jeudi 18 juillet 2019

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Une femme soldat

, Joël Roussiez

« Nous avons des bonheurs d’instant qui ravissent courtement » une femme soldat se le disait au bord du grand fleuve qu’on nomme Volga ;

ses chausses traînaient dans l’herbe et, assise sur un roc, elle agitait ses pieds nus dans l’eau, souriante au bord d’un paysage de plaine où poussaient des herbes sauvages à perte de vue comme en des champs abandonnés sous le ciel bas et houleux qui grommelait un peu. En certains endroits, des nappes de brouillards ou bien de poussière se mouvaient doucement dans de pâles lumières descendues d’entre les nuages en rayons invisibles et doux. La femme, allant en se baissant pour prendre dans ses mains de l’eau et asperger son visage, découvrit qu’au front elle avait un point rouge, une tache de sang, une égratignure, qu’elle n’avait pas senti se produire. Elle y passa le doigt, « est-ce du sang, n’en est-ce pas ? Se disait elle encore en souriant, n’osant lécher promptement la trace qu’avait laissée la tache ; elle balançait ainsi son torse souple d’avant en arrière, dodelinant de la tête et chantonnant : « est-ce, n’est-ce, nénesse, n’est-ce... »... Et puis subitement fouillant le havresac de campagne, « est-ce la lettre, le tampon ? », elle sortit l’ordre de mission qu’il lui fallait porter au front et dont le sceau de cire rouge avait fondu, hier, aujourd’hui, quand donc avait-il fondu ; à quelle occasion cela avait-il eu lieu ?... Nulle part dans la plaine c’était écrit et nulle part inscrit dans sa mémoire aussi. « Je baigne mes pieds nus et je ne me souviens plus », voici ce qu’elle écrivit ce jour au dos de la lettre de mission mais ce n’est pas tout.

Écrire au dos d’un ordre de mission mène tout droit à la prison. La femme soldat, la nuque dans le frais cresson réfléchissait tranquillement aux suites inévitables... Et la plaine tout autour danse de ses folles graminées tandis que bruisse le fleuve, doucement, doucement accompagné de ses glouglous qui tintent aux oreilles parées de la femme soldat ; ce sont ces impressions qu’elle vient d’écrire dans le livre de chant : j’entends les herbes qui frissonnent et le fleuve qui ronronne/ Mes souvenirs ont disparu et la plaine ondule à perte de vue/ Je m’égare sur le chemin du front/ Je vis au plus profond des instants qui sont bons... On connaît la suite de cette ode.

Il arriva alors qu’elle eut faim et qu’elle quitta le bord du fleuve pour s’enfoncer dans un petit val parmi les mousses au bord d’une rivière d’argent qui conduisait à un moulin dont la roue tournait bruyamment dans les éclats de l’eau où brillaient de fines lignes de lumière ; des glaïeuls au pieds du mur d’entrée répandaient l’odeur sucrée de leur parfum ; et la pierre ainsi embaumée semblait de farine et d’épices. La femme accrocha le havresac de campagne à la poutre d’une potence qui servait à tirer des seaux, elle entra et dans l’obscurité se trouva surprise, ne voyant rien du rouet, de la lanterne et des meules, elle avança un pied et puis l’autre en se méfiant du plancher qui grinçait. L’espace était submergé par le vacarme, elle cria « qui est là ? » ce n’était pas à elle de le demander mais elle criait ainsi qu’elle l’avait appris quand elle était enfant, que les parents étaient au champs et qu’elle les attendait... Des poussières de farines voletaient dans l’espace éclairé par les trous du plancher et deux étroites fenêtres en meurtrière par lesquelles soufflait un peu d’air frais. L’ensemble des instruments qu’elle distinguait maintenant formait une sorte d’échafaudage confus au milieu duquel remuait l’auget qui conduisait les graines aux meules. Elle passa un doigt sur l’axe de la roue et le tacha d’une graisse à machine qui était rouge. Elle retourna une gamelle en étain qui traînait sur le sol, trouva un gobelet de fer blanc et puis erra, furetant ici et là. Elle salivait fortement si bien que lui coulaient aux commissures deux filets de bave. « Éloignée par la rage de mes congénères, j’erre seule dans les contrées étrangères... » ; elle avait très faim, elle se dirigea au hasard en direction des meules qui tournaient, la dormante reposait sur deux fortes poutres sur lesquelles se trouvait accumulé de la farine fine, elle en prit entre ses doigts et s’efforça de manger ; la salive s’arrêta aux commissures mais sèche fut rapidement sa bouche bien avant de s’être rassasiée. La rivière coulait, elle l’entendit, elle sortit du moulin d’où retentit alors « qui est là ? » la voix du meunier.... Un meunier ennemi n’est pas un homme facile, apercevant la femme soldat qui se couchait à même la rive pour boire à la rivière, il sentit battre son sang et voulut la tirer de la lucarne de l’engrange ; il visa tranquillement, la femme soldat buvait ; et puis elle se retourna et « pan ! » au milieu du front, il y eut une tache rouge. Le meunier le crut, il descendit en hâte mais ne retrouva plus la femme soldat dont l’écharpe flottait assez loin déjà de l’endroit où elle avait bu...

