samedi 27 mars 2021

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Une visite à Montagnola

, Alain Coelho

Je ne me souviens plus du retour de ce voyage que nous avons fait en voiture, dans le Tessin, jusqu’au beau village perché de Montagnola.

Me revient seulement le trajet de l’aller, long, aux bouffées parfois de brusque printemps et d’herbes vertes, de vallons au loin où couraient des veaux blancs, joueurs, dans le scintillement large et vivifiant tout à coup des lacs et du soleil. Et il me semblait parfois que mes yeux et mon esprit caressaient, comme on caresse de la main, la belle étendue verte des vallons et une vie heureuse.

Puis je revois le vieil homme que nous étions allés visiter, son rire surprenant, son regard clair posé sur moi, aux yeux bleus et pâles délavés, et enfin apparaît l’image de la petite statuette du dieu Pan dans l’armoire, immobile dans l’ombre douce du bureau jonché de livres, de feuilles de papier, de photographies et d’aquarelles. Et il me semble qu’un pli s’en est un peu déposé dans mon être, manières d’enseignements immobiles et magiques de la petite statuette du dieu Pan derrière la vitre de l’armoire.

Même au prix d’incessants efforts, je ne peux retrouver aujourd’hui la moindre image du retour, comme si je n’avais fait qu’aller, découvrir, secrètement aimanté par le village de Montagnola, et qu’au retour, dans cette durée réelle qui habite notre vie et finit par gagner sur elle, j’avais été transporté, au fil d’un étrange sommeil, dans une conscience nouvelle à jamais différente de celle de l’aller. Comme si je n’étais jamais rentré, ni mon corps ni mon esprit ni le monde de l’enfance, de ce voyage d’alors, du silence immobile de la petite statue du dieu Pan au travers de la vitre.

Nous avions traversé la France jusqu’en Suisse, et c’était la première fois que la voiture me sembla ce sûr et vitré petit paquebot, cette coque familière, minuscule et solide, qui nous isolait de la fatigue des lieux et des trajets, de la nuit qui tombait, des cités étrangères à l’heure où je nous sentais plus faibles et fragiles dans l’éveil obligé de devoir encore trouver où manger et dormir. Et la voiture nous faisait glisser sur ces instants eux-mêmes, les aimer encore comme un foyer trouvé.

Parfois le jour, au soleil de la vitre, dans ce trajet trop long et dans la chaleur, une lassitude me prenait des ballotements de la route et j’attendais tout entier dans l’odeur entêtante du revêtement chaud des sièges, dans l’ébranlement de la route dessous, dans les heures immobiles et longues. D’autres fois au contraire, il me semblait m’éveiller avec bonheur dans ce mouvement familier sur la route, comme en de précieux univers si savamment cachés et brusquement atteints, qui illuminaient, m’étonnaient à nouveau.

Le moteur s’arrêtait. Mon père s’était rangé en bordure d’une petite route dans les champs, et l’air vif dehors semblait se déplier tout entier comme nos propres vies se mêlant pour se restaurer de brioches, de chocolats, d’une bouteille d’Orangina, ronde dans son verre grumeleux, pansu, de flacon d’orange et de confiserie. C’est une image de bonheur sans mélange qui demeure dans le regard de mes parents, et il n’y en eu pas tant, tandis que la fatigue et l’abrupte beauté des lieux nous bordaient, auréolaient nos êtres, nous remettaient après un long exil dans la voie des odeurs heureuses, des chants des oiseaux, de la douceur des prés et dans la liberté sans fin d’un voyage.

Dans cette splendeur ocrée apparut bientôt Montagnola, puis la demeure à l’écart où nous devions nous rendre. Monde toujours un peu délabré et déchu de beaux villages italiens, les collines du Tessin miroitaient dans la lumière du jour comme sous des reflets d’or écaillé de tableaux Renaissance suspendus dans l’air réel, enivrant et vivant des voix des femmes et des enfants qui souriaient dehors, tout autour de nous, sur cette Suisse étrange.

La surprise pour moi fut la terre des petits villages et des chemins, sèche, et craquelée parfois. Brusquement un sillon se creusait dans les années et je retrouvais l’éternité première, recouverte un instant sous la terre plus noire et riche de Dordogne où nous habitions depuis quelques années, et que je croyais devenue la seule. Car la terre et l’herbe humide, les arbres, la chaleur et les feuilles, l’air et le ciel posés sur la terre font au fil de nos années, tout autant que les cités et les personnes, la sorte de monde fixe de notre être, qui ne changera plus. Et brusquement, après l’humus et une vie nouvelle, après ces lieux troublants et intimes bientôt que j’avais trouvés en Dordogne, leur vie stable à portée, immuable et de toutes parts offerte, après avoir connu et avoir oublié surtout une première terre aride et qui fut celle de Tunis, je retrouvais la terre sèche, les cailloux que j’avais tant effleurés jadis, et qui avaient continué secrètement d’exister, silencieux, demeurés refermés lors d’une nuit du départ, sur le sol du quai et dans l’air du port de Tunis.

Statuette du dieu Pan
Musée du Louvre

Puis le vieil homme apparut, solaire, surprenant et heureux. Son regard était fixe et rieur, et sa voix était douce. Il était Suisse et il parlait en français, quelques mots en italien parfois avec ma mère. Je me souviens du silence de l’escalier de bois ciré et du bruit du plancher qui crissait sous nos pas. Il me sembla un instant qu’il me regardait écouter le silence de l’escalier, et qu’il me souriait.

