dimanche 31 mai 2020

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René, petit être rond, se portait en un corps vouté pour enfouir son cou sous un pli. Son visage était aussi affirmé qu’une pleine lune. Sous ses yeux se dessinait le cerne d’un enfant.

Une expression belliqueuse, un verbe mesquin le faisait soudainement déborder de pisse et de larmes. Sa mèche noire, d’ordinaire si rabattue, changeait de camp pour s’enfuir et battre en l’air. Ses jambes et les ondulations de ses habits se figeaient, pris comme dans une pierre, en attendant la fin de la colère. Sa rage liquide et débordante, laissait les autres enfants vides de réaction. Sa sœur, Germaine, passait alors en travers de la cour. Elle était droite et silencieuse, sans sueur. Placide, elle présidait son territoire qui la suivait comme une odeur. Laissé traîné au sol, un lapin tenu en main signait son passage. Elle ne se pressait pas et René l’absoudrait de toute façon. Le chiard, et elle, constituaient ce qu’il restait à René de réconfort les jours d’école. En fin de semaine, Maman le serre en ses bras, soigne parfois ses doigts de caresses. Mais René ne compte plus sur cela. Ce n’est qu’un simple bonus, d’abord. Et puis un front de guerre a brûlé Papa. René se souvient presque du claquement staccato dans la bouche de son père, de la couleur rouge mouillée de sa peau sous le casque métallique qu’il portait. Il se souvient d’un corps gigantesque secoué et seul, pris dans une bourrasque d’émotions sur le perron. Papa avait dû s’asseoir à terre. Ce vêtement nouveau, non pas le sien, celui de la patrie à défendre, menaçait sa peau. De fureur, Papa avait creusé son ventre, allongé le cou vers sa femme. Il haletait. La sclérose était déjà là. Papa ne savait plus comment faire, il aurait préférer ramper et avoir quatre assises pour avancer. Le poids des tranchées l’attendaient sur le dos. Il ne servait à rien d’être fier. René s’en souvenait. La fierté, René non plus n’en voulait pas, il la déchirait à chaque fois qu’elle tentait de se saisir de lui, de ses traits. René préférait garder le plein de son visage et ses deux chaussures plantées au sol. Il serrait la mâchoire et relevait du peu qu’il pouvait son menton, ce robuste pied de son visage.

Nu dans l’eau. Tout l’arrière de la tête perd du poids, les cheveux-mêmes se soulèvent au-dessus de l’eau. Le problème qui se pose à chaque fois que René se baigne consiste en ce que le ventre, trop proéminent, sort de ce cocon d’eau, reste à l’air et garde toute sa sensibilité terrestre. Une entière masse ne se joint pas à une réalité aquatique. René, dans la bassine d’eau, a le plafond en visu. Il voit des bulles de lumière de différentes couleurs se soulever les unes au-dessus des autres. Pour lui, ses jambes ont perdu existence. Elles se sont défaites de sa conscience, tout comme ses bras, le bas de sa mâchoire. Ça y est, il ne lui reste plus qu’à travailler le relâchement de son front.

Son corps marine ainsi quelques minutes dans un liquide post-sonore. Puis la force du torse reprend ses droits, sa verticalité. Des bribes d’eau tombent et retrouvent leur masse collective dans la baignoire. Leurs petits claquements closent ce temps, enfouissent avec eux la souveraineté de l’eau. Tout revient au galop à René, surtout le déroulé des actions de la journée. La peau tire mais sous elle, les pores sont flasques.

