samedi 3 août 2019

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Sandra Lorenzi au Musée de la mine à Decazeville

Aller au charbon

, Pascal Pique et Sandra Lorenzi

Sandra Lorenzi questionne autant notre relation à l’histoire et à la mémoire, qu’à la nature et à l’environnement. À travers l’art, elle veut redonner des repères à un monde contemporain fracturé et désorienté.

Depuis plusieurs années, elle travaille à la mise en place d’une œuvre réparatrice où la question du « prendre soin » est centrale. Au fil de ses expositions, elle réinvente littéralement les outils et les concepts de cette reconstruction. À Decazeville, pour le musée du patrimoine industriel et minier, elle s’inspire du souffle et de l’énergétique de la forge, de la mine et du minerai. À l’image de la materia prima du forgeron ou de l’alchimiste dont elle revisite les cultures, les symboliques et les recettes. En reliant par exemple les mondes souterrains à la surface et aux dimensions célestes. Sous le titre Des profondeurs, elle propose une œuvre en plusieurs tableaux reliant l’extérieur à l’intérieur du Musée de l’ASPIB dans une sorte de parcours initiatique qui n’est pas sans lien avec les étoiles des chemins de Compostelle. Sandra Lorenzi a mis beaucoup de cœur dans son projet pour Decazeville qui marquera une étape dans son parcours artistique. En particulier avec la grande fresque extérieure - sa première réalisation d’un dessin à l’échelle monumentale - qui a été conçue comme un véritable talisman aux pouvoirs magiques.

Sandra Lorenzi, Les corvivances, 2019, (N°1 la gargouille, N°2 La tour)
Bois, charbon, coquille St Jacques, crayons de couleur, matériel sonore, dimensions variables, avec les bas-reliefs de Joseph Herranz Ortega, et les témoignages de Claude Maillebuau et Michel Herranz, © Luc Jennepin

Pascal Pique : Le contexte de Decazeville, de la mine, des haut-fourneaux, de la forge et du minerai vous a d’emblée fortement attirée, avant-même de voir le site. Comment se fait-il que vous soyez autant en résonnance avec ces réalités d’une époque révolue et d’une culture disparue ? Ensuite comment avez-vous ressenti l’endroit avec tous ces éléments après votre première visite ?

Sandra Lorenzi : Le contexte de la mine m’a toujours intéressé, notamment à travers le rapport au souterrain, au dissimulé et au secret. Dans mon travail, je développe une relation élémentaire aux matériaux et à leurs mythologies. J’aime les territoires qui ont une double résonance : historique et mythologique. La mine convoque un imaginaire vaste et puissant. Cet imaginaire implique également une forme de mystère. Il y a une part de fantasme liée au travail de la mine que notre génération n’a pas connu. Il est vrai que composer une trame artistique autour de ces contextes mythologique, fantasmagorique et historique m’a intéressée d’emblée. La première fois que j’ai visité le lieu, j’ai ressenti beaucoup de tristesse et même une souffrance étouffée. Ma première impression en tant qu’artiste, c’est qu’il fallait que je prenne soin du lieu. Que j’essaye de le soigner.

Mineur dans les galeries de Decazeville
(photo Musée ASPIBD)

PP : Une de vos premières œuvres a consisté à reconstruire une fausse galerie de mine. Comme vous avez pu en voir une dans le musée de l’ASPIB. Que voulait dire cette œuvre à ce moment de votre parcours ?

SL : Cette œuvre s’appelait Soli sol soli qui veut dire « au seul soleil de la terre ». Cela a été ma première installation en 2011, qui a été matricielle dans mon parcours. C’était une cheminée avec des rails venant buter contre une grande armoire murée. Une cheminée et une armoire comme deux seuils, magiques mais hors de portée, car l’entrée nous échappait, car elles étaient de part et d’autre obstruées.

On demeurait dans ce lieu, sorte de sas, emprisonné. Il y avait déjà dans cette installation un rapport aux travailleurs du fond. Ce qui perce la roche, c’est plus l’imaginaire que l’outil ou l’effort... C’est toujours ça qui me captive, dans cette représentation du souterrain ou du tunnel. On projette sa vision qui dématérialise, transformant le matériau en immatériel. C’est à ce moment que l’on peut enclencher un travail sur la matière invisible, et donc sur les énergies ou les forces invisibles en jeu à ces endroits. Ces forces ne demandent qu’à sortir et à être libérer.

Soli sol soli, 2011, installation à l’Espace d’art concret de Mouans-Sartoux, Matériaux divers, Dimensions variables
2019 Charbon, feuille d’or, alambic en verre, Dimensions variables

PP : Votre projet pour Decazeville repose sur une double intervention en diptyque à l’extérieur et à l’intérieur de cet incroyable musée. Vous allez d’abord peindre directement sur un mur de la façade avec la création de dessins emblématiques. Vous avez déjà travaillé sur des emblèmes que vous considérez comme de véritables outils actifs. Vous parlez cette fois de Talismans. Que voulez-vous dire ? Quels pouvoirs magiques leur avez-vous attribués ?

SL : A l’extérieur j’ai choisi de réaliser une fresque talismanique. Ce qui est différent de l’emblème. L’emblème étant la description d’une transformation, comme une "notice". Alors que le talisman est actif en permanence. Comme un outil qui s’affaire. Il a un double usage de soin et de protection. Certains peuvent aussi bloquer ou piéger le regardeur. Cela se noue sur le parcours du regard dans la construction de la trame. Ici, je leur ai attribué une valeur de soin avec une charge yang, une douceur guerrière et résiliente. Avec un côté actif et dynamique, le dessin suggère la remontée des âmes emprisonnées dans la terre jusqu’à une étoile qui est le sceau de Salomon. L’idée est d’activer cette remontée en une élévation rayonnante et vibrante. Sur le talisman, une phrase sera apposée : « XXIe siècle du charbon ». On peut comprendre cette maxime de 2 ou 3 manières différentes. Que le XXIe siècle sera un nouveau siècle du charbon, matière qui est toujours intéressante d’un point de vue énergétique. On peut y lire aussi que l’on n’est pas sorti du XXe siècle et d’un certain rapport au labeur, pour que l’on ne subisse plus l’expression "aller au charbon". Charbon pouvant être compris ici aux deux sens du terme, le minerai et le travail. L’enjeu pour moi c’est le travail en pleine conscience du charbon...Et il y a du boulot !

PP : À l’intérieur on va découvrir plusieurs œuvres dans un agencement hétéroclite, avec des pépites dorées, des évocations historiques de la mine avec des enregistrements, ainsi que des sculptures sur bois. Comment fonctionnent ces éléments entre eux et que disent ils ?

SL : A l’intérieur, il y aura quatre œuvres. Les premières comportent trois ilots totémiques que j’appelle Les corvivances. Le titre suggère ces corps qui ont survécu plus que vécu. On fait re-venir à nous la dimension charnelle et corporelle des objets et des vivants. C’est avant tout des œuvres énergétiques. Les corvivances sont composées de deux éléments principaux. Il y a les bas-reliefs empruntés à Joseph Herranz Ortega (le père de Michel Herranz, co-président de l’ASPIBD). Ils sont mis en regard avec des bas-reliefs que j’ai créé et que je considère comme des booster énergétiques. Ils sont en bois d’acacia (très puissant d’un point de vue énergétique et symbolique) avec des coquilles St Jacques et des disques de charbon incrustés. Dessus, sont dessinés les rayonnements de la coquille qui se dirigent vers les disques de charbon et les bas-reliefs de Joseph pour les soigner. Et le soin se diffuse même au delà, car le rayonnement poursuit sa course. Le second élément est la diffusion sonore de deux témoignages, celui d’un ancien ouvrier de fond et ingénieur de la mine, l’autre étant celui de Michel qui est porte d’avantage sur des questions de vécu et de famille avec son père Joseph.

Sandra Lorenzi, Les corvivances, 2019, (N°1 la gargouille, N°2 La tour)
Bois, charbon, coquille St Jacques, crayons de couleur, matériel sonore, dimensions variables, avec les bas-reliefs de Joseph Herranz Ortega, et les témoignages de Claude Maillebuau et Michel Herranz, © Luc Jennepin

PP : Vous vouliez aussi travailler directement avec le charbon ?

SL : Oui avec l’œuvre qui s’appelle le souffle noir. Elle est composée d’un petit alambic en verre avec une sorte de cœur de verre contenant de la poussière de charbon. À l’intérieur et un tube qui part vers un bronze ou de charbon. Ici on a la transcription charnelle du matériau charbon dans sa dimension alchimique. Le charbon n’était pas utilisé par les alchimistes car c’était un combustible trop capricieux et trop vif pour permettre des réductions avec des bouillonnements ou des cuissons douces. Les alchimistes avaient besoin de maitriser l’intensité du feu et c’était trop compliqué avec le charbon. Je trouve intéressant de requestionner le charbon non pas comme combustible mais à travers la dimension de sédimentation et de feu igné. Igné, C’est à dire le feu contenu qui ne demande qu’à surgir. Et de resituer le charbon alchimique dans sa phase intermédiaire entre le plomb et l’or.