– Tu sens ? questionna-t-il brusquement en s’adressant à moi.

Je bredouillai, ne sachant que « sentir », et percevant toute une vie d’adulte à venir, se levant, dévolue à des formes cachées telle qu’elle l’avait été pour lui sans doute, déjà, sur tant de formes passées.

– C’est le bois, reprit-il. C’est la bonne odeur du bois ciré et de la famille !

Et il souriait, malicieux, comme d’une facétie jouée à quelque esprit chagrin qu’il aurait côtoyé. Dans son bureau, à travers le rayon de lumière suspendu des persiennes mi-closes, il me montrait des images du village, puis d’autres lieux que je ne connaissais pas, enfin des feuilles longues de papier à dessin, incurvées parfois par l’eau séchée de l’aquarelle, et je reconnaissais dans ces dessins auxquels il s’adonnait, c’était la maison vue du dehors, avec le chemin caillouteux puis les gerbes colorées des fleurs près du puits, et il avait même figuré l’arrosoir, de profil, laissé contre la margelle de pierre du puits.

Il suivait mon regard tandis que j’avisai dans l’armoire vitrée, tout près, une petite statuette brune, immobile et figée. Et c’était dans un mouvement et une expression étrange qui me faisait penser à de la folie arrêtée et fixée, statuette en miniature, ou à un animal pris, terrible, infime et apaisé enfin.

– C’est le dieu Pan, dit-il. C’est le dieu des magiciens !... retiens bien ses leçons !

Le vieil homme était ainsi avec moi, et cependant civil, de cette civilité des adultes pondérée et courtoise jusqu’à l’excès devant tous et avec mes parents. Puis il se retirait. Se tenait-il dans son bureau, ou était-il parti ? Un silence semblait nimber son départ de son souvenir un instant et d’une gêne entre nous.

Je ne sais combien de temps nous sommes restés, et nous ne le voyions pas pendant des jours entiers. Etait-il peintre, ou écrivain ? Cette façon d’être m’éblouissait alors, ainsi qu’un sourire dans l’air au-dessus des collines de Montagnola, se posait comme un beau récit qui se mouvait vers des récits encore.

Je surpris maintes allusions à son sujet, et certaines me procuraient une honte indicible dans ma gangue d’enfance, qu’il était alcoolique, qu’il avait eu plusieurs femmes, qu’il en cherchait encore, dégradations sur des nuages de l’art, que je croyais étrangères à tout art, quand j’ignorais au contraire qu’elles en étaient l’essence. Et j’en étais peiné, car le vieil homme de Montagnola semblait pour moi se consacrer à des sagesses et des connaissances, qui flottaient légendaires, admirées des adultes et légères, sur la poudre douce et heureuse des pierres.

Nous allions souvent de notre côté en promenade, loin de la maison et de Montagnola. C’est ainsi qu’au retour des vallons, je le surpris un jour. C’était un peu en contrebas de la maison, après l’allée des tournesols, du côté du potager où s’alignaient des plants, des tomates et les longues tiges, pâles et droites évoquant le goût âcre et l’odeur de cuisson des poireaux, et qui changèrent de nature presque un jour, tandis qu’il m’avait dit que c’était le dessin, le hiéroglyphe, le nom de tous les légumes dans une ancienne Egypte.

Hermann Hesse aux environs de Montagnola

Le vieil homme ne s’était pas interrompu tandis qu’il avait perçu ma présence. Je n’osai avancer davantage. Il était agenouillé. Il semblait fouiller inlassablement la terre poudreuse de ses mains nues, serrant un petit et invisible outil. C’était étrange comme la fusion impossible de mondes à jamais s’ignorant l’un de l’autre. Et je ne pouvais l’imaginer, d’habitude exalté et heureux, resplendissant dans le langage qui se pliait à son sourire, à la courbe de sa voix, à l’intelligence de ses yeux et de son rire, accomplir ainsi une tâche sur la terre, retourner la terre sèche, la prendre dans ses doigts, planter ces semences de jardinier que je connaissais sur des sachets à Périgueux, prenant sur le trottoir dehors, près de la place de l’église Saint-Front, sur les étalages de bois débordant des Graines Sénéclauze.

Etait-ce sur tout cela que le dieu Pan, silencieux et muet, semblait à la fois veiller et se taire ? Je revis un instant la petite silhouette de la statuette immobile sous le verre de l’armoire. Je demeurai près du vieil homme. Il poursuivit longtemps, tournant toujours et retournant la terre, agenouillé. Et je songeai dans un éclair, comme si un sourire de la statuette du dieu Pan se tenait près de moi et me l’avait soufflé, que c’était un culte très ancien qu’il rendait à la terre.

Incidemment, bien plus tard et sans être jamais revenu à Montagnola, je trouvai tout cela évoqué çà et là dans une biographie et dans les écrits d’Hermann Hesse, qui passa en effet une partie de sa vie dans le Tessin, qui y repose enfin, dans ce même cimetière ouvert sur les collines où sont les tombes aussi d’Hugo Ball ou de Bruno Walter. Cependant il ne s’agissait pas de lui, et nous ne « connaissions » nul écrivain souabe, ni artiste, retranché au Tessin.

Je me souviens de ce voyage parfois, et comme suspectant alors tous nos propres trajets et nos vies elles-mêmes, formes disparates, incessantes, de nos plus semblables noyaux.

Frontispice : aquarelle de Hermann Hesse.