Au cours des années, la vapeur des choses changea de camp. À 21 ans, René était performant et presque beau. Il avait des amis, il y gagnait des regards. Quand une fille mirait son allure, un bouleversement de cœur et un roulement de moteur s’entrelaçaient en lui. Bien sûr, il y avait eu les livres et les magazines aujourd’hui. La jovialité aussi avait fait son travail. Et puis Serge. Serge avait été son ami. Celui qui le releva d’une flaque un jour de récré tragique. Serge s’y connaissait en billes, en mœurs, en espionnage, en course à pieds. Et même s’il avait suivi ses parents en province, il y a de cela quelques années, Serge avait permis au corps de René de changer de climat. René ne suintait plus comme avant, il ne brayait plus, il ne survivait plus, il riait. Et puis depuis ses 7 ans, René nageait. Il buvait l’eau et les kilomètres par élans crawlés. René nageait de plus en plus rapidement, recroquevillé dans un cocon d’éclaboussures pour devancer, aller loin, si loin. Il travaillait son physique, comme un églantier pronostiquerait de devenir un jour peuplier, d’une longueur et d’une douceur de ligne idéale pour fendre l’eau. Il voulait vivre au bord de la Seine pour la voir traîner ses entrailles chaque jour en rentrant du boulot. Il voulait gagner des courses, pour l’exaltation et le rire qui s’en suivrait. Il voulait gagner par amour de l’eau, seul. Les adversaires n’étaient que des camarades. Son port de tête était maintenant coquin, à la limite de l’orgueil. Les bains avaient asséché ses humeurs, empilé un tas de lavements et de souvenirs au-dessus de ceux de son père. Papa n’était pas là, et alors. Il ne serait pas là, il ne le pouvait pas, il resterait enfoui dans la bouillie d’une guerre. Cette bouillie, René s’en lavait chaque jour et l’oubliait à coup d’aventures, de défis. René avait la chemise propre et le pantalon large, le front non couvert pour ne rien cacher. Il ne portait pas de moustache, préférant le lisse, le rond sans entrave de son visage lunaire auquel s’accrochait dorénavant un arc de plus, un arc de dents joyeux.

Quant à Germaine, elle essuyait maintenant la dureté de ses semblables. En grandissant, sa beauté était devenue sèche. Son incapacité à garder sous sa coupe les rares qui l’aimait, voilà ce qui avait dompté le courroux et l’assurance de Germaine. Germaine, elle, s’en fichait bien de ce père. Elle sortait la photo de son médaillon, à l’air, quand il fallait plaire, attiser la pitié. Elle ne se souvenait guère de lui, elle cherchait de l’attention.

Leur mère, Hélène, se ternissait à clouer des peaux chez le fourreur. Son monde et son cerveau n’avaient poussé aucune nouvelle porte depuis 15 ans. Elle avait depuis longtemps perdu le soucis de ses enfants. Elle avait foi en eux, en Dieu, en quelque chose de proche et de lointain à la fois. Victor son mari était encadré. Il manquait le son et le rictus de ce charmeur, la démarche toute en pointe de pied de cet humain échassier, les petites mains potelées de celui qui fut son premier et dernier amant.

À 22 ans, René partait pour les Alpes. Il avait vomi d’effroi d’avoir tant perdu. Un bout de jambe ne fonctionnait plus et des rotules semblaient lui pousser tout au fil des membres. Chaque fibre s’en retournait sur elle-même, se nouait close, presque solide. Heureusement il n’y avait pas à bouger dans le train. Heureusement il faisait presque chaud.

René avait contracté la polio et s’en allait remettre ce qu’il pouvait d’os et de muscles en place. Il s’en allait laisser toute la natation derrière lui. Son cerveau avait besoin de se débrancher d’une rage lancinante, d’une place en coupe de France pour laquelle il n’aura plus jamais l’occasion de se battre. Mais René avait tant pleuré petit, qu’aucune parcelle de sel mouillé n’effleurait le coin de son œil. Il arriva au sanatorium les yeux révulsés, son torse et ses cuisses convulsant. On appela une ambulance, un prêtre aussi. Et l’ambulancier et le prêtre se courbèrent en arc au-dessus de lui. L’ambulancier remporta la mise et si près des cimes, René passa une année à refaire ses lignes, ses trajectoires musculaires. René se sentait comme une ronce dénudée de ses épines, oubliée de l’enchevêtrement des autres ronces. Là-bas dans les Alpes, les nuages ont des sommets d’or et le reste en creux. Dans les Alpes il y a des nuages pour roser tout le bitume serpentin de la montagne. Du rose dans les flaques, du rose et plein de traits. L’arbre qui s’y reflète semble s’y reconstruire, plus profond et presque enraciné. La surface de l’eau c’est un peu son tronc, pour s’élever. La glace au sol a craqué chaque jour de l’hiver comme un plafond, elle a ajouré des canaux d’eau et tout le haut de la montagne descendit. Alors René s’en retourna à Paris.