Jacob van Ruisdael

Le femme était soldat, elle connaissait les ruses, elle savait combattre, elle avait roulé dans le bas d’un petit ravin, s’était dissimulée puis elle avait rampé jusqu’à l’axe de la grande roue, parmi les éclaboussures et les mousses glissantes, elle avait franchi la conduite forcée et par le passage réservé à l’axe, elle était entrée dans le moulin... Le meunier, arpentait encore le bord de la rivière, soudain il trouve le havresac de campagne, l’emporte dans le moulin où sur la table des comptes, il vide le contenu ; il découvre alors la lettre de mission ; c’est une histoire grave qui passe comme une aventure et son sang afflue à ses joues, « on en veut aux meuniers ! »... Pendant ce temps, la femme entrait dans le moulin, mon dieu que j’ai faim, audacieuse comme l’animal affamé, se cherchant à manger, furetant discrète et silencieuse cependant, contournant les outils et les meules, elle avançait dans la demi obscurité lorsqu’elle atteignit un recoin où pendait la musette du meunier. La bouteille de vin qui s’y trouvait cogna contre la cloison de bois, le meunier perçut ce bruit dans le vacarme sourd du moulin ; l’oreille du meunier est fine car c’est au bruit qu’il connaît l’état de la mouture. Déposant alors le havresac, une boucle tinta contre sa ferrure ; doucement, doucement, il se tourna un peu écouta ; et derrière la cloison doucement doucement, la femme soldat emportait la musette. « N’entend-t-on pas un léger froissement sur les planches, n’est-ce pas le bruit infime d’un vêtement qui frotte contre l’huisserie, mon dieu c’est elle... » le meunier composait ainsi ses impressions tout en passant la porte de la machinerie, alors dans les ombres de la lanterne et du rouet qui tournait, il crut apercevoir des mouvements étrangers, il se précipita non sans se munir d’un pic de maçon qui se trouvait sur l’étagère aux graisses ; il menaça une grande ombre qui oscillait contre la cloison, il découvrit que c’était son manteau de feutre ; alors, mais alors « où ai-je mis ma musette ? »... La femme soldat mangeait dans un buisson non loin du moulin, c’était un bout de pain bi et du lard gras, elle respirait avec peine car elle mangeait trop vite. Dans la musette, il y avait aussi un livre, un livre de poésie, un meunier ennemi qui serait poète, voilà ce qui trouble la femme soldat. Il faudrait qu’elle s’éloigne mais la havresac peut-il être abandonné. Écrire au dos d’un ordre de mission mène tout droit en prison mais laisser à l’ennemi un ordre de mission combien cela vaut-il ? Il lui faudra donc retourner au moulin et au besoin arracher l’ordre, reprendre le havresac de campagne et puis ensuite, ensuite on verra bien. Et la femme soldat rassasiée maintenant, se lève non pas d’un bond mais lentement, en épiant les alentours où paraît maintenant le meunier avec son pic et l’air menaçant. Un homme est un homme pour une femme, et c’est la force qu’elle sent dans le mouvement de son corps, dans ses jambes qui se plient, son torse et ses bras. Le meunier hésite dans ses pas, où aller qui soit pertinent, sur la droite coule la rivière tumultueuse, et non loin la conduite forcée, sur la gauche ce sont des buissons, la femme aurait-elle fui, laissant son havresac de soldat ? Il avance prudemment, les feuilles sèches et les brindilles crissent sous son soulier ferré ; la femme soldat l’observe ; elle se trouve légèrement sur le côté, dans un endroit humide où pousse le cresson, elle ne fait donc aucun bruit ; il ne peut l’apercevoir, elle serait alors dans son ombre, son ombre se glisse parmi les branches des buissons, le torse baissé, se dissimulant et ne laissant paraître que sa tête sérieuse dont le regard observe les alentours, que sa tête mais aussi le bout ferré du pic de maçon que le meunier tient au-dessus de lui prêt à frapper.

