici la lumière qui passe, ne cachez pas vos yeux !

– Dis-moi, compère quel sens a notre vie ; les fruits du baobab tombent quand ils sont mûrs mais peux-tu me dire quand nous le sommes à notre tour ?

– Compère, je n’en sais rien, dans le mouvement de la vie peut survenir à tout moment la fin et c’est soudain la rencontre d’une balle, d’une flèche, d’une lance, des cornes du buffle ou des canines d’un fauve, qui te fiche son billet.

- Compère donc, laissons venir et n’attendons pas demain, demain sous le cuir, d’une mouche venimeuse, peut-être, naîtront les larves insidieuses …

– N’en parle pas, Confrère, sous le cuir parfois me gratte quelque chose qui s’étend. Sont-ce mes propres nerfs, l’excitation de la peau ou bien ces vers ? Comment puis-je le savoir ?

– Compère, ne te tracasse pas, c’est l’heure du repos.

Sur les pavés disjoints, les pas sans bruit glissent d’une arche à l’autre tandis que le ciel changeant ne permet que de courts voyages sous l’abri du cloître où de faibles odeurs de benjoin chantent les notes d’un bréviaire sans foi. Ainsi deux lions dans les lianes hospitalières observent ce qui passe, la lionne invisible derrière sur l’oreiller d’albâtre s’endort en rugissant et chacun sur le trésor veille comme le serpent…

Ce que nous ne voyons pas

(l’Apparition aux Pèlerins d’Emmaüs, cloître du Prieuré Notre-Dame de la Daurade, 1120-1130)

Je te montre du doigt non parce que tu es étranger mais parce que je te désigne à mon ami qui est là et marche avec moi. Nous revenons de la ville et cherchons non loin à loger pour une nuit, veux-tu venir avec nous ? Tu marches bien, raconte comment est ta vie.

– Ma vie dans ce monde est comme la vôtre.

– Trois hommes furent sacrifiés. L’un d’eux devait être un grand homme.

– On a besoin de rêve, non de certitude, c’est la vérité.

Et ils allaient pérégrinant sur la route moins longue par conversation, discutant de la terre et des eaux, du ciel et des mystères. Ils croisèrent quelques chèvres qu’un berger poussait devant lui tandis que son chien furetait autour avec empressement. La joie du chien, on la devine mais ce que pense le berger, qui peut le savoir ?

– À quoi pensez-vous, donc ?

– À pas grand-chose, … répond le berger.

Ils poussèrent sur leurs bâtons, par le chemin, bientôt ce fut le village d’Emmaüs. Quand ils entrèrent, une maison attira les marcheurs et c’est là qu’ils logèrent. « J’ai vu à la fenêtre un corsage se pencher à demi », raconta l’Homme car il savait que cette apparition avait dirigé leur choix. Cependant ces derniers affirmèrent qu’en route, ils avaient déjà décidé de prendre chambre dans cette troisième maison. « La caille cavale à son rêve et le chasseur court au sien. » La formule ne changeant rien au résultat, on partagea le pain qu’il rompit à deux mains comme on le fait entre amis. Bien qu’Il fût un roi au-dessus d’eux, sa couronne reposait dans la terre et le glaive était sa main… Le doigt, les mains, ce qui désigne et prend, s’y trouvent invités par les circonstances, un corsage peut être l’indice qui manquait comme l’Invité par surplus le laissait entrevoir.

Sous les clameurs

(chapiteau l’Entrée du Christ à Jérusalem, cloître du prieuré Notre-Dame de la Daurade, 1100-1110)

Tu es accueilli par la foule et tu vas vers ta douleur. Cependant tu chevauches l’ânon et te plies aux circonstances. Qui t’acclame bruyamment n’est-il pas exalté et surtout hors de lui ? Vois qu’il se défait de son manteau pour adoucir la marche de ton triomphe et toi qui le lui rend en te penchant et remerciant : est-ce à toi de brandir la palme ? Il y a confusion dans les gestes, dans la foule indistinction d’où peuvent naître élévations et chutes, mouvements brusques de l’humeur comme en produit le vin quand le soleil violent contraint à l’inaction… Tu remercies et piétines les manteaux comme un roi faible qui annonce la paix. Tu avances dans la ville sur laquelle tu as pleuré. On t’y accueille avec clameur, le ciel semble se réjouir, les choses vont leur train ; les chiens errent dans les faubourgs désertés, tout le peuple est là.

Que se passe-t-il ?

Il nous vient un Roi… Et tout le monde en émoi se congratule de si bonnes dispositions, les siennes surtout qui sont les nôtres, n’est-ce pas. Ne sommes-nous pas amis depuis toujours ? Et sur ton passage, on s’embrasse, on se serre avec affection de ce que ce soit si beau de s’aimer ainsi… Tu vas dans la tourmente des cris vers l’abandon, autour de toi, la joie s’exalte dans le miroir des applaudissements qui ne te concernent plus. Tu chevauches l’impuissance au milieu des rues, des oiseaux criaillent dans le lointain, la brise agite les palmes, l’eau coule dans les jardins : les voici donc ces chants que personne n’entend.