Le centre d’une maison pauvre, c’est là où l’on sèche le linge. La famille à nu, petites culottes en bas, chemises au vent près de la fenêtre. Le sèche-linge est un monument quotidien que l’on garde, autant que faire se peut, hors de la vue d’un visiteur qui se pointe au seuil de la porte d’entrée. C’est un signe graphique qui décime tout ordre, toute l’ordonnance des meubles les uns avec les autres. Le sèche-linge c’est l’outrage des apparences au beau milieu du salon. René avait logé son fauteuil devant, jalonnant ainsi de sa présence de fumeur aux jambes croisées, le parcours de la porte carrée jusqu’à cet objet gauche et informe. Oui il fumait et tant pis pour l’odeur des slips. Il faisait ce qu’il pouvait de ses poumons et de ses jambes, il rejetait en arrière sa caboche et sa mèche gomminée pour prendre le plus de place dans ce fauteuil en ayant l’air de chercher quelque chose dans le coin gauche du plafond. De toute façon René n’aimait pas le sommeil, il se réveillait à l’heure et sans rêve. Dorénavant il passait loin des piscines et des bars à nageurs. Mais la Seine, oui, il passait la voir, elle, vorace de rythme, parée pour la mer. L’eau lui avait été une ortie. Il ne serait pas nageur, il ne serait même pas un drôle de fourreur des mers. Il irait simplement dans ces ateliers en étages pour découper et travailler les peaux et les poils des animaux.

René trimait avec son frère et sa sœur pendant que leur mère se rendait à des meetings et remplissait d’ouvrages les murs. C’étaient des blocs de grandeur blanche et respectable, des histoires de pureté, des livres qui écoutaient la croix et un certain passé. Ainsi le Christ parlait et le foie de Jésus éventré chantait de la musique. Une mission en quartier juif et René s’y colle. Ils ont tous beau être du coté de l’occupant si fier, un bout de tissu sous le manteau en quartier israélite ne se refuse pas. René déambule, voici un magnifique ciel, un brouhaha citadin réconfortant, il en profite. Une petite silhouette timide se dessine. Elle marche doucement, comme une errance maîtrisée, une marche qui donne les signes d’une intention d’excursion sérieuse, mais derrière ses pas il y a surement l’ennui et la faim. Car l’emploi, il n’y en a guère pour une silhouette dans ces rues-ci. René devient curieux, espère recroiser cette même figure de face en rentrant, une fois sa course effectuée. Bien à vous chère madame, et coup de chapeau relevé pour espérer croiser les regards. Et pouf voici deux billes noisettes qui relèvent leur visée et repartent illico vers le sol. Mais c’est assez pour cette fois-ci. Cela balance le pas de René d’une légèreté qui le conduira sur le chemin du retour. Il se promet de retrouver une mission en ce quartier pour la semaine prochaine. La silhouette a trouvé un strapontin dans le ventre, dans la mémoire de René.

J’ai re-rencontrer mon grand-père René sur une photographie de 1932 ou 1933, je ne sais plus.

Un photographe est passé pour l’inauguration de la fédération parisienne de natation. Et les hommes se sont placés en rang d’oignons. Le cadre est large, les moustaches et les costumes variés. René est peut-être au fond avec sa casquette et son pare-dessus. Ce jeune monsieur deviendra vieux et s’en ira au cimetière à mes deux ans. En voiture il tenait la poignée au-dessus de la fenêtre côté passager pendant qu’il discutait heureux avec mon père conduisant. Il avait sauvé sa femme et perdu sa famille, il avait épousé Sarah la juive. Germaine avait aimé l’Allemand, et la mère Hélène renia ce fils qui ne croyait pas en ses livres.