Alors s’en saisissant d’un bond, la femme soldat fut saisie à son tour par les mains fortes du meunier, mais elle se retourna serrant dans sa main le couteau de combat dont la lame forte pénétra le ventre de l’homme qui frappa en retour au front à l’aide du pic de maçon qui fit un trou ; elle a un trou au milieu du front, son visage repose dans le frais cresson... Et le meunier à peine blessé, l’observe. Le meunier est poète, il apprécie la poésie, il la trouve jolie, il se penche et passe son doigt sur son front arrondi ; il a maintenant une tache à son doigt, qu’il observe sans bouger. Est-elle morte la femme soldat ?

Depuis plusieurs jours, le meunier la soigne, panse son front et la cajole ; il aime cette femme qui gît dans le lit et somnole la plupart du temps. Le meunier la juge épuisée par des jours et des jours de marche pour rejoindre le front qui attend l’ordre de mission. La plaine est vaste qui l’a conduite jusque dans les environs, comment a-t-elle survécu ; il admire sa minceur et la fermeté de ses muscles et parfois un de ses doigts s’égare sur sa peau qui est lisse sous le poignet et douce à la base du cou ; cela se voit, le meunier laisse tourner le moulin, il s’assoit et lit son livre : C’est une femme menue où court l’araignée/ Accrochant follement aux poils des haillons/ De toile ; où le sang du corps allongé/ dévale. C’est une petite femme qui pousse l’édredon... Et tout cela l’émeut et pourtant, c’est la femme ennemie qu’il faut livrer à la police des armées, au corps des combattants, à la troupe des résistants ; ils viendront ce soir, c’est jour de farine, le pain se mange vite... Et puis la femme soldat repousse l’édredon voilà qu’elle se réveille, « où suis-je, qui est là » elle le demande, et le meunier répond qu’elle se trouve au moulin en territoire ennemi et qu’il est meunier de son état. « J’ai mal au front, aurais-je été blessée ? », « ce n’est rien, ce n’est rien demain, il n’y paraîtra plus... » et ainsi se lie la connaissance de l’un et de l’autre, on se sourit quand même, « alors vous aimez la poésie ? » Oui, on aime à écrire ou à lire des choses jolies et c’est moi aussi et vous aussi... Mais bientôt voilà que c’est midi et qu’il faut se préparer, se préparer à quoi, à se cacher, à se dissimuler, dans une demi-heure les résistants seront là, ils poseront des questions... Derrière le moulin se trouve un appentis tout petit mais on y case un matelas entre le plafond et le toit, des graines y sont entreposées ainsi que des herbes aromatiques. « Qu’ai-je, ai-je saigné ? » « oui, cela saigne un peu, voici mon mouchoir » ; il faut faire vite, bientôt la porte est fermée et la femme soldat seule sur son matelas ne bouge pas, évite les froissements de tissus de ses habits tachés, écoute les bruits tout autour. On entend l’eau couler sur le côté et plus loin la chute forcée ; parfois un léger grincement se détache des feulements du vent ; on entend aussi dans le silence le grattement intermittent d’un mulot ou d’un loir... Il se passe du temps, le temps passe ; cela dure un peu trop, la femme soldat se retourne et fait craquer le plancher peu solide ; « et si tout cela tombait, je tomberai aussi », mais il ne se passe rien de plus...