Sandra Lorenzi, Talisman #1 Decazeville, 2019
Badigeon de chaux, pigments, 433 x 381 cm2019, © Luc Jennepin

PP : Vous avez intitulé l’ensemble qui fait exposition Des profondeurs. Vous voulez parler des profondeurs de l’âme ou de la terre ?

SL : Ce sont les deux en effet. C’est aussi l’âme de la terre. Ce sont les premiers mots du psaume De Profundis qui aurait été prononcé par le prophète Jérémie qui dit « Des profondeurs je crie vers toi … ». Au-delà du psaume, l’idée est de tout faire remonter et de valoriser la profondeur comme quelque chose de porteur et de fécond. En considérant considérer que la lumière vient aussi des profondeurs. Il est important que les choses enfouies puissent remonter et rayonner. Qui plus est dans un projet qui concerne la mine. On est allé chercher au cœur de la terre le matériau comme réponse à nos besoins. Il faut laisser remonter non seulement le matériau mais l’énergie. Et la terre pour elle même tout en la remerciant. Il faut voir ce matériau comme une matière vive et remercier la terre. Ce qui n’a peut-être pas été fait au moment de l’extraction qui n’a été qu’une excavation.

Sandra Lorenzi, Les corvivances, 2019, (N°1 la gargouille, N°2 La tour)
Bois, charbon, coquille St Jacques, crayons de couleur, matériel sonore, dimensions variables, avec les bas-reliefs de Joseph Herranz Ortega, et les témoignages de Claude Maillebuau et Michel Herranz, © Luc Jennepin

PP : Vous avez fait également un travail particulier d’historienne sur les mémoires des lieux et des personnes avec des enregistrements. C’est un axe très important de votre travail en général. Comment avez-vous procédé à Decazeville et que vous apportent ces véritables excavations dans le temps d’où vous faites remonter les fantômes ?

SL : Pour moi travailler in situ c’est rencontrer le lieu et ceux qui y vivent. Si je veux faire un bon travail je suis obligée de composer avec les mémoires qui sont dans les airs. Que l’on peut peut appeler des mémoires karmiques ou Trans générationnelles. En ce sens les éléments recueillis, tant sur le plan symbolique qu’historique s’entremêlent de manière naturelle. À Decazeville j’ai appliqué une méthode de travail qui consiste à prélever et à recueillir, puis à opérer pour ce site en particulier un diagnostic de revalorisation et de prendre soin. Concernant les fantômes, mon troisième œil n’est qu’en position radar. Pour l’instant il n’est pas en contact avec les âmes errantes mais les suppute. L’objectif de mon travail à Decazeville que ce soit à l’extérieur comme à l’intérieur n’est pas exactement de faire remonter les fantômes, mais véritablement de faire circuler l’énergie. Et d’amener la lumière.

Sandra Lorenzi, Les corvivances, 2019, (N°1 la gargouille, N°2 La tour)
Bois, charbon, coquille St Jacques, crayons de couleur, matériel sonore, dimensions variables, avec les bas-reliefs de Joseph Herranz Ortega, et les témoignages de Claude Maillebuau et Michel Herranz, © Luc Jennepin

PP : Quel lien établir entre ce travail de véritable transhistoire et de reconnexion au présent avec les propositions plus symboliques ou emblématiques qui semblent avoir recours à un imaginaire à la fois très codifié mais aussi extrêmement libre et inspiré ? Ce sont un peu les deux outils de votre palette. Qu’est-ce qui les unifie ?

SL : Mon travail est de composer avec des contextes extérieurs, c’est-à-dire nos histoires communes et nos histoires personnelles. De les situer sur un même plan. C’est un plan symbolique car le symbole est duel par nature. Mais une dualité qui travaille avec les opposés comme une sorte de noyau actif qui réunit ce qui a priori ne peut pas être uni. C’est pour cela d’une certaine manière qu’ici à Decazeville les profondeurs sont forcément célestes. Etant entendu que le terrestre et le céleste sont déjà uni. Mon travail en tant qu’artiste est de rendre visible cette épaisseur de la transformer en une dimension plastique qui agisse comme une sorte d’échelle qui connecte le ciel et la terre.

