samedi 30 janvier 2021

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Ostie

Première partie

, Clare Mary Puyfoulhoux

À Ostie, un jour de 1975, penser et voir l’insoutenable.

We have power in ourselves to do it, but it is a
power that we have no power to do ; for if he show us

his wounds and tell us his deeds, we are to put our

tongues into those wounds and speak for them ; so, if

he tell us his noble deeds, we must also tell him

our noble acceptance of them. Ingratitude is

monstrous, and for the multitude to be ingrateful,

were to make a monster of the multitude : of the

which we being members, should bring ourselves to be

monstrous members

Shakespeare, Coriolanus, II. 3

Le crâne et les testicules.

On pense toujours, parce qu’ils sont froids, qu’ils ne sentent pas.
Le crâne et le corps des testicules. C’est noué au fond et, même lorsqu’ils oublient ou ignorent, tout leur corps le rappelle à un moment et ils meurent eux aussi. Ce sont des années perdues, des années qui se paient. Il y avait un crâne, des bobines, et des testicules. Une voiture et sa jumelle. Un corps, ses yeux, ses mâchoires, leur façon de découper. Il y avait un corps. Il y avait des images pensées, produites, des images que l’on a projetées, que l’on projette. Il y avait le rien de ces images, leur immatérialité. Il y avait préméditation, prévision. Le crâne avait vu, voyait. Les testicules étaient pleines. Sève ou vie, comme le sang qui circule. Les fémurs aussi, la perforation. Un, deux, beaucoup, puis à outrance. Des trous. Penser au trou, toucher sa chair. Sentir comme échoue, comme impossible à savoir, comme ça reste une idée. Il y avait les mots aussi, ceux qui sont dits, que l’on sait. Il y avait le chœur en premier, entité superbe. Pas le crâne et les testicules. Il y avait qu’il savait. D’aucuns diraient voulait. Figés, leurs lèvres dardant ce que leur regard voulait - lui. Et quand on dit voulait, on tait, on jette l’autre dans la benne, on le dissocie, lui, de ce qui nous, mais alors seulement traverse. Mille bouches transies, satisfaites de ce qu’il voulait et a eu, lui. Tous ces corps pleins de vie. L’image longtemps qui était un vieux, un bâton qui se meut, son pommeau noir, les chiffres en blanc. Ce bâton dans les côtes dans les reins, dans le cul probablement. L’idée du prépubère qu’on a toujours vu long, sec, puissance de jais, qui avait peut-être un accent, et qui sentait. Et comme c’est sale l’idée d’aller là pour faire ça. C’est effrayant ça qui nous fait peur, ça qui fait frémir, la liberté de qui veut. On oublie tout le subir, tout ce qui rampe du désir, parce que c’est toute la peau là qui gémit, qui a peur. Facile, la pupille regarderait. Elle n’avouerait pas comment autour c’est bien mieux, c’est moins corps. Car c’est le bord qui saisit, qui récolte en tremblant. La pupille de penser. Le crâne avait agi, les testicules. Le crâne d’un corps beau, sculptural, délicieux. Le crâne d’un corps froid qui sait, qui veut, qui sait voulant. Le crâne d’un corps qui est allé, lui, qui a voulu d’abord, conduit ensuite, choisi aussi l’autre corps, celui pour, celui avec lequel. Est-ce qu’un corps peut ignorer être emmené et à quelle fin ? Enfin quel drame, pour nous femmes j’entends, qu’il n’ait pas vu la femme ou qu’il ait fait comme l’ange tordu, devant-derrière au présent continu. Il savait. Dans le chœur c’est opaque de poussière. Ça commence précisément où l’antique finissait. Tout a été remué, c’est passé. Et qui saura encore tandis que le crâne et les testicules ont vécu. Cette image qui revient qui fût seule, qui fût celle d’un habitacle noir et d’un autre corps vrai dont on sentait pourtant qu’il ne retenait pas le bord, ou alors la périphérie. Va mesurer.

Ruines d’Ostie
Plan

La pupille se promène, elle lèche, circule.

Tu peux penser tu vois.

