dimanche 27 décembre 2020

Accueil > Les rubriques > Société > En de simples jardins

En de simples jardins

Un conte de Hantu (weber+delsaux), Paris, janvier 2019

, Hantu et Pascale Weber

Artistes pratiquant la performance le duo Hantu nous livre aujourd’hui une fiction qui nous plonge la tête la première dans nos dénis, nos angoisses en nous confrontant à ces lointains devenus si proches que nos rêves, fatigués, se muent en angoisse et l’angoisse en une plus grande fatigue encore.

Destruction totale des forêts primaires de notre planète, sols acidifiés et impropres à la culture sur site.
Disparition des espèces communes animales.
Plus aucun oiseau non plus.

2108. Enfin seul.e.s

2108, année du basculement de l’ancien monde vers celui que nous connaissons désormais ; des épidémies ont finalement eu raison des animaux d’élevage que l’exploitation intensive avait durablement fragilisés, lorsque ce n’est pas l’humain directement qui les achevait par peur d’être contaminé par des supervirus que nul ne savait combattre.

L’humanité toucha le fond de son histoire lorsque parallèlement à l’extinction de toutes les espèces animales vivant dans la nature, et comme par fatigue, ou par une lassitude générale, les animaux domestiques jusqu’alors fidèles à ses délires, frappés d’apoplexie, décidèrent d’accompagner dans la mort les espèces sauvages. Tous les mammifères, excepté l’homme, disparurent complètement de la surface de la Terre. L’humain restait seul avec lui-même, roi en son royaume et délirant devant son miroir.

Puis ce fut au tour des insectes de déserter la vie.

L’homme fit alors l’expérience d’un silence nouveau, celui de la fin de l’existence de ce qui n’était pas lui. Et comme ce silence était terrible et l’empêchait de dormir, il inventa de curieuses cérémonies qui faisaient écho à celles de rites anciens, et faisaient réapparaître dans de curieux travestissements, des scénographies et des danses d’imitation, les animaux, les arbres et plantes disparus.

Rituels de la disparition

Naturellement ces jeux avaient la vertu de lui permettre de s’absenter de lui-même pour une altérité dont il doutait à présent qu’elle ait jamais existé. Depuis qu’ils étaient disparus, les êtres animaux et végétaux que nous avions sacrifiés au développement dérégulé de notre civilisation étaient devenus les dieux que nous priions. Nous leur fîmes des offrandes sacrificielles, lors de festivités véganes, hypocaloriques et gluten free, qui auraient semblé bien frugales à nos ancêtres de la première moitié du XXIe siècle.

Les changements climatiques avaient occasionnés depuis plus de deux siècles un gros stress métaboliques chez l’être humain, qui devait s’alimenter presque exclusivement de plantes autopollinisables, notamment des graminées chez qui la pollinisation est anémophile, utilisant le vent pour disperser la graine. Avec cette alimentation, nombreux étaient ceux qui développaient des allergies graves, car les céréales, dégénérées, recevaient des traitements indéterminés, imposés par la seule industrie qui subsista, l’industrie chimio-agricole. Les farines étaient traitées pour rassasier autant que possible la population affamée des jeunes adultes en période de forte croissance tout en limitant les effets des pesticides, en contenant les allergies et en facilitant les processus d’assimilation des macromolécules glucidiques et lipidiques en particulier.

En de simples jardins, © hantu, 2020.

Dans les rituels véganes opérés en l’honneur des dieux animaux et végétaux, tout était initiatique et imaginaire à la fois, car plus rien de ce que nos récits rapportaient n’existait encore : il s’agissait de rituels d’initiation à la perte, à l’amenuisement. Les illuminés ne racontaient plus l’apparition de la Vierge mais la disparition du Vivant. Mais surtout, il y avait dans le mouvement de ces initiés quelque chose qui n’était plus humain. De l’énergie à l’état pur. Il y avait dans leurs prières quelque chose de terrible comme le dépassement de la fin, car la mort n’était plus à venir, tous les animaux s’en étaient allés et nous, sans comprendre comment cela était possible, nous étions encore là, vivant dans le plus grand dénuement, dans un détachement de ce qui avait été et ne serait jamais plus. Mais alors, si la mort était derrière nous, que pouvait-il donc se profiler devant ? Contre toute attente, des communautés commencèrent à célébrer les divers potentiels que la vie porte et développe, avec résilience, insensible aux expérimentations de fin du monde que nous avions menées jusqu’alors avec beaucoup d’inventivité…

Le vertumnisme

C’est ainsi qu’est apparu à la fin du XXIème siècle le vertumnisme, un courant spirituel qui s’est rapidement propagé sur tous les continents.
Ayant en mémoire des phénomènes de pollinisation particuliers opérés par des animaux, la zoogamie, les vertumnistes imaginèrent intervenir eux-mêmes directement dans les processus de reproduction des plantes afin d’enrichir leur propre écosystème. À l’aide de petits bâtonnets, ils tentèrent d’abord de fertiliser les plantes en s’inspirant des anciennes techniques entomogames, mais ce travail minutieux d’insecte amoureux fut un douloureux échec. Les fleurs, souvent rachitiques et fragiles, ne supportaient pas les opérations infligées par des humains. Ceux-ci étaient trop maladroits, d’autant que les carences nutritionnelles les rendaient incapables d’agir longtemps avec doigté et précision.