Jacob van Ruisdael

Les résistants arrivaient à grand pas, une troupe de cinq hommes pressés, les renseignements leur étaient venus qu’une femme soldat dans les parages se cachait, une femme soldat, vous n’y pensez pas, il y en a dans les rangs ennemis ; si les femmes s’y mettent, ce n’est pas les plus bêtes, enfin combien de sac, cinq cela ira, Marius prend celui-ci et l’autre plus petit, je porterai les armes... Les résistants allaient ainsi chargés jusqu’à l’entrée de l’appentis, pourquoi ont-ils besoin de s’y arrêter ? Le meunier les avait suivi, tu n’aurais pas un peu d’eau de vie, les soirs sont froids à la belle étoile. Le meunier dut bien fournir trois gallons d’eau de vie qu’il cachait dans un coin du moulin et pendant ce temps un des résistants triturait la poignée de la porte de l’appentis ; faut-il donc qu’on soit découvert par le biais d’une broutille, beaucoup se le sont dit lorsque le destin malheureux frappait à leur porte. Cependant, il ne se passa rien de précis, prenez ces trois gallons de gnôle et filez, il ne fait pas bon rester dans les parages ; et les résistants restent encore un peu soupçonneux de la précipitation, voulant subitement goûter la gnôle, tout à tout lampant, contents ensuite, elle est bonne, nom d’un... ! Et il s’en vont pas le sentier qui passe au milieu du cresson.

Il y eut de ce jour, jours heureux au moulin, le meunier et la femme soldat car ils étaient poètes s’entendaient malgré la guerre à faire des vers ; et puis il y eut aussi des amours, elles naquirent d’un frôlement de main, de la peau douce au poignet, à la base du cou, on l’a dit mais aussi de la peau rugueuse et ferme aux épaules et aux bras ; « ah combien de fois, t’ai-je prise dans mes bras ? », « ah si souvent que j’en pris mon comptant ! ». Étions-nous à la fin du printemps pour que naissent les brouillards dont les fils d’argent s’accrochaient aux herbes ou bien à l’automne où la froidure de la nuit, se lève doucement sur le vallon moussu ? ... Le moulin tournait régulièrement, mais la farine s’entassait moins qu’à l’ordinaire, on passait du temps à ne rien faire ; allons nous promener et voir le gros rocher ; et ils marchaient dans les herbes hautes en mouillant leur genoux, se tenant par la main ou bien serrant entre leurs doigts le pan de la chemise de celui qui marchait en tête. On découvrit une source où jaillissait une eau claire et fraîche, elle laissait sur la peau une sorte de douceur, « comme si avec ta main, tu avais étalé du talc », « touche un peu ce coin mouillé, le tissu de ma robe n’en est-il pas plus doux » ; la source avait formé une vasque où tous deux ils se baignèrent nus, contents et heureux ainsi que sont les amoureux, « je compte sur mes doigts, combien tu en as », « et moi je lisse tes cheveux, mon dieu qu’ils sont nombreux ! ». Le moulin tournait à vide ce jour, le soleil était haut dans le ciel, c’était l’heure de rentrer de la source joyeuse, mais qu’entend-t-on, près de la rivière ?... Des gens baignent leurs pieds nus, ce sont les résistants, « eh bien, meunier ? ». Le meunier avait abandonné la femme soldat dans une cache à deux pas du moulin, il n’avait à proposer que deux sacs de farine, les résistants étaient mécontents. Le résistant est soupçonneux car il risque beaucoup, on tira en l’air pour effrayer l’homme meunier, on le suspendit à une branche pour s’amuser un peu et lui faire vraiment peur ; on reviendrait bientôt, il faudrait compenser, « travailler la nuit, s’il le faut, la guerre, c’est la guerre ! » Et la femme soldat avait tout entendu, elle avait souffert avec le meunier et pourtant c’était une ennemi. Elle était accourue dès que les résistants s’étaient éloignés et l’avait dépendu, « ah comme j’ai eu peur ! » et elle le serrait dans ses bras tandis qu’il pleurait. Tu pleures homme sensible car tu ne sais quoi faire, sur ton seuil tu serres la femme comme le dévot sa bible comment contourner le malheur qui t’échoit ?