Alors il avait fait ça, lui, penser comme on ne le fera jamais. Et ça semblait très simple très limpide, évident, ce qu’il avait pensé. Il avait risqué en pensant de penser. Il avait risqué les trous, le crâne, les testicules. C’est le pays aussi. On dira le pays, sa gangrène, son histoire. Ce qui veut préserver, continuer, écraser, tout manger. On dira le peuple et la plèbe et le jeu et la mère. Donc je pensais à l’habitacle noir, j’imaginais les sièges en noir et la carrosserie blanche. Ça lui va bien le blanc, même si dedans, dans l’habitacle, ça fait des lignes seulement, un cadre. Ça aussi il pensait, savait, comme nous ne saurons jamais. Parce qu’on a un crâne aussi des testicules aussi des anus, des fémurs, une chair, des tendons. Je n’ai pas de voiture, il n’y a pas de plage. Et dans ma chair, néant. Depuis lui tout néant. Depuis lui et les autres que l’on cite, que l’on crie, que l’on signale comme étant comme voulant comme nous aurions été. Cette histoire de mépris, comme je te hais, comme m’indiffèrent l’idée et la forme, comme ça me plaît, moi, de savoir ce petit pouvoir. Ce que je veux voir, un voir qui tue alors. Pas encore et encore des corps rapiécés, diminués, sur lesquels s’épancher. Pas la misère exhibée, pas d’étendard de la mort, non. La jouissance, ça le crâne l’avait compris. Ça les couilles. La jouissance débridée, mise sans analyse sous mes yeux, à mes yeux, jusque dans mon crâne, saturée, insoutenable, vue, impossible à dé-voir. Pas encore la pitié, la preuve par pitié, la grisaille ah oui c’est sale, ah oui c’est triste, ah oui nos vies elles sont comme ça, et pour ça précisément, que les autres n’ont pas de cœur, n’ont pas d’âme, n’ont plus de regard, ont à peine des dents et alors, sans incisive. La complicité passive, subie, histoire de survie. On s’en fout, on le sait, qu’est-ce qu’on pourrait encore nous raconter ? Lait coupé, enfants morts, gaz, caoutchouc, saut de fenêtre, coup de corde ou de cervelle. Le crâne et les testicules. Le fémur. La boîte à vitesse, les pneus qui lui ont roulé dessus, les mains qui ont frappé, qui ont tiré, qui ont planté et les bouches baveuses, les rictus, la douleur vive, sourde, ce que le crâne pensait, là, à ce moment-là, cinq secondes avant, et quand il a compris ? Quand il a su qu’enfin, entendu ? Quand il a vu ? Quand ?

Il écrit comme on ronge comme on gratte comme on transpire, il ne se soumet pas, à rien, ne pense pas, que penser de l’imprononçable dont on ne se souvient pas, que l’on peine à entendre, qui rentre dans les synapses, sous le front, dans la racine du crâne. Il ne dit pas, il fait pire ; il ne ment pas, ne profère pas, diffuse, porte à l’oreille et à l’œil ce qu’ils ne sauraient, ce qu’ils, et veulent. Il écrit pire, fait pire, le fait nu sur la plage, debout à Ostie, assis sur une chaise jambes croisées. Les jambes croisées des bourreaux, des victimes, des croqueurs de jambes et de bras. Sublime. La jambe, le genou, le pied qui balance, qui pense, qui mesure son pouvoir. On le dit de la femme pas de l’homme pourtant c’est au bout de la cheville masculine que se joue. C’est ce qu’il sait quand il récolte les sourires édentés les odeurs de plastique de tomate de sucre de fromage râpé. Les os baignent. Les sodas. Il le dit. Il écrit pire, avec des lunettes sombres, des montures sombres, des poignets sombres, un pull bien sombre. Il dit, pense, nu sur la plage à Ostie, habillé à Ostie, revêtu entièrement d’Ostie dont on sait qu’autrefois, qu’aujourd’hui, qu’on s’y promène et qu’on s’y gare. Il sait qu’il part. C’est merveille quand il s’empare et il sait. Lui sa mère et les autres. L’horreur des flux, de cette fatigue-là. La peau tirée, tombante. Il sait ça aussi. Personne pour dire le temps, la vérité du temps qui est maintenant qui est là qui là dit. Ça aurait pu être autrement mais ça aurait été et le discours aussi aurait dit. Il ne va pas sans, il doit foncer, doit arracher quelques bribes de mots, dessiner, faire tomber la poussière et la nettoyer. La faire tomber annihilée. Laide et sommaire. Un sens, des variables, une suite logique. Quelque chose de logique que l’on dit, qui se dit. Le dire pour dessiner un corps à Ostie perforé, l’écume, les dents, les mains, le sang, les pantalons, les voitures, l’idée avant, les murmures, l’œil qui voit l’œil qui sait dans l’œil qui apprend, qui comprend. Les murmures qui réduisent la pierre en sable, le geste que les mots soulèvent. Ce qui, et pour chacun.

Autel de Mars et Venus
Panneau avec représentation du lupercal : Romulus et Rémus nourris par la louve, entourés par des représentations du Tibre et du Palatin. Marbre, œuvre romaine de la fin du règne de Trajan (98-117 ap. J.-C.), réemployée sous le règne d’Hadrien (117-132 ap. J.-C.) comme base pour une statue du dieu Silvain. Trouvé à Ostie, place des Corporations. Conservé au musée de Palazzo Massimo alle Terme (Rome).

Qui attendait derrière un téléphone à côté d’une lumière les jambes croisées aussi. Combien de jambes, de téléphones, de stylos prêts à noter. Quelle surprise quel extrême quel rebond, qui ose encore parler de passion ?

Alors il a dit que des vieux derrière une fenêtre, que la terre retournée et le feu, que la merde en gamelle, que des rangées de pieux. Des fesses, des armes, des uniformes. Un extrême, l’invraisemblable. Il a levé son doigt, il a dit un corps, que les corps. Il faut les aimer, avoir aimé, sentir un corps. Il a dit le bras, touché le poignet. Il a passé sa main sur sa joue, laissé la mâchoire induire le geste, laissé les doigts chercher le creux, l’oreille, le cheveu. Il a laissé la main faire cela. Et il savait le sel de l’océan comme on sait le chant des plantes, la douce odeur d’une feuille arrachée, l’humidité dans la main.

Il y a une scène où des ruines à proximité de bâtiments. Des barres récentes, la pellicule peine à rendre le temps. Un amour. Il y a cette scène extrêmement cruelle. Naïve. Il y a le maquillage de trop qui vieillit mal, ailleurs. Il y a des corps. Il y a aussi un jardin, des portes. Le jeune qui aime un jeune qui aime une mère qui aime sa sœur et dont même le père dans les fourrés. Il y a la peur. Dit-on, est-il possible même de penser d’une beauté qu’elle serait insurmontable ? Le corps se traîne encore en chien, superposant les sphères si autres, distinctes. Ne rien voler à aucun, mais alors la hiérarchie dans les désirs qui ne se démultiplient pas tout à fait comme le pain et qui, immanquablement, puisque c’est comme sur le feu, saisit, sont impartageables. Sans voler ni mentir. Sans préférer pourtant l’urgence en choisit un, veut le un, sait le désespoir que sera fausse et plate la vérité, sait que sera comme l’œil voit incomparable, sait que sera insuffisant encore à l’autre. Sait jusqu’à la mort, et dans son film meurt. Méthodique du dressage, de l’endoctrinement qui ne coïncide pas avec la nature animale transie. Hier elle parlait des passions mystiques, c’est peut-être plus facile quand c’est le corps du fils.

Le triomphe de Neptune
Ostie

Il fait nuit. Il faut un terrain vague, une ruelle calme. Il y a le néon déjà de l’éclairage public. Il y a l’asphalte. Il y a la ligne tracée pour le passage des engins, pour qu’ils se passent se croisent, circulent. Qu’ils arrivent, le chemin. On se gare. Il y a les lieux spécifiques des rencontres qui sont cachés, visibles, connus, qui font que les cous se détournent pour que les regards s’écartent. Ceux qui passent et qui savent, qui doivent passer, qui savent. Qui passent encore et savent, rentrent chez eux sachant, n’ayant jamais vu, parlant parfois mais riant, ou alors jugeant, ne disant jamais la distance réelle, comment le corps irradie, sonde sensible du passant, de savoir sans voir, de presque vouloir. De penser, et qui rêve de succomber. Le plaisir qu’ils auront à savoir alors demain, à dire évidemment. Mais lui est de ceux, était. Il y a pour eux autre chose, le plaisir très fugace, la temporalité immédiate d’une main qui se doit de saisir le moment, des boutons à ouvrir, à faire sortir de, sauter, le tissu presque arraché et la salive fonctionnelle. Les petits interstices de vêtements. Il y comme tout qui se tire qui ne ment pas ne peut pas doit immédiatement savoir aller prendre. Il y a ces rapidités qui s’appellent reviens qui ne sont pas déjà passées qui ne sont qu’entamées qui existent plus à l’arrière du cou détourné du passant que dans la peau de celui qui s’introduit, qui est. Il y a l’urgence absolue c’est le feu, c’est régulier : tous les soirs celui qui d’abord vient, repart, ensuite vient, repart, revient et repart, tremble le jour de revenir et repart, reste loin, attend, tourne, prend son véhicule son imper ses pas. Il repart. Il croit entendre a entendu a sursauté d’entendre un chat un cri la douceur d’une respiration. Il repart il en pleure. Il y a celui qui sait qui vient de loin qui peut rentrer et qui agit, œil, corps et main, qui s’agenouille, qui frémit. Il y a celui qui rit. Il y a peut-être un premier, le fils du père. Il y a du mouvement, des ruines encore, des plantes, de l’odeur humide, du temps.

Et c’est grand si près, bruyant. Il suffirait d’avancer, on s’assoit. Allongé sur la plage, marchant dans les ruines, fuyant les néons. Le grillage qui sépare les terrains, l’herbe qui pousse parce qu’elle le peut. Deux hommes à l’avant. Un rythme très rentré, où plonger. La caresse de cette surface froide et qui sale. Plongée. Ça remonte sur le dos, sous les bras, entre les jambes, massant le ventre creux. Ça brûle entre la narine et la gorge, ça transforme tout le cheveu qui s’étale, surface. Ensuite la sensation d’aimer le cheveu flottant, sa nouveauté. L’impossibilité dans laquelle on se retrouve de le toucher vraiment. Les yeux grands et qui peuvent, qui perçants sont déjà froids. Le cuir et les pinces des pantalons, les toits de tôle, la tôle brûlante, l’ombre, le béton. L’herbe encore. Les abris, un drap blanc mais le drap blanc c’est après. On se demande pendant. Vagues. Cela sourit, le bois moisit, le sable est toujours noir. Partant venant, elle tente de gagner sur la terre pour l’atteindre. Il est là tandis qu’elle depuis des années se joue en mètres et condamnée à un rythme. Elle lèche à nouveau, dans son chant la douleur. Elle dit qu’elle aurait pu le laver, qu’il aurait fallu qu’elle le lave, qu’il l’aurait souhaité. Elle n’admet pas il est près, là, il aurait pu, quelqu’un aurait pu au moins ça, lui donner à lécher. Elle l’aurait porté.

Peut-être un silence, peut-être est-ce le silence, un moment de silence juste avant, quand la péripétie s’engage et en s’engageant se complaît dans le suspens, se vautre dans le savoir qu’elle a de sa naissance, de l’inéluctable exaucé enfin de ce qu’elle est, qu’elle arrive et que les pupilles se dilatent, les cœurs s’accélèrent, les tempes, la sueur, plus rien pour nier, pour douter, relativiser, même l’inquiétude est passée. C’est un silence qui n’est pas un arrêt, c’est le moment où le bras tire et tend la corde de l’arc, où l’athlète plie encore plus les genoux, où le couple inspire.

Messaline morte et sa mère
Abigail Abildgaard, 1777

Ils sont sortis se sont groupés, ont avancé un à un ou à plusieurs. Silhouettes sombres à l’horizon, tâches sortant des façades blanches, sales, se matérialisant lentement. Ils s’étaient salués avant, se salueraient. Ils ont pensé à quelque chose de normal, que ces os, normal, ce cœur normal, cette quantité de sang très normale et qu’un visage pareil, normal. Les enfants et les bras, tirant sur les bras, s’appuyant sur les bras, regardant ce que je ne vois pas. Ils ont joué pour lui ce qu’il aimait chez eux. L’ont été sans le vouloir mais très exactement comme il le savait. Assemblée. Ils ont cru, normal, que cela était. Qu’une main frappe, qu’elle tient un objet pour frapper, qu’elle ne se contente pas d’efficacité. Les femmes se regardaient, portaient la progéniture sans lui cacher jamais les yeux. Tous voient le sol, la banalité d’un corps, d’organes, ce qu’est la vie qui s’en va. La mère ne sait pas et l’homme n’est plus un enfant. Ils ont parlé, elles ont parlé, la poussière et la mer continuant leur ballet. Il y avait eu la veille la beauté le désir. Il y avait eu un œil dans lequel voir, où entendre la paix possible du corps. Les voix disent autre chose, elle disent la banalité de ce qui est des pronostics des vilains mecs. Elles n’en sont pas au cinéma, même pas encore au désir. Elles pensent que c’est l’argent, que c’est le deal, que c’est l’un contre l’autre et qui s’ennuie tellement. Elles pensent que le temps doit être ponctué, qu’il faut des actions qu’elles sont nécessaires, naturelles, qu’elles ont fonction meurtrière à l’égard du temps, qu’elles doivent remplir, qu’elles se manifestent pour le remplir, pour les remplir de matière, de consistance, qu’il s’agit de maintenir la lave en fusion. Elles pensent que la main, les mains, le corps, la vie ont tous ensemble produit un nœud qui est là sous leurs yeux pour les aider, les nourrir, leur faire sentir ou voir. Elles sont très loin de l’événement. Tout le monde est sorti et dès six heures parce que c’était la vie, le matin, parce que les jambes, qu’on voit petites et nues, couraient dans les escaliers, parce qu’il y avait eu quelqu’un et qu’une autre main avait frappé, une autre encore armée de métal ou de bois, qu’il y avait eu un acharnement normal comme il y en a quand c’est le néant qui vous nargue et qu’il s’agit de signaler que rien n’est pas rien, que la misère n’est pas, que le mépris n’est pas, que la nature de combustible ne va pas à l’humain et que les forces extérieures n’ont aucune prise sur la dignité d’hommes et de femmes qui sont hommes et sont femmes et savent très bien ce que d’autres hommes et femmes. Maintenant amas et peut-être des invectives aux policiers. Peut-être des regards. Peut-être un doute à l’arrivée des gradés. Mais sans surprise puisque tout le monde savait qu’il venait là pour crever, que c’est à crever de venir, de tenir ensemble le passé et les murs qui s’effritent déjà, les rues, les odeurs, la friture, le cri. Aussi à un instant chaque échine s’est figée, chaque main s’est serrée terriblement sur le bras sur la chair de l’enfant, les yeux se sont croisés, certains ont compté. De quelle mère, de quelle fille, à quel cœur ces os crient-ils ?

Un milliard de fois. Il a dit un milliard de fois. Ça a été traité un milliard de fois et il y a des techniques. J’ai dit pas moi. J’ai dit moi je n’ai pas encore regardé. Je n’ai pas vu. J’ai entendu Ostie, il y a longtemps que j’entends Ostie, mais je n’en avais rien fait. J’ai vu un cinéaste se filmer allant à Ostie et n’y trouver rien. Je n’ai pas été émue, je n’ai rien vu. Il y avait du soleil, des routes qui semblaient n’être qu’en cercle, île ou bulle, des grillages qui coupaient, une vespa, le cinéaste, son casque. Le subterfuge désarroi. Je me suis un peu ennuyée à le voir tourner comme ça, pour finir systématiquement à Rome. Il avait gagné. Il avait gagné parce qu’il a ajouté ainsi sa vespa et son humour à mon souvenir d’Ostie même si Ostie fut pour moi les ruines d’un endroit que j’ai compris bien plus tard, et même en port, comme étant là, vieux. Ostie que je n’ai compris qu’en rentrant et dont je ne savais pas, ne pouvais pas savoir qu’elle avait été, cette ville, autre chose que des ruines et théâtre d’un bouleversement. Nous étions jeunes alors, et ignares, splendides comme la nuée des habitants du quartier sortis pour voir le cadavre d’homme sur le sol défiguré, les os, le cœur et les testicules explosés sans savoir de qui il s’agissait, sans pouvoir s’émouvoir pour le qui tant le comment. C’est en y pensant, à ce rapport entre qui et comment. Alors peut être déjà mille fois, et sûrement d’ailleurs, et il le faut. Ces espaces qui retiennent nos regards, qu’on se répète, qu’on se susurre, qu’on se passe de main en oreille et qui ne disent plus rien, nous marchands sales de temples maudits. Quand Pier Paolo Pasolini est mort, et puis.

Palestra d’Herculanum, quatrième style