jeudi 18 juillet 2019

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Propositions pour un enseignement en école d’art au XXIe siècle

Traduction par Christine Lenormand de l’article de Jae Wook Lee publié dans le numéro de décembre 2018

, Jae Wook Lee

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Cet article est une véritable base de réflexion non seulement pour les enseignants et les étudiants vivant outre atlantique mais évidemment pour ceux qui nous lisent ici en France et en Europe. Il y est question des enjeux qui constituent le cœur de l’enseignement artistique aujourd’hui.

L’art contemporain a radicalement changé. Les pratiques des artistes sont devenues de plus en plus interdisciplinaires, mêlant différents domaines théoriques et pratiques.

Le multiculturalisme joue également un rôle crucial dans les grands musées et les biennales de part le monde. On prête de plus en plus d’attention à des termes tels que « pratique sociale », « art post-internet » ou bien « l’art à l’époque anthropocène ». Le monde de l’art va bien au-delà de la simple production d’objets ou de l’organisation d’expositions. Il s’intéresse plutôt à la mise en relation d’objets d’art, d’individus et de créateurs au travers de programmes publics, d’ateliers, de séminaires, de performances, de conférences, de débats etc… La tendance ne consiste pas à trouver une hiérarchie mais à organiser des échanges et des interactions qui aient du sens.

Les programmes des écoles d’art ou des sections art des universités doivent être mis à jour de façon à refléter ces nouvelles tendances du monde de l’art. Je me propose d’élaborer une proposition pour écoles d’art basée sur mon expérience d’enseignement des quatre dernières années. J’ai enseigné différents supports à différents niveaux dans trois écoles aux États-Unis. J’ai donné des conférences sur la sculpture dans la section Arts Visuels de l’Université de Chicago. J’ai donné des cours sur un an dans la section des Beaux-Arts de l’École des Arts Visuels de New-York. J’ai fait un cours sur la vidéo et l’imagerie numérique à l’Université Publique de New-York, à Old Westbury. Je me propose de faire la liste de certains problèmes clé et de partager le modèle de classe que j’ai utilisé.

Une tendance à l’interdisciplinarité

Aujourd’hui les Ecoles d’Art doivent offrir un environnement d’apprentissage hybride avec des cours basés sur le concept et tournés vers la recherche et l’interdisciplinarité. L’approche interdisciplinaire ne signifie pas que les cours doivent abandonner les compétences techniques traditionnelles. Au contraire les étudiants sont encouragés à trouver l’inspiration dans la science, y compris la physique et la biologie, la philosophie, la littérature, l’ingénierie etc.., et à explorer ‘la façon dont différentes formes de connaissances se rencontrent au cœur d’une pratique active qui ré-imagine le monde’ (Carolyn Christov-Bakargiev)
Les projets des étudiants peuvent recouvrir toute une gamme d’activités qui profitent de ces occasions données de travailler de façon interdisciplinaire. Une approche interdisciplinaire fonctionne particulièrement bien pour des écoles qui ont une approche libérale de l’enseignement des arts. Quand on parle d’Art Libéral aux Etats-Unis on se réfère à un cursus universitaire qui propose une licence dans un domaine particulier mais qui inclut de solides connaissances en dehors de ce domaine. Cela signifie qu’il y a, dans un cours sur l’art, des étudiants qui viennent de beaucoup d’autres composantes comme la biologie, la sociologie, l’économie, l’informatique, entre autres. Ces étudiants n’ont en général aucun bagage artistique mais ils sont très désireux d’étudier l’art et de le pratiquer. C’est une source d’encouragement pour eux quand ils s’inspirent des connaissances acquises dans un autre domaine et qu’ils créent une œuvre d’art expérimentale en acceptant le fait que tout peut être de l’art, et que l’art peut être n’importe quoi depuis Marcel Duchamp. Dans une situation comme celle-ci il ne peut y avoir aucune hiérarchie dans la connaissance, la culture et l’expérience. Il est important que chaque étudiant ait les mêmes chances d’exprimer son opinion et de partager son expérience avec d’autres.

A drawing by Peilin Li, a student at the BFA Illustration major at the School of Visual Arts, 2018.

Multiculturalisme et diversité

Je pense que les problèmes de diversité, d’équité et d’intégration doivent jouer un rôle important dans les cours sur l’art actuels. J’enseigne à un groupe d’étudiants très varié de par le sexe, la race, l’origine ethnique, la nationalité, l’orientation sexuelle et la religion. Beaucoup de mes étudiants appartiennent à une minorité et viennent de l’étranger. Il y en a qui viennent d’Asie, d’Amérique latine, du Moyen-Orient et d’Afrique. Je les encourage à utiliser leur identité et leurs origines dans leur expression artistique.

Les cours doivent transcrire les différents milieux socioéconomiques, raciaux, culturels et politiques. Les étudiants doivent être encouragés à réfléchir sur le rôle des artistes qui continuent à nous renseigner sur l’importance de la diversité qui façonne le monde d’aujourd’hui. Il faut aussi noter que des groupes qui sont sous-représentés sont cependant des citoyens actifs dans une société de plus en plus multiculturelle. Les enseignants doivent montrer la voie en encourageant la diversité et doivent continuer à soutenir les étudiants qui proviennent de ces groupes sous-représentés.