La femme aida pour la farine, elle se chargea aussi des sacs de blé qu’on vida de moitié ; on travailla dur, on craignit les visites impromptues mais on prit le temps de monter à la source et de s’y baigner ainsi qu’en une fontaine : sous les feuilles d’un chêne je me suis fait sécher/ sur la plus haute branche, un rossignol chantait ; ... Bientôt, il fallait partir, « Nous avons des bonheurs d’instant » disait la femme en l’embrassant, « ils ravissent pourtant » répondait l’homme et ils descendaient en courant parmi les herbes folles. Le moulin déjà les attendait, il ne fallait pas perdre de temps, on travailla la nuit, on mangea du vieux pain qui était rassi qu’on accompagna de lard rance ; mais donne-moi tes lèvres..., je te prends la main. Heureux celui qui d’amour perd l’appétit ! Ils travaillaient tous deux pour satisfaire la demande sévère, la production de farine allait bon train cependant... Ah chante, rossignol chante, ils retournèrent à la source, se gavèrent de plaisirs et de tendres caresses, la source les étourdissait, l’eau les enivrait et le soleil et les herbes les affolaient encore, jette-toi dans l’eau, je me roule dans les herbes, viens près de moi, je te prends dans mes bras ; ah sautons ensemble ce muret et couchons-nous derrière, tu serais une reine et je me glisserais la nuit dans la ruelle de ton lit... Ils jouissaient de leurs corps aussi bien que de l’eau : Bois dans mes mains, attend je tords mes cheveux, bois ce qu’il en sort... Heureux celui dont l’amour noie le passage du temps ; « il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai » voilà ce qu’ils chantaient en rentrant au moulin qui n’avait plus rien à moudre depuis ce matin dix heures au moins, et voilà qu’il était six et voilà qu’on était loin du compte, quatre sacs de farine et demain, demain, c’est le jour... Il nous manque trois, quatre ou cinq sacs, où sont les sacs ? Diront les résistants, ils diront ce qu’ils en pensent, ce qu’ils veulent, ils pourront le dire et il n’y aura rien à redire. On devra être pendu ou bien fusillé, c’est la guerre ; que feras-tu ?... Alors, il n’y a guère à attendre, il faut fuir mais où ? Si je vais avec toi, c’est les tiens qui m’exécutent, si tu viens avec moi c’est les miens qui nous tuent.

