jeudi 1er décembre 2022

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Persistance & Exploration

, Dominique Moulon et Thibault Brunet

Cette année, le prix art [ ] collector fondé par Evelyne et Jacques Deret a été attribué à Thibault Brunet. Ce qui a donné lieu à une exposition intitulée Mondes persistants & Pratiques exploratoires au 24BEAUBOURG. L’occasion d’appréhender l’esthétique de cet artiste oscillant entre pictural et photographique.

Thibault Brunet collecte des points de vue, en présence comme à distance, tout en dialoguant continuellement avec l’histoire de l’image et l’art de la prise de vue. Il convoque les origines du médium photographique lorsqu’il fait l’acquisition au laser de territoires que, littéralement, il circonscrit en des durées étendues anéantissant toute idée de mouvement. On pense alors au cliché du Boulevard du Temple de Louis Daguerre où passantes et passants ont disparus durant une pose longue. Les surfaces circulaires noires de ses Territoires Circonscrits marquent les positions initiales des appareils de capture. De retour dans son atelier aux multiples interfaces, l’artiste édite enfin les points de vue des espaces tridimensionnels de ses territoires. La liberté de mouvement dont il bénéficie est totale, similaire à celle d’un oiseau en plein vol, elle rappelle les pratiques et usages de certains jeux vidéo. Le pictural est également omniprésent dans l’esthétique que Thibault Brunet développe au fil du temps, comme en filigrane. Bien qu’aucune brosse n’ait jamais effleuré les intérieurs ou objets du banal aux contours incertains qui se fondent dans l’obscurité de l’absence. Et quand il aborde cet espace si particulier qu’est la cage d’escalier, c’est avec la minutie d’un cinéaste qu’il opère, usant de la complexité comme unique ressort au suspens.

Le titre de sa série Boîte Noire fait inévitablement référence à la part technique de la photographie bien que dans ce cas il s’agit d’images d’autrui. Car c’est sur Internet que Thibault Brunet a collecté de grandes quantités de clichés professionnels ou amateurs de la Guerre civile syrienne. Et c’est en fusionnant de très multiples regards qu’il recompose les ruines de sites dont il ne sait avec précisions que les latitudes et longitudes. Manipulant les caméras virtuelles de telles synthèses des vues d’anonymes, il acquiert pourtant une relative expérience des paysages de ruines reconstitués en photogrammétrie qu’il explore tel un archéologue. Dans la solitude de son atelier, Thibault Brunet accumule les connaissances intimes de lieux dont il sait la valeur du « ça-a-été » cher à Roland Barthes sans s’y être rendu physiquement. Ce faisant, il déplace les lignes entre les non-artistes et l’artiste comme entre les documents et l’œuvre.

En dressant les typologies d’objets-images, Thibaut Brunet pratique une forme d’appropriation toute duchampienne. Il magnifie ainsi les bâtiments modélisés par des gens ordinaires qui valorisent leurs quartiers sur Google Earth en les isolant sur des aplats de couleurs que de délicates ombres convertissent en autant d’espaces infinis. Lorsqu’il s’agit de stations essence, il renoue avec une tradition tant photographique que picturale autant qu’il participe à une forme d’archéologie des médias considérant leur disparition annoncée des territoires comme des cartes. S’agissant des nuages dont il a fait l’acquisition sur Internet, comme les artistes Pierre Huyghe et Philippe Parreno acquirent le personnage d’Ann Lee auprès d’une société japonaise à la fin du siècle dernier, Thibaut Brunet les agglomère comme pour mieux les étudier. Ses esquisses tridimensionnelles de nuages disent cette capacité que nous avons aujourd’hui à tout modéliser pour mieux comprendre. Les nuages de Thibault Brunet parlent de notre époque autant que ceux du Corrège parlaient au théoricien de l’art Hubert Damisch.