L’art basé sur la recherche

J’ai utilisé la pratique de l’art basé sur la recherche dans tous mes cours. Elle se concentre sur la pratique de la recherche en art, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, et questionne, à travers cette recherche, ce que cela signifie de comprendre et présenter l’art. Je demande à chaque étudiant de choisir le sujet qui le motive le plus. Puis ils mènent une recherche approfondie pour construire des exposés sur les sujets choisis. Et finalement, ils créent une œuvre d’art basée sur cette recherche. Les étudiants peuvent utiliser n’importe quel support. Je leur fournis une aide conceptuelle, contextuelle, historique et pratique pour étendre le vocabulaire artistique de l’étudiant dans cet environnement vivant. J’encourage les étudiants à exprimer leur propre voix esthétique dans le domaine qu’ils ont choisi, et je les encourage à partir dans des directions qui leur sont étrangères. Le but principal de l’art basé sur la recherche est de faire en sorte que les étudiants découvrent leur véritable passion, celle qui donne forme à leur travail, et qu’ils sachent démontrer leur propre point de vue. Ils ne copient pas les œuvres de quelqu’un d’autre et donc ils apprennent à justifier intellectuellement leurs créations en superposant les moyens, les buts et le sens.

Exemples

J’ai essayé d’incorporer dans mes cours les idées énumérées ci-dessus. Prenons l’exemple de mon cours de sculpture à l’Université de Chicago : le but du cours était d’explorer les techniques de travail du bois et du métal, et d’examiner ce qui pourrait être les sujets et les exemples de pratique sculpturale les plus importants, à la fois historiques et contemporains. Le cours examinait aussi différents matériaux tels que l’argile à modeler, la fabrication de moules et les matériaux pour le faire, les objets trouvés et les objets provenant de la nature, entre autres. On s’est tout d’abord intéressé aux processus de fabrication et à l’exploration des matériaux utilisés pour la sculpture. Les étudiants ont crée trois petits objets sculptés et une grande sculpture basée sur une recherche comme projet final. Le cours a aussi permis aux étudiants d’examiner les pratiques de sculpture modernes et contemporaines d’un point de vue non-orthodoxe. Ce que j’entends par non-orthodoxe c’est que la mondialisation de l’art, récente et importante, nous permet de reconsidérer l’histoire de la sculpture moderne officielle en observant des exemples qui proviennent d’autres parties du monde et d’une multitude de contextes variés. Nous nous sommes intéressés à des sculpteurs historiques et contemporains venant d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine, du Moyen-Orient et d’Europe de l’Est. Chaque semaine, deux étudiants étaient chargés de préparer ensemble un exposé de 10 minutes sur « l’artiste de la semaine », utilisant le travail sur métal et sur bois de façon innovante. Nous nous sommes penchés sur les œuvres de Rasheed Araeen, Rayyane Tabet, Petrit Halilaj, Hague Yang, Phanos Kyriacou, Hendrawan Riyanto, Lygia Clark, Amir Nour, and Lee Ufan. Nous avons aussi lu, de temps en temps, quelques articles choisis de l’Esthétique de l’art de l’installation de Juliane Rebentisch. Enfin, les étudiants ont appris et développé ces idées et stratégies comme tremplin pour produire un travail de sculpture expérimental, en utilisant le travail du bois et du métal de manière simple.

A drawing by Peilin Li, a student at the BFA Illustration major at the School of Visual Arts, 2018

Prenons un autre exemple, celui de mon cours de dessin à la School of Visual Arts à New York, cours qui constitue un élément vital au cœur du cursus des études interdisciplinaires sur l’art. Ce cours s’est intéressé aux éléments traditionnels du dessin et de la création : la ligne, la forme, la texture, la proportion, le motif, le geste, la valeur et la composition. Le programme comprenait le dessin de geste, le dessin de contour et de coupe et le dessin à partir de toner. On a mis l’accent sur le dessin en tant que langage visuel et comme moyen de penser et d’imaginer. Les étudiants ont utilisé une large gamme de matériaux, à la fois conventionnels et non-conventionnels. Un dessin peut être exécuté comme « imagination avec les yeux », comme un échange entre la rétine et l’esprit. Le cours a aussi permis aux étudiants d’examiner les pratiques du dessin moderne et contemporain, provenant de différents horizons. Chaque semaine, deux étudiants ont été chargés de préparer ensemble un exposé de 15 minutes sur « l’artiste de la semaine » qui dessine de façon innovante. Nous nous sommes penchés sur l’œuvre de Ollie Harrington, Frida Kahlo, Yue Minjun, Kadir Nelson, Jackie Ormes, Marjane Satrapi, Amrita Sher-Gil, Remedios Varo, Kara Walker, Martin Wong, Wang Xingwei et Sun Xun. Les étudiants ont effectué une recherche approfondie pour leur projet final. Les étudiants ont amélioré leur aptitude à s’exprimer et leur sens critique concernant leur propre travail ou l’œuvre d’art en général en participant à des groupes de critique.

Enfin, les écoles d’art sont face à une crise. Le nombre de demandes d’inscription pour des programmes de Beaux-Arts diminue d’année en année. Il y a peu de débouchés et des salaires trop bas pour ceux qui en sortent avec un diplôme des Beaux-Arts alors que les droits d’entrée pour ce type d’établissement ne cessent d’augmenter chaque année. Je pense qu’il est important de renseigner les élèves sur la réalité financière qui sera la leur après leur diplôme. Que les étudiants restent dans le monde de l’art et deviennent des artistes ou non, ils devront se préparer à la suite et ce ne sera pas facile.

Jae Wook Lee collabore régulièrement à TK-21 LaRevue. Il artiste et enseignant. D’origine coréenne, il est installé aux états-unis depuis plusieurs années. Il nous fait part de ses réflexions après quelques années d’enseignement et avant de prendre son premier véritable poste en tant que professeur assistant à la Northern Arizona University sis à Flagstaff dans l’état d’Arizona.

*The cover image is a drawing by Farwah Rizvi, a student at the BFA Fine Arts major at the School of Visual Arts, 2017