Jacob van Ruisdael

Ils partirent au petit matin, il était très tôt, ils avaient renoncé tard au fond à satisfaire la demande impossible ; ils avaient cru longtemps s’en tirer car ce qui s’offrait demain n’était pas meilleur ; cependant maintenant ils devaient le tenter. Ils partirent en direction de la plaine, abandonnant le val et sa rivière aux éclats d’argent. Ils descendirent plus bas et puis ce fut à découvert qu’ils marchèrent en direction du fleuve. Je connais une barque. Les herbes de la plaine étaient dures aux jambes et craquaient sous les pieds, les mottes malmenées par une charrue tordaient les chevilles ; ils avancèrent difficilement mais sans trop de hâte car ce qui les attendait était peu sûr. Ils cherchèrent un sentier, un chemin, ils ne virent rien qui y ressemblait, ils continuèrent dans ce champ qu’on n’avait pas ensemencé et que les chardons, les digitales et les panais avaient envahi ; le panais brûle, le chardon pique et la digitale est un poison, voilà ce qu’ils se disaient en marchant vers l’est où se trouvait le fleuve ; ils y parvinrent fatigués et se reposèrent ; où était la barque, plus haut ou plus bas ? Le meunier ne le savait pas. Dans le havresac de campagne, il y a une carte. Peut-on savoir où nous sommes ?

On décida que le meunier s’en irait seul en amont pendant que la femme soldat resterait à l’endroit. Auparavant, ils baignèrent leur pieds dans l’eau fraîche, il y eut des tendresses et des appétits. J’aime les os de ton visage, tes cheveux et ton dos ; serre ma taille fine et les doigts de ma main. Et pour se dire adieu, on se leva et puis, comme on s’aimait, on se roula dans l’herbe, la femme heurta du front une petite pierre ; tiens, ta blessure ressaigne. Embrasse-moi encore... Le meunier partit en se courbant, garde ta chemise de travail et fais attention à toi. Il disparut bien vite tandis que chantonnait la femme soldat : « nous vivons des bonheurs d’instant » ; que disait mon ami, que disait-il déjà, « des bonheurs qui ravissent... »... Déjà, il est loin, déjà il passe une heure et puis c’est deux heures qui passent ; la femme soldat fouille dans son havresac, elle occupe ses mains qui sont inquiètes comme son corps entier qui frissonne et se contracte de temps en temps ; serait-ce le froid de la disparition, se pourrait-il qu’il me laisse, il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai, ne l’a-t-il pas chanté... Ô mon dieu, pourvu qu’il ne lui arrive rien. Elle fouille et lit l’ordre de mission qu’on y a remis tant bien que mal avec le sceau fondu, qu’y avait-il d’écrit ? S’emparer d’un meunier ou de plusieurs, il en faut pour le camp de Zorla, la troisième division fera provisions de conserves et de pain, les portera à Vangana où attendent trois cents soldats dispersés ; ne les rassemblera pas, distribuera de groupe en groupe conserves et pain... Où se trouve Vangana ? Mais pourquoi ne revient-il pas ?

Le fleuve coule doucement devant la femme soldat et l’eau qui caresse ses pieds nus vient de passer sur le corps d’un cheval ventru, un cheval mort noyé dans le fleuve qu’aperçoit le meunier qui tressaille, la guerre n’est pas loin, elle fait des dégâts. La barque est-elle plus haut, peut-être qu’elle est plus bas ; savoir ce qu’il en est pourtant le meunier le croit, la barque doit être bientôt là et la barque en effet s’y trouve, c’est un peu plus haut mais qui garde la barque avec le fusil, c’est un homme ennemi, que faire que je peux faire pour m’emparer de l’embarcation ? Le meunier se dissimule derrière la rive dans un petit fossé où vivent les tritons, les couleuvres et les sangsues. Il faudrait attendre la nuit mais le jour l’inquiète, que fait donc mon amie, attendra-t-elle longtemps ? Il rampe dans les herbes sèches, il avance silencieux, il s’approche invisible. Le soldat bâille, laisse à terre son fusil, se lève, glisse sur la pente de la rive du fleuve : que faire, mon dieu que faire pour que passe le temps ? Il pose son pied sur la corde qui retient la barque ; la barque se dandine et vient contre la rive, le soldat s’apprête à grimper dedans mais qu’arriva-t-il alors dans son dos ? Le meunier sans bruit était déjà derrière lui, il assenait, violent, le coup du lourd couteau de combat. Le soldat s’écroulait, la face première dans l’eau. Mais le meunier lui retourna le corps afin qu’il ne se noie pas, on aime à être généreux lorsqu’on est amoureux. Puis, il sauta dans la barque qui déjà descendait le fleuve alors que le soldat se réveillait, que m’arrive-t-il qui m’est arrivé ? Dans ses yeux dansent les graminées de la rive et celles de la plaine au loin, des étoiles de lumière troublent sa vue cependant, il devine quelque chose sur le fleuve, un tronc d’arbre, un cadavre, il ne sait ; Il remonte la rive, avec effort, il secoue sa tête, et puis il comprend, saisit son fusil et le voilà qui vise ce point noir qui dandine sur le fleuve...