En de simples jardins, © hantu, 2020.

Les vertumnistes se tournèrent alors vers des techniques ornithophiles et cheiroptérophiles, frottant leur visage et leurs cheveux contre les fleurs pour se charger en poudre fertile comme naguère les colibris ou les chauve-souris.

D’autres adeptes, grattant le sol, les talus ou les parois calcaires, explorèrent la zoochorie, la dissémination des graines dans des cachettes naturelles, des glands, faines ou noisettes. Mais les routes et les sols aménagés par l’humain étaient imperméables et empêchaient les graines plantées de s’y développer, entre les autoroutes, les parkings immenses et les bases industrielles géantes bitumées, le sol cuit par la disparition des végétaux devenait trop dur pour que les graines parviennent à s’y enfoncer et à germer.

Des pilleurs de graines passaient derrière les gratteurs de sol pour leur dérober un butin non négligeable en ces temps de survie alimentaire. Alors, les fidèles décidèrent de porter les graines à même leur corps, le temps de leur germination, et parfois davantage. Certains vertumnistes vécurent de véritables passions avec les plantes qu’ils portaient.

En de simples jardins, © hantu, 2020.

La multiplication végétative

Des communautés humaines commencèrent à vouer un culte au dieu Vertumne, construisant des autels sur lesquels ils disposaient des assortiments culinaires artificiels, évoquants des fleurs et des fruits du passé, en guise d’offrandes, et portant à la ceinture des amulettes en forme de petits légumes phalliques en pierre de savon. Aux solstices d’hiver et d’été, avait lieu une fête rituelle évoquant les buffets orgiaques des anciens mythes ; les différentes communautés collectaient, au prix d’efforts insensés parfois, les quelques fruits disponibles dans le monde, cultivés hors-sol dans des serres hyper-protégées, propriété des plus grands trusts de la planète.

En de simples jardins, © hantu, 2020.

Il y avait également d’anciens punks anarchistes qui régulièrement cultivaient des plantes sur leur corps. L’idée leur serait venue lors de leur fuite hors des basses terres menacées par la montée des eaux et ouvertes aux circulations les plus diverses. Certaines espèces opportunistes avaient germé qui dans une poche, qui au creux d’une aisselle, ou encore dans une chevelure aux dreadlocks accueillantes.

Dans un premier temps ils avaient tenté de se débarrasser de ces végétations incongrues, doutant qu’elles puissent arriver à maturité, presque vexés de servir de terreau à des graines.

En de simples jardins, © hantu, 2020.

Il y avait parmi eux un enfant taciturne, que l’on pensait muet de naissance qui fut le premier, il ne se lavait pas, à faire pousser dans sa tignasse terreuse un plan de pissenlit dont on put recueillir et mastiquer religieusement les feuilles. S’en suivirent toutes sortes d’expérimentations plus ou moins heureuses, selon les graines emportées et la patience des corps-porteurs. Une jeune femme réussit, en restant allongée plusieurs semaines au bord d’un ruisseau à faire pousser une salade entre ses seins, la tenant précautionneusement à l’abri des regards impudiques, elle aurait transmis le trognon à un homme pour qu’il renouvelle l’expérience, la croissance de la plante ayant trop irrité sa peau pour qu’elle réitère immédiatement l’opération.

En de simples jardins, © hantu, 2020.

Sur toute la surface de la Terre, les humains priaient les légumes sacrés.

Certaines jeunes personnes de la communauté des Vertumnistes se vouaient à l’amour des légumes, et à la multiplication végétative. Dansant et chantant, elles accompagnaient les fruits et les légumes, survivants des temps de l’Abondance, les aidant à repousser indéfiniment. C’était généralement de jeunes vierges, dont l’identification et l’orientation sexuelles n’étaient pas toujours encore définie, qui œuvraient pour que les végétaux puissent profiter d’un mode de reproduction asexuée, conçue à partir de restes alimentaires ou à partir d’un simple fragment végétal : stolon, tubercule, rhizome, drageon, tige, etc.

Très vite, et à la différence des semis, la multiplication végétative fut considérée comme sacrée parce qu’elle permettait d’engendrer un végétal sans faire intervenir de gamètes. Sans ces fruits et légumes, qui pouvaient à partir du plant-mère se multiplier indéfiniment sans passer par les graines, sans doute aurions-nous disparu. Bien sûr cette technique héritée de nos ancêtres jardiniers n’était pas si hasardeuse lorsqu’elle était utilisée avec des plantes en pot. Mais cela se compliquait terriblement dès lors qu’il s’agissait de bouturer ou de marcotter de fragiles plants à même le corps.

Faire pousser sur soi des carottes et des patates douces, à partir d’épluchures ou de germes, demandait une grande discipline et une profonde sérénité. Seuls quelques initiés aux techniques de la méditation symbiotique humain-végétale accédaient à ce savoir.