Si lourd est le mort

(chapiteau la Descente de Croix, Prieuré Notre-Dame de la Daurade, 1120-1130)

Les pleureuses sont là qui s’arrachent les cheveux et toi ton corps est inerte. C’est ainsi la mort, le sang ne coule plus, les poumons ne s’élèvent plus et les muscles, et la chair sont d’une si lourde mollesse qu’on ne sait par où prendre ce qui reste et qu’il faudra enfouir. Les oiseaux qui ne sont pas chassés, meurent sur la terre et les fourmis, les nécrophages se régalent de leurs chairs, mets délicat et varié suivant leurs goûts, mais toi dans la clôture du tombeau, seul tu seras enfermé et tout le monde se lamentera sans plus te voir, face meurtrie et fatiguée. Tu es si lourd qu’il y faut mettre l’épaule, plier les jambes et accueillir ce poids comme un quartier de bœuf. Qui n’est pas boucher s’y prend mal. Certes tu n’étais pas gros mais un homme tout de même !

Une femme soulage le fardeau de ton bras, le sang coule de la blessure, ses larmes lavent ta main. Ah, comme le cœur se déchire et comme facilement coulent les pleurs inutiles ! Es-tu seulement maintenant celui qui est d’avoir existé, ainsi que le propose le grec Solon ? Comment donc mourir convenablement, disparaître dans les flots pour être chair à poisson, dévoré dans la forêt pour être viande des loups, malade effondré dans un marigot pour être la proie des vautours et puis, quoi qu’il en soit, enfin nettoyé par les petites créatures tout affairées courant sur ta carcasse. N’est-ce pas là en vérité que se libère l’âme multiple qui un temps s’était rassemblée et maintenant s’éparpille ? … Ah, mon dieu comme tu pèses et qu’il est triste d’avoir à s’occuper des morts qu’on ne mangera pas !

L’amour sans loi

(chapiteau la Transmission de la loi à Saint Pierre et Saint Paul, cloître du Prieuré Notre-Dame de la Daurade, 1120-1130)

Quand sont données d’en haut les lois, elles sont comme des principes ou des guides mais il leur manque quelque chose une sorte d’ancienneté sur laquelle reposer les actes comme des habitudes. Ainsi quand tu reviens, les gens ont-ils construit une idole et toi avec tes lois sous le bras, tu arrives bien tard et ta colère n’est que le désarroi de l’enfant devant sa mère qu’on embrasse… Je t’aime, tu le sais, c’est toi que j’ai choisi pour être le guide dans le désert des confrontations et des territoires instables. Aime-moi et je serai ton bras… Ceci était une première fois, Moïse, qui ne le sait, aima son dieu d’amour cruel et vengeur qui régnait sur le peuple d’Israël ainsi qu’on le nomme. Il y eut seconde fois pour une part à Pierre, il fallut dicter à nouveau et le dieu avait changé ; qui ne le sait encore ?

Et Paul applaudissait.

Et le maître imposait :

Ah, sache-le, je vous aime et mon amour envahissant acceptez-le quoique vous n’en ayez bienfaits mais simplement réconfort quand souffrant sur la route de votre départ, vous pensez à ma face qui est votre soleil. Voici les lois qu’il vous faut aimer, ce sont celles de l’amour, ton prochain sera comme toi et toi tu seras ton prochain dans le lit de la vie ; ainsi irez-vous toujours par deux car pour aimer, il faut qu’il en soit ainsi. En vérité, je vous le dis un homme est caché en vous !

L’amour te caresse lorsqu’il vient vers toi et tu veux boire à sa source comme un jeune chevreau. Viens, l’amour n’a pas de loi, quand je te chéris, tout entier je suis avec toi dans les embrassements et les joies. J’ai déchiré le voile qui recouvrait mon cœur et m’abandonne aux ineffables contacts qui me noient.

Le drame de ce qui monte

(chapiteau, L’Ascension, cloître du Prieuré Notre-Dame de la Daurade, 1120-1130)

… Dans les nuages de la fête, parmi les gaufres et les bonimenteurs, le dieu s’éloigne et manifeste sa puissance par l’abandon. Et dans les cris qui tentent de le retenir, se désolent les âmes perdues et désormais dans l’ombre de leur corps condamnées à l’errance des sentiments… Cependant les réjouissances sont pour demain, les ailes poussent à décoller du sol et quelques pas d’une danse s’exhibent en une bonne nouvelle comme si dans l’espérance et cloué à la surface le déchirement n’avait pas lieu d’un cœur qui ne s’aime pas et du ciel qui le lui rend.

On dit que le dieu monte dans la joie mais qui le sait quand quittant le monde, les pleurs se répandent comme des sources asséchées où le renard perdu vient humer l’eau disparue et dans cet espace vidé tourne, à droite et à gauche, sa jolie tête égarée par le souffle d’un gémissement qui provient de son ventre… Les lointains effraient comme des jeux de puissances formidables mais ils séduisent aussi dans les draperies des nuages et les vapeurs des volcans, dans les vagues et la houle des océans, dans les inondations féroces et les tremblements des roches, là où s’écoule le magma et se perce l’écorce ; le regard se perd à l’invite des forces qui poussent le cœur par excitations à mourir dans le feu de ces ornements dont le danger paraît apothéose et réussite… Apothéose de l’abandon qu’accueille la farandole des anges sans matière dans le ciel décoré comme le lit d’un prince au seuil de sa mort avec ses chiens hurlant les souffrances inutiles et les pactes bafoués cependant que lui, tout à cette joie factice de la puissance sans illusion, joue ainsi la réussite d’une vie qui se mène jusqu’au bout avec fermeté. Dans le crépuscule, les chiens comme le renard vont à ce qui les concerne et la nuit qui pourtant leur drape des frayeurs n’est qu’un fantôme dont on s’éloigne comme d’une idée fortuite et sans valeur.