dimanche 1er avril 2018

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Ralph Gibson Vivre l’image

entretien en français

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

Ralph Gibson expose à Paris, à la galerie Thierry Bigaignon, certains de ses clichés les plus connus qu’il a retirés en très peu d’exemplaires et qu’il a associés, chacun, avec un morceau de musique dont la partition originale est inscrite au dos de l’image. Acquérir l’image, c’est donc aussi acquérir la partition et un enregistrement.

Car Ralph Gibson est compositeur et guitariste, même si, bien sûr, c’est la photographie qui constitue le cœur battant de son existence.
Dans un entretien qu’il accepte de réaliser en français il évoque à la fois des souvenirs particuliers et sa conception générale de la photographie.

Le photographe à la guitare 1/2 from BERNARD Hervé (rvb) on Vimeo.

C’est par une distinction très personnelle entre vision et perception que Ralph Gibson ouvre cet entretien, expliquant que la différence entre les deux est parallèle à celle qui existe entre l’objectif de l’appareil photo et ce qui va venir se loger sur la pellicule. Plus exactement, ce qui importe c’est de comprendre que la « neutralité » de la vision ne vaut rien sans la puissance de transformation du visible dont est porteuse la perception. L’appareil est un double de l’œil et il s’agit de faire se glisser entre l’appareil et ce qui est photographié, le processus mental, psychique qui peut exister entre ce que l’on voit et ce que l’on perçoit. Alors, et c’est ce qu’il est parvenu à faire avec une maestria incomparable, l’appareil devient en effet le medium par lequel ce qui est perçu peut être transformé en élément transmissible et partageable.

© Ralph Gibson

En arrière-plan comme il le raconte, il y a la pensée, les lectures, les rencontres avec des écrivains, des philosophes, avec la phénoménologie, celle de Jean-Luc Nancy en particulier. Mais ce qui caractérise la position de Ralph Gibson, c’est quelque chose de plus. En effet, il est parvenu très vite à la compréhension que la position de l’œil comme celle de l’appareil photographique était celle d’un intermédiaire inévitable entre l’immensité de ce qui est à voir ou vu et l’infinie singularité, la terrible précision de ce qui est retenu par l’esprit comme émotionnellement prégnant. Regarder, c’est donc aller à la recherche de ce qui, dans le chaos plat du visible, est porteur des schèmes psychiques de l’émotion profonde, de la manifestation de l’esprit. C’est pourquoi, d’une certaine manière, il y a un effacement « du sujet-œil » dans ce travail pour qu’advienne le « sujet-image ».

Ralph Gibson à la guitare from BERNARD Hervé (rvb) on Vimeo.

Car la photographie comme tout art est plus intelligent que l’artiste. Il y a en nous tant de processus et de critères de sélection dont nous ne maîtrisons aucun des rouages mais dont nous savons qu’ils fonctionnent. C’est à accorder ces rouages qu’il travaille afin que la photographie, chaque image comme la pratique elle-même, s’élève en nous emportant avec elle jusqu’à rendre possible à nouveau l’expérience vécue d’une émotion directe.

Ainsi peut-il, non tant idéaliser « la » photographie que nous faire comprendre en quoi la pratique peut permettre de parvenir à outrepasser les intentions et les attendus, les désirs et les attentes et nous conduire sur les rives de ce monde qui existe mais n’est que si rarement « saisi », perçu, vécu, entre les choses et les êtres, entre la terre et les nuages, entre le souffle et le souffle.

© Ralph Gibson

Alors, et Ralph Gibson l’a vite compris, le succès ne dépend pas non plus du photographe mais du fait que les images que celui-ci produit peuvent entrer en résonance avec l’esprit d’une époque. Et cela est la preuve qu’il est possible de « déjouer » les appareils et les programmes, pour parler avec Flusser, dans une époque qui, en ayant multiplié les appareils photos, et en les ayant intégrés dans les téléphones, a permis à l’humanité, comme il le dit avec humour, d’accomplir le rêve d’un Mao d’une duplication infinie du même.

© Ralph Gibson

Mais tout cela aussi s’apprend, et il faut évidemment maîtriser la syntaxe du medium et de l’art que l’on pratique, l’intervalle en musique, le jeu des proportions dans l’image. Car c’est de cela qu’il s’agit : faire sortir les idées, celles qui nous hantent, nous traversent et que nous sommes souvent trop pressés pour retenir et faire exister en nous autrement que comme cette présence fugitive d’un éclair dans la nuit.

C’est qu’il y a beaucoup à voir dans la vie, dans la réalité, beaucoup à voir et peu à dire du moins pour un photographe. Car faire une image c’est jouer avec la peau de la réalité comme avec un tambour. Alors ce qui est ou n’est que réalité devient un élément et un vecteur de la vie intérieure. On le comprend, le sujet n’existe pas ou ne préexiste pas aux procédures qui participent à le créer et à le faire vivre. Engagé dans de tels processus, il devient non pas tant lui-même que plus que lui-même. Une telle intensification, pour Ralph Gibson, c’est la photographie qui l’a rendue possible et c’est pourquoi il lui a « offert » sa vie.

« VU, IMPRÉVU »
• exposition du 17 mars au 12 mai 2018

Pour la première fois en 60 ans de carrière, Ralph Gibson revisite 15 de ses photographies les plus iconiques... en musique !

15 tirages argentiques originaux noir et blanc, signés et numérotés, accompagnés d’une partition manuscrite. Format unique (30x40 cm), édition spéciale de 3 exemplaires. Œuvre musicale intégrée au cadre sur puce NFC.
Galerie Thierry Bigaignon - Hôtel de Retz, Bâtiment A, 9 rue Charlot 75003 Paris