Les Mélis

Vénérant la Nymphe Melissa, les Mélis, cousins des Verdumnistes, développèrent le culte du pollen, pratique érotique à laquelle ne s’adonnaient que les plus fortunés, à l’invitation de rares occasions festives proposées par l’un d’eux. L’espace sacré s’organisait à la nuit tombée ; les Mélis positionnées en cercle exécutaient une transe par l’inhalation du nectar. Leurs corps, secoués frénétiquement par des réactions allergiques, suivaient le rythme simple et ancestral de la musique sacrée, jusqu’à tomber comme des pierres en formant un tas d’humains. Puis ils se relevaient à la façon de revenants du passé pour reformer le cercle. Les yeux gonflés et le nez coulant. Des parfums étaient diffusés, évoquant des plantes disparues, ces fragrances artificielles et souvent nocives, donnaient la nausée. Dans des cas très exceptionnels les Mélis utilisaient des huiles essentielles, qui n’en étaient pas moins dangereuses.

En de simples jardins, © hantu, 2020.

Tous les esprits étaient convoqués, les bons et les mauvais. Les cérémonies finissaient toujours par une procession, dans un paysage à inventer, vers un sanctuaire de pierres caché au milieu d’autres pierres. Suite à l’extinction des papillons et des colonies d’abeilles, 90 % des espèces d’arbres avaient disparu au profit des gymnospermes, ces organismes qui se reproduisent en dispersant leur pollen dans le vent. Faire l’ascension d’une montagne ou se promener dans la plaine consistait à chercher du regard quelques rares conifères, quelques noisetiers plus rares encore, de rachitiques saules ou enfin de pâles bouleaux. Ces arbres faisaient l’objet de rites sacrés.

En de simples jardins, © hantu, 2020.

Lors de la procession vers le sanctuaire, on imaginait en déambulant dans l’espace, un tout autre paysage, qui serait propice à la méditation des mystiques, à la communion avec des plantes et des animaux sauvages, un espace de conjuration de la mort, hanté par le fol espoir non pas de thérapie individuelle et collective mais de reconstruction, de renaturalisation d’un monde diversifié…

Arrivée au sanctuaire, la prêtresse organisait avec les fidèles une cérémonie culinaire. Aux pains de céréales, lorsque celles-ci étaient supportées, étaient associés quelques légumes dont on avait affiné la culture, à même le corps. Cela présentait un double intérêt : la nourriture était protégée des pilleurs et restait facilement à disposition, mais surtout, on s’était aperçu que, de ce mode symbiotique, le corps pouvait tirer sa force vitale ; porter une plante contre soi était une façon de se soigner, d’équilibrer des flux d’énergie, d’assimiler des vitamines et des nutriments, un moyen essentiel de se nourrir. Certains d’ailleurs refusant toutes graminées, ne se nourrissaient que d’air, de lumière et de végétaux posés sur le corps.

Cette pratique alimentaire alternative avait des précédents. À commencer par certains yogis qui pratiquaient le prânisme, en se nourrissant exclusivement du prâna, principe vital dans la tradition indienne. Mais de célèbres figures chrétiennes du 20 et 21eme siècles avaient également cessé de s’alimenter et même de boire pour se nourrir de la lumière du soleil, comme une plante utilisant l’énergie de la photosynthèse, on appelait cela le sungazing.

Il y avait enfin, la population d’une région que l’on appelait autrefois la Silicon Valley, qui avait cessé de manger, buvant occasionnellement des substituts alimentaires. Cela avait d’ailleurs impacté la physiologie dentaire des habitants qui avaient renoncé à mâcher. Dans cette région du monde, on affirmait déjà dans la deuxième partie du XXe siècle, que le corps n’avait pas besoin de nourriture à déglutir mais seulement des composants chimiques extraits de la nourriture.
Aujourd’hui la Silicon Valley n’est plus qu’une bande de terre semi-désertique sans vie et grignotée par la montée de la mer.

Aujourd’hui le monde est si différent. Pourtant dans leur dénuement, la précarité de leur habitat et l’austérité de leur existence, nos contemporains rappellent aux plus anciens, d’autres humains qui vivaient jadis dans des campements aux portes de Paris, sous le périph, dans des bidonvilles, avec rien, sans nourriture, ni vêtements chauds, et sans que personne n’imagine qu’ils préfiguraient l’humanité à venir.

Aujourd’hui tout le monde est pauvre. La pression démographique associée à la disparition du vivant nous ont obligé à nous convertir à l’alimentation aéro-dermique : se nourrir par la peau du soleil et du contact avec quelques végétaux, et réserver le partage de quelques victuailles végétales, graines, légumes et jus, aux rares festins rituels qui marquent le changement des saisons.

Le monde serait presque sage… si ne subsistaient pas ici ou là des individus, des groupes parfois, tentés par la facilité et l’avidité, de s’accaparer encore et toujours, les ressources si rares de nourriture.

Frontispice : En de simples jardins, © hantu, 2020.