« Pan ! Pan ! » deux coup de feu qu’on entend ; la femme soldat s’est glissée au bas de la rive, le corps quasi dans l’eau qui glougloute, elle s’est ainsi cachée, où vraiment se cacher dans ce pays plat ; pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé. Et puis voici la barque qui vient en dérive et le meunier la pousse de sa perche, « monte, monte ! », il faut faire vite, voici qu’on s’émeut plus haut sur le fleuve, des cavaliers ne sont pas loin, il ne leur faudra pas longtemps, et la barque glisse, glisse, silencieuse sur le fleuve qui maintenant grommèle de remous, on arrive aux cascades, retiens-toi, je t’attache, tu m’attaches ; nous sommes attachés, voici que commencent les rapides, laissons-nous faire... Et les deux amants se serraient l’un, l’autre, tendrement et s’embrassaient aussi aspergés continuellement et bientôt mouillés à tordre, mais j’aime ta peau luisante, je glisse jusqu’à ton cou. La barque nageait déjà follement emportée par les eaux tumultueuses, sur la rive des chevaux et leur cavaliers tentaient de suivre le fleuve mais il y avait des escarpements qui obligeaient à des détours ; le meunier le savait, il espérait s’en tirer mais voilà qu’on tirait sur eux. Dans le fond de la barque, on se serra davantage, serre-moi fort contre ton corps mais que faire contre le plomb qui traverse le bois et rentre dans la chair. Dans les torrents qui s’emparent des eaux du fleuve, la barque est secouée, malmenée violemment, elle vire, file mais se maintient encore, la femme soldat gémit un peu mais bientôt elle se tait, sa bouche reste ouverte, béate et comme figée, le corps du meunier est mort, il a deux trous rouges au côté.

Jacob van Ruisdael

Oh, mon dieu qu’avons-nous fait qu’il ne fallait pas, secoue-toi mon ami, nous voilà sauvés.

En effet, la barque dodelinait tranquille sur une sorte de lac qui était protégé par une falaises et un marais, le fleuve ici perdait de sa force et les rives s’étaient considérablement éloignées, on pouvait tirer nul risque d’être atteint. La femme soldat ne savait comment se comporter, elle fouillait son havresac de campagne, cherchant l’ordre de mission « S’emparer d’un meunier ou de plusieurs, il en faut pour le camp de Zorla » mais un meunier mort... Une goutte de son sang tomba sur la feuille voilà que je saigne du front, aurais-je été touchée, et elle passe son doigt qui se tache, il y a du sang partout, alors au dos de l’ordre de mission, elle note ses impressions ; c’est le fleuve tranquille qui va baigner ses morts, nul nocher pour conduire la barque ; ici git mon ami et moi je vais gésir ; allons tous deux mourir où chante une rivière, chante, rossignol chante ; tu as le cœur à rire, moi je l’ai à pleurer....

Au Vergers des Anciens,
Récits, 2016
La Rumeur libre — Éditions Vareilles
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Isbn 2101-7859
isbn 978-2-35577-122-4