Sandra Lorenzi, Le souffle au noir, 2019
Charbon, feuille d’or, alambic en verre, Dimensions variables © Luc Jennepin

PP : Dans les cultures du feu et de la forge, dont l’alchimie, qui je le sais vous inspirent beaucoup, le passage par l’intérieur de la terre est une étape importante et obligée pour trouver la Pierre. Je veux dire la Pierre Philosophale qui est aussi la panacée et une forme de médecine ou de soin. C’est ce que dit le credo alchimique avec le fameux V.I.T.R.I.O.L : « Visita Interiora Terrae Rectificando Occultum Lapidem » ou en d’autres termes : « Visite l’intérieur de la Terre et en te rectifiant tu trouveras la pierre cachée ». Pour vous qui avez abordé ces traditions, que dit cette maxime au monde actuel ? Et quel serait alors le message de la mine et de la terre ?

SL : Cette maxime est assez simple. Il faut interpréter l’intérieur de la terre par l’intérieur de soi-même. Se rectifier cela veut dire que l’on a une trame, une nature particulière, mais que l’on peut la corriger, la transformer, la sublimer. Trouver la pierre cachée c’est trouver l’or que l’on a déjà en nous même mais qui est caché. Cela appelle à faire un travail pour non seulement trouver cette pierre ou cet or, mais le faire briller. C’est-à-dire se transformer soi-même en or. Pour moi cette maxime est toujours contemporaine parce que ce qui est en question à travers la quête alchimique, c’est un travail sur soi, pour soi et en soi. On ne peut pas séparer la quête intérieure et la quête extérieure. Aujourd’hui le message de la mine et de la terre serait que l’on ne peut pas épuiser indéfiniment les hommes et la terre. Et qu’il faut passer du labeur au travail en retrouvant un équilibre en tout. A la fois pour la terre et pour l’homme. C’est dans la mesure que tout se passe, dans une sorte de juste milieu. La surexploitation des sous-sols et des ressources terrestres a produit un déséquilibre. Aujourd’hui pour croître à nouveau en terme de croissance, il faut accepter la décroissance. Et croire aussi à nouveau d’ailleurs.

Sandra Lorenzi, Le souffle au noir, 2019
Charbon, feuille d’or, alambic en verre, Dimensions variables © Luc Jennepin

PP : Est-ce que l’on peut vous identifier à une alchimiste des temps présents ? En d’autres termes qu’est-ce qui vous inspire dans cette culture oubliée de l’alchimie et souvent jugée comme désuète, que l’on présente parfois comme une synthèse des cultures de l’Invisible à travers les âges ? Dès lors où en seriez-vous de la quête de la pierre philosophale ? Une fois trouvée, qu’est-ce qui vous semblera le plus urgent de soigner et de guérir avec cette panacée ?

SL : Je m’inscris dans l’histoire des alchimistes de deux manières. A la fois sur le travail des matériaux de leur transformation ou de leur transsubstantiation. C’est-à-dire que chaque matériau a une valeur symbolique. A chaque fois il est traité pour ce qu’il est, sa nature, et il est traité par rapport à sa charge symbolique et énergétique. Ce qui revient à travailler à la fois sur le plan matériel et sur le plan spirituel. La seconde manière s’exprime à travers le rapport à l’étude et à la connaissance pour progresser à travers sa propre quête intérieure. On recherche non pas des réponses forcément, mais plutôt des bonnes questions. C’est que je nomme la docte ignorance. Je ne suis pas une savante car je ne me consacre pas à la transmission d’un savoir mais à la progression de mon intériorité. De ma propre mine en quelque sorte. Il y a deux manière d’accéder à la Pierre. Dans la vie présente cela peut être réalisé dans la révélation avec une forme de coexistence de l’expression du matériel et de l’immatériel. La seconde manière serait après la mort où l’on peut accéder à cette panacée si l’on a fait un travail suffisant sur soi dans la vie. Une fois trouvée ce qui me semblera le plus urgent de soigner et de guérir c’est la terre. Et de rééquilibrer les relations entre les humains et les non humain. Entre l’« inerte » et le vivant. En faisant en sorte que tout le monde puisse ressentir ces énergies. C’est-à-dire en ouvrant son cœur.

IN SITU Patrimoine et art contemporain - 2019
21 juin > 29 septembre 2019

Musée du patrimoine industriel et minier - Decazeville
Horaires d’ouverture : Juin / septembre – Du mardi au jeudi – De 14h à 18h Juillet / août – Du mardi au samedi – De 10h à 13h et de 14h à 18h

https://patrimoineetartcontemporain.com/

Illustration couverture : IN SITU, Sandra Lorenzi, Decazeville, 2019, © Luc Jennepin