lundi 1er janvier 2024

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Un Dessin Trapéziste

entretien avec Stéphane Tesson

, Geneviève Hergott et Stéphane Tesson

Voyage au bout de la ligne, pour un torticolis des signes, ou comment ramasser la bonne figure, après la chute, outrancière, des clichés. Un échange autour du dessin avec le plasticien Stéphane Tesson, mené par Geneviève Hergott, artiste et cofondatrice des éditions « solo ma non troppo ».

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mars 2022

C’est quoi, le dessin pour toi et quelle place a-t-il dans ta pratique ? Tu réalises aussi des vidéos, des performances, des installations, alors quel est le va-et-vient entre ces différents médias ?

Le dessin est un nerf essentiel et avant d’être une idée, c’est d’abord un geste, une ligne ferme et indocile, me donnant des bouts de signifiants, que j’harmonise au final en rebus visuel. Ce chemin est assez analogue pour mes autres médias.

Tes dessins sont constitués d’hybridations, de chimères combinant de l’humain, de l’animal avec d’autres éléments. Certains d’entre eux sont très reconnaissables : cravate, santiags, talons hauts, veste en haillons, oreiller, palette de peintre, immeuble, char et fusil d’assaut, missile, cœur... D’autres sont plus indéfinissables, presque abstraits. Peux-tu nous dire ce qui t’a amené à ce type de dessin, pourquoi tu associes tel élément à tel autre ?

La pratique de la greffe, de l’hybridation, a pour moi valeur d’addition entre des contextes d’époques que je peux croiser, comme par exemple un casque de soldat corinthien et une souris d’ordinateur, qui présentent un jeu d’analogie, comme une façon de questionner les aspects cycliques de l’histoire humaine.
Les mots qui me viennent à l’esprit : greffe, dystopie, esprit guerrier, sexe, violence, énergie, propulsion, vitesse... et douceur. Car ce qui est frappant c’est en effet la douceur paradoxale due au choix de l’outil et son usage : le crayon de couleur, délicatement appliqué, sur une surface blanche.

Des petites machines pensantes, lâchées sur le papier, propulsées comme des fusées ?

Oui, une dystopie à contre-emploi, étant donné qu’on est dans le champ du symbolique, une jubilation qui se décline dans ces petites machines pensantes et non pesantes, sans pathos. La méthode livre d’abord une joliesse avec le crayon de couleur. On perçoit comme une sphère enfantine. Mais ne dit-on pas que les enfants peuvent parfois être cruels ? C’est d’un autre tiroir que sortent des énergies violentes en tous genres. Tandis que les enfants s’amusent à la "petite" guerre, les adultes, eux, s’y adonnent en jeux tragiques depuis des millénaires.

J’ai l’impression d’être face à des monstres qui interrogent la psyché humaine, qu’il est question aussi de la société à venir. Que dis-tu de cette interprétation ?

Monstre nous vient du latin : avertir, éclairer. Si je représente les miens et ceux que j’observe, je tente un éclairage sur le passé autant que sur la société vers laquelle on tend. Laquelle nous noie dans une confusion des signes et vocables, propices à de perpétuelles adaptations qui obstruent le temps critique, frappant très fort et très vite ! Comme si la honte et le ridicule n’avaient aucune importance, telles que les figures que je déploie.

Tu entretiens des rapports avec la culture populaire, l’absurdité et la science-fiction, l’idiotie, la psychanalyse et le langage. Peux-tu nous en dire plus ?

La culture populaire d’une époque peut devenir élitaire dans une autre ou simultanément dans la même. Des absurdités de genres et de goûts se détectent aussi dans la science-fiction. Je pratique un alliage de ces catégories. L’idiotie est un îlot de résistance — hors doxa l’assignant à une pathologie. Bien manœuvré, c’est potentiellement subversif. J’aime assez le baroque de Lacan, comblant du vide ou le manque dont il parle si bien. J’aime aussi qu’il déclare : « toute action représentée dans un tableau nous y apparaitra comme une scène de bataille » et aussi qu’il affirme qu’il n’y a que des vérités « mi-dites ». À midi net, Bobby Lapointe n’est pas pour me déplaire non plus. Dans l’expression artistique c’est par des stratégies d’illusions, d’ellipses, que nous touchons à « quelques » vérités.

Comment la composition du dessin s’élabore-t-elle mentalement et concrètement ?

Cela arrive avec l’usage fréquent de nombreux carnets dessinés sur plus de vingt ans, par un flux mental, intense, intuitif et débridé, rapide. Puis dans un ralentissement du geste, sur des plus grands formats.

Tes dessins flottent dans la page blanche mais de façon ramassée, et mettent en évidence l’espace vide qui les entoure. Une idée préside-t-elle à cette pratique ?

J’aime à voir qu’un dessin soit comme une sorte d’apparition confinant au sacré, telles les lignes et contours cernant les figures des peintures orthodoxes et autres lévitations ; cela parmi d’autres choses plus profanes, voire banales.

Hors ton activité solitaire tu aimes être dans l’échange, avec tes étudiants, ou dans le cadre d’interventions notamment au sein d’établissements hospitaliers, d’institutions psychiatriques. Tu proposes souvent la réalisation de longues fresques collectives au fusain, les participants y vont à pleines mains, c’est assez physique, un peu à l’inverse de tes dessins ?

Ces activités collectives s’enclenchent par l’énoncé de règles de jeux souvent liées au langage écrit. Tout m’échappe quand les groupes s’y plongent et découvrent leurs propres formulations, je n’interviens que pour leur révéler quelques lignes de force dans leurs compositions. Je retrouve un peu ce type de phénomène lorsque j’exécute moi-même des performances graphiques lors d’événements devant des publics, dans des lieux dédiés à l’art contemporain

Je dirais volontiers que ma pratique se situe en espace et en temps dans le tragique et le comique, communément nommé tragi-comique, cette tonalité est la seule qui m’ait semblée viable et tenable en tant qu’artiste.

Et peux-tu nous révéler d’où vient ta pratique artistique ?

Ça a débuté comme cela. Avant de savoir écrire, les enfants savent dessiner.

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