vendredi 31 décembre 2021

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Ouvrir la porte à la vérité

Notes sur quelques œuvres récentes de Clarisse Vincent

, Jean-Louis Poitevin

Ce qui advient quand on passe de la philosophie à la peinture

Quand philosopher ne suffit pas

Peindre est une activité si ancienne parmi les activités humaines qu’il est difficile de rendre perceptible l’ensemble des fils psychiques, perceptifs et d’action qui la composent.
Ayant fait des études de philosophie, Clarisse Vincent a cherché à approcher ce mystère par les concepts non sans anticiper sans doute que cela allait pouvoir déclencher chez elle un de ces sauts qui font la vie s’ouvrir à une forme d’infini jusqu’alors pressenti et devenir passionnante ou si l’on veut digne d’être vécue.
Certes, il y a beaucoup à apprendre dans le champ de la peinture pour parvenir à la maîtrise technique de son métier, mais ce qui compte, sans doute avant tout, c’est la mise en place des acteurs sur la scène mentale de l’action créatrice.
Et Clarisse Vincent, grâce au fait de s’être engagée dans des réflexions philosophiques alors qu’elle ne pensait pas encore devenir peintre a su y parvenir d’entrée de jeu ou presque. Il y avait eu un "avant", il est vrai. À l’adolescence, elle avait pratiqué la peinture et en avait gardé le goût du dessin et de la couleur. Et c’est cet avant qui fait retour mais avec une puissance incalculable.

Hammam 1

La saut fut radical. Elle s’est offerte alors à la peinture comme à la solitude afin d’entraîner son corps, de se propulser tout entière, dans le mouvement si singulier d’une boucle de rétroaction qui la faisait, d’un seul coup d’un seul, abandonner les mots pour étreindre les couleurs, les lignes, les formes.
Non qu’elle en voulût aux mots, mais ils lui semblaient maintenir à distance ce qu’elle savait être la clé ouvrant sur la porte de la vie : raccourcir autant que faire se peut la distance qui sépare l’expérience de la chose. Ce qui voulait dire, pour elle, s’approcher des choses, du monde, par un moyen qui pouvait ne pas être, dans sa technicité, même dépendant des mots.
Chacun sait que ce que nous nommons l’expérience n’est jamais indemne des mots, de la langue, des histoires qui nous précèdent et souvent nous constituent pour partie, bref de cette trame imaginale dans laquelle est pris tout ce qui vient au monde et le constitue.
Mais il en est, parmi les pratiques artistiques, certaines qui parviennent, par l’exigence même qui les porte, à se passer des mots tant et si bien que ce qui vient à nous, formes et couleurs, ou sons lorsqu’il s’agit de la musique, nous étreint au plus près de ce qui parfois nous interpelle et s’empare de nous sans qu’aucun mot n’ait été prononcé.
Ainsi en va-t-il du saut dans l’inconnu accompli par Clarisse Vincent il y a quelques années. Il a été motivé par un double besoin de se retrouver seule pour mieux pouvoir s’oublier en se trouvant et se trouver en s’oubliant et de faire face aux choses en travaillant au plus près de ce qu’elles nous font quand nous les embrassons du regard, de la main, du trait, de la couleur, du corps entier lancé dans l’approche à jamais insatisfaite d’un embrassement qui se désire irréversible.

Paysage

Souvenons nous de ce que Cézanne disait à Gasquet dans les entretiens que ce dernier a rassemblés en parlant du musée du Louvre : « Ici, au fond, je crois que le peintre apprend à penser. Sur nature il apprend à voir. »
Elle avait fait un pas dans le champ de la pensée en se confrontant à la philosophie. Elle faisait un saut dans le champ de l’expérience en choisissant de se retirer seule, loin de la ville, en Bretagne et de peindre. Et la peinture est venue à elle.

Le Neutre, l’Ouvert

Dans un texte qu’elle a écrit lors de ses études de philosophie et intitulé Du Neutre à la justesse en peinture, Clarisse Vincent a élaboré un discours qui tente de rendre compte de la démarche qui est la sienne. Et pour cela, elle s’est emparée de la notion de Neutre développée par Roland Barthes.
Dès lors que l’on accepte de se défaire des images qui viennent à l’énoncé de ce mot, des images de grisaille ou de neutralité au sens d’indifférence, on peut alors parvenir au seuil de ce que cette notion implique : la recherche de sa singularité en relation avec les forces non individuelles qui nous déterminent. Qu’elles viennent du dehors à travers êtres, choses et paysages ou qu’elles semblent jaillir de nous pour tenter de s’emparer de ce qui nous fait face, ces forces sont appréhendées avec plus de justesse si l’on s’accorde à recevoir ce qui vient à nous comme un interlocuteur et ce qui semble jaillir de nous comme une forme d’appareil perceptif abstrait capable de prendre la mesure de l’inconnu concret.

Hammam 2

Le moi se trouve alors aussitôt, même si le processus est lent et souvent douloureux qui conduit à la mise entre parenthèses de la tentation de forclore ce qui advient dans les filets du déjà connu, littéralement mis hors de lui-même. Non qu’il soit exproprié - de quoi le serait-il sinon de certitudes infondées ? - mais il se retrouve plongé dans un état autre, une tension à caractère mystique qu’elle soit vécu ainsi ou pas, c’est-à-dire en proie à une expérience qui ne concerne ni le particulier ni le général, mais plonge le corps pensant de ce moi pensé dans une immersion sans étouffement, dans une plongée magiquement durable.
C’est d’avoir vécu, de vivre encore, un tel « autre état » pour parler avec Robert Musil, que Clarisse Vincent est parvenue à y découvrir, au-delà même de ce vécu, le critère de l’expérience artistique même.
Ainsi, pour elle, peindre a pris la place de la réflexion qu’elle pratiquait dans le champ philosophique. Parce que peindre offrait un trajet de soi au monde et de la sensation aux choses qui ne passait plus par les seuls mots, qui ne passait plus par la part cérébrale qui enferme ce qui vient dans les rets du déjà connu.
Il se produisait quelque chose qui s’annonçait dans ce renoncement à savoir déjà, une levée de la peur, une colorisation de l’angoisse, une ouverture de la psyché, une appréhension de ce que pourrait être, de ce que devrait être le juste, entendons le bien, le beau, le vrai pour faire écho ici au titre d’un livre de Jean-Pierre Changeux qui est, c’est le moins que l’on puisse dire un neurobiologiste sensible à la justesse, celle qu’engendre l’accord entre ces trois concepts lorsqu’ils sont vécu comme des fonctions majeures de l’acte de connaître lorsqu’il devient geste de créer.
Car il y a quelque chose de singulier qui se passe lorsque l’on parvient à se défaire de l’enveloppe protectrice des mots, des notions, des concepts et que ce qu’ils signifiaient se retrouve non plus devant nous comme une évidence conceptuelle mais comme un enjeu existentiel.

Alors, la peinture

Bien sûr la peinture est affaire de couleurs et de formes, de lignes et de traits, mais ne s’en tenir qu’aux éléments qui la constituent ne permet en rien de parvenir à s’approcher de la source à laquelle elle s’abreuve. Est-ce la même pour chaque peintre ? Jusqu’à un certain point, il faut répondre oui ! Certes chaque peintre va lorsqu’il en parle dire la chose autrement, mais il y a de grandes parentés entre les approches de peintre aussi apparemment éloignés que Cézanne, Bacon et Rothko, pour ne citer que des peintres auxquels Clarisse Vincent s’est intéressée.
C’est que peindre, au fond ce n’est pas jouer avec couleurs et traits, avec points et lignes, avec forme et informe. Non, peindre, c’est partir à l’aventure, c’est aller à la rencontre de ce qui en nous nous échappe et qui constitue à la fois le gouffre dans lequel on risque de se perdre et le souffle vital qui, jaillissant de cette faille, nous pousse à compenser ou surmonter l’angoisse incalculable qu’elle génère en en faisant le moyen même par lequel la connaître c’est aussi et surtout pouvoir co-naître au monde.

Jeu de balle

Cette découverte est essentielle dans la démarche de Clarisse Vincent. Elle détermine ce qui pour elle fait peinture. Et ce n’est pas rendre visible des choses connues ou inconnues, c’est tenter de s’approcher de la vérité dont la sensation est porteuse, en la projetant, en l’expectorant et en l’assimilant en même temps, bref en la traduisant de telle manière que sur la toile ce qui s’y inscrit n’est pas quelque chose qui ressemble mais la possibilité d’une vérité.
Peindre, c’est avancer vers la chance de parvenir à rendre compte de la justesse infinie dont le sentir est doté, justesse qui, pour embrasser le monde, entendons pour le connaître, est le moyen le plus adéquat. Peindre, c’est parvenir à cette adéquation que l’on est seul à pouvoir déterminer, entre des éléments matériels comme des formes et des couleurs, et qui, pour l’individu que l’on est, est ressentie comme juste. Cette adéquation redouble ainsi la sensation telle qu’elle a été donnée, vécue, et fait qu’elle devient le vecteur d’un partage sensible entre des êtres ne se connaissant pas. Ce que la peinture permet alors, c’est qu’ils se « parlent » à travers la sensation mise en jeu sur la toile. Ils sont alors susceptibles de la ressentir parce que cette justesse transmise par l’œuvre et devenue œuvre se révèle être finalement l’objet même de l’œuvre. De toute œuvre.
Alors, quand le tableau s’avance vers nous, ce n’est pas un autre que nous rencontrons, pas plus que nous-même dans un miroir nous trahissant sans vergogne, c’est un semblable que nous découvrons, un semblable qui nous parle dans la langue qui vibre en nous mais que nous n’étions pas parvenus encore à faire chanter avec la justesse qu’elle requiert.

Dans de telles occurrences, le soi-disant spectateur a été lui aussi transporté dans le royaume de l’expérience vraie, celle du sentir et il se découvre non plus l’être séparé qui contemple, mais l’être lié qui s’approprie avec la bénédiction de celui qui donne ce qui précisément a été « donné », et cela à chacun d’eux, mais par des voies distinctes.
Peindre, c’est faire du don qui est toujours quelque chose que l’on a reçu sans le posséder, la puissance de transmettre précisément ce que l’on ne possède pas. Peindre, c’est couvrir le gouffre d’un voile et y faire paraître le sursaut de l’être devant l’angoisse d’exister qui la magnifiant l’abolit comme angoisse et la révèle comme monde.

Les danseurs