Enfin, lorsque Thibault Brunet s’infiltre dans le jeu en ligne Minecraft aux 140 millions d’utilisatrices et d’utilisateurs, c’est une autre communauté qu’il intègre en compagnie de chercheuses et chercheurs. Le projet est tentaculaire, à la mesure du jeu que l’on sait démiurgique. Et l’artiste de se faire tantôt architecte tantôt paysagiste pour sculpter les territoires de ses Vues de dessus. Les échantillons dont il organise aussi les extractions comme le font les géologues évoquent l’idée de parcelle, donc d’appartenance, qui est indissociable des Metaverses de cette nouvelle ruée vers l’or que l’on nous annonce depuis peu. Rares sont en effet les explorations dans l’histoire de l’humanité qui ne se terminent pas par des conquêtes. À l’exception des artistes, peintres ou photographes, qui les documentent jusque dans les mondes persistants que nous augmentons de nos avatars en pratiquant autant de voyages immobiles qu’il est d’univers à découvrir en ligne, c’est-à-dire dans le virtuel. Là précisément où les artistes de cette tendance post-photographique de l’art s’inspirent en y puisant autant d’idées que de formes pour les recontextualiser dans le champ de l’art.

Série Typologies du Virtuel, 2014-2022.

Typologies du Virtuel

L’application Earth de Google doit son niveau de détail aux gens ordinaires qui, sans cesse, l’augmentent en modélisant leurs environnements. C’est au sein de cette base de données que Thibault Brunet prélève des architectures pour les recontextualiser au sein d’espaces délicatement colorés. Initié à l’échelle du territoire métropolitain en 2014 dans le cadre de la mission photographique France Territoire(s) Liquide. Il poursuit en 2022 à l’échelle internationale avec les représentations de stations essence dont on sait la récurrence tant dans l’histoire de la peinture que dans celle de la photographie. Agissant comme le témoin d’une architecture en voie de disparition. 

Série Territoires Circonscrits, 2016- 2022.

Territoires Circonscrits

Les Territoires Circonscrits sont issus de captures au laser dont les durées d’acquisition renvoient à celles du daguerréotype. La relative obscurité de leurs mises en scène respectives souligne le manque d’information plus que l’absence de lumière. Quant aux points de vue, Thibault Brunet les « invente » littéralement au sein des espaces en trois dimensions de ses applications. La granulosité d’images obtenues avec de tels processus ou procédés est résolument picturale.

Série Boîte Noire, 2018.

Boîte Noire

La photogrammétrie permet aux professionnels d’obtenir des modèles en trois dimensions de lieux ou d’objets dont ils ont généralement fait l’acquisition. Thibault Brunet la détourne pour fusionner les regards de celles et ceux, possiblement amatrices ou amateurs, qui témoignent par l’image de la désolation conséquente à la guerre civile syrienne. C’est donc avec une certaine forme de distance, dont on sait pourtant qu’Internet l’abolit, que l’artiste traite du sujet « ruine ».

Série Minecraft Explorer, 2022.

Minecraft Explorer

Durant deux années, en compagnie de chercheuses et chercheurs du CNRS, de l’IGN et de l’INRAE, sans omettre la présence dans l’équipe de gens de texte ou d’image, Thibault Brunet a arpenté les grands espaces du jeu en ligne Minecraft. Toutes et tous, en véritables chercheurs du virtuel, ont étudié des systèmes complexes entre autres mouvements aléatoires pour que de cette mission émergent des fragments tridimensionnels de mondes et vues de dessus d’ailleurs.

Série 3600’ secondes de lumières, 2022.

3600’ secondes de lumières

C’est sur un serveur ordinairement destiné aux Game designers que Thibault Brunet a fait l’acquisition de modèles en trois dimensions de nuages avant de les mettre en scène au sein d’un moteur de jeu. Là, précisément, où ce dernier a créé un soleil virtuel pour les éclairer dans l’espoir d’en révéler les contours ô combien vaporeux. Se faisant, il s’inscrit dans la continuité des artistes qui tentent d’en capturer l’essence avec les idées comme avec les techniques de leur temps.

Thibault Brunet : https://thibaultbrunet.fr
art [ ] collector : https://art-collector.fr
24 Beaubourg : https://24beaubourg.com