lundi 1er mars 2021

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Ostie II/II

Seconde partie

, Clare Mary Puyfoulhoux

Imaginer l’impensable, décrire l’indescriptible, la mort, celle de Pier Paolo Pasolini...

C’est un écran.

On le voit figé - face, profil. Accéléré des traits qui se tordent, sont tordus, la chair et la bouche ont ouvert et fermé, danse hystérique, quelque chose n’a de cesse d’aller du pli au repli, regard. Les yeux voient, sortant de l’orbite, c’est ce qui est derrière, ce qui vient après qu’ils regardent au travers de ce qui est là, devant, qui adresse le corps, qui l’invective et le percute, qui le touche à peine, qui frissonne à le regarder, qui écume. La bouche est un gouffre, le cul est un gouffre, l’oreille droite, la narine, la plaie qui s’ouvre. L’intérieur du corps, un gouffre. Le sang qui court pour sortir, pour investir l’espace, pour remplir sa fonction de décor, un gouffre aussi. Les os sont contraste, les viscères un gouffre. La main, le bras : un trait. Noir, os, rouge, peau fendue, bleuie, jaunie, œil gonflé. Rien.

Les blessures ont mûri sur le mort.

Quelqu’un a levé la main. Quelqu’un a dit, et dans un temps donné, que cela serait, que pour une raