dimanche 27 février 2022

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Séminaire Bifurquer

Peanser une exosomatisation « néguanthropique »

Autour de Bifurquer

, Anne Alombert et Michal Krzykawski

Mais, en fait de savoir, ce n’est pas tout que d’en accumuler le matériel de fixation ou d’opération, et même d’entretenir le personnel qui le dispense ou celui qui le peut utiliser : ceux-ci ne le créent point. Le savoir ne se conserve en pleine valeur qu’en présence des conditions vivantes de son accroissement.

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel.

La capacité à sans cesse enrichir et renouveler les savoirs est la néganthropie.

Bernard Stiegler, La technique et le temps, t. 4 L’épreuve de la vérité dans l’ère post-véridique.
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En 1945, dans un article intitulé « The law of evolution as a maximal principle », le biologiste Alfred Lotka mettait au jour l’ambivalence du processus d’exosomatisation caractéristique des sociétés humaines. En effet, contrairement aux organes endosomatiques (naturels ou biologiques), les organes exosomatiques (artificiels ou techniques), qui sont nécessaires à la préservation de l’espèce, peuvent aussi devenir les facteurs de son auto-destruction s’ils ne sont pas « ajustés » à des finalités collectivement projetées. Un tel ajustement, selon Lotka, ne peut pas provenir uniquement des connaissances et des sciences : il nécessite l’élaboration d’une « sagesse », à travers laquelle les groupes humains élaborent des critères de sélection de leurs productions exosomatiques, afin que celles-ci ne se révèlent pas toxiques, mais se développent en vue du « bien de l’espèce ».

C’est cette ambivalence des organes exosomatiques que Bernard Stiegler souligne depuis les années 1990, en décrivant (à la suite de Platon et de Derrida) la technique comme un pharmakon, à la fois remède et poison : des outils et machines jusqu’aux smartphones, en passant par les télécommunications et les ordinateurs, les artefacts sont les conditions de possibilité de la vie psychique et collective mais ils peuvent aussi toujours devenir ses conditions d’impossibilité. C’est pourquoi les évolutions techniques doivent être « encastrées » dans un ensemble de savoirs (faire, vivre, penser) qui leur donnent une orientation et des finalités : soumis aux seules exigences du calcul et du marché, le « développement » risque de se révéler destructeur pour les sociétés.

En vue de développer ces savoirs, mais aussi de les entretenir et de les cultiver, Bernard Stiegler ouvre dans ses textes l’hypothèse d’une économie contributive, qui aurait pour fonction de valoriser systémiquement la pratique des savoirs, et de faire de ces savoirs le coeur de l’économie, en tant qu’ils sont producteurs de « néganthropie » — c’est-à-dire qu’ils favorisent l’évolution et la diversification culturelles et sociales des groupes (toujours déjà plus qu’) humains.

Cette hypothèse a été explorée par un groupe de chercheurs, le collectif Internation, dans un livre intitulé Bifurquer, paru en juin 2020. Le séminaire autour de Bifurquer a pour fonction de rendre accessibles et de mettre en débat les thèses qui sont avancées dans ce livre. Pour ce faire, nous tenterons de réactiver les savoirs sédimentés dans l’ouvrage en faisant retour sur les différents textes de référence qui y sont mobilisés.

Le but de ce séminaire est d’interroger le rapport entre exosomatisation et savoirs (du point de vue de la philosophie, de la biologie, de la psychologie, du design, de l’éthique, de l’économie, de la politique, de l’économie politique, etc.), afin de penser les conditions d’une exosomatisation « néguanthropique », à l’époque des technologies numériques et de la « prolétarisation généralisée ».

Séance Introductive

Le travail au XXIe siècle

Cette séance introductive du séminaire Bifurquer a pour fonction d’expliciter les concepts de travail et de richesse dans la pensée de Bernard Stiegler. Nous verrons que la notion de travail est repensée par distinction avec la notion d’emploi, et comme pratique de savoirs (savoir-faire, savoir-vivre, savoirs théoriques) dotés d’une valeur dite « contributive » ou « néguanthropique ». Il s’agira alors d’envisager les conséquences de cette thèse dans le champ de l’économie. Comment valoriser les activités de travail dans le contexte de l’automatisation numérique, qui tend à se substituer à la pratique des savoirs humains ? Peut-on mettre les automates au service d’un temps libéré, qui permette à chacun de s’engager dans des pratiques contributives et néguanthropiques ?

introduction - Séminaire Bifurquer - Séance inaugurale - Le travail from TK-21 on Vimeo.

Michal Krzykawski - Séminaire Bifurquer - Séance inaugurale - Le travail from TK-21 on Vimeo.

Anne Alombert - Séminaire Bifurquer - Séance inaugurale - Le travail from TK-21 on Vimeo.

Questions - Séminaire Bifurquer - Séance inaugurale - Le travail from TK-21 on Vimeo.

Références bibliographiques :
. B. Stiegler et al., Bifurquer, Introduction : « Décarbonation et déprolétarisation. Gagner sa vie au XXIème siècle. ».
. B. Stiegler, « L’ergon dans l’ère Anthropocène et la nouvelle question de la richesse », Le Travail au XXème siecle, Collège de France, 2019.
. A. Supiot, « Le travail n’est pas une marchandise, Contenu et sens du travail au XXème siècle », Le Travail au XXème siècle, Collège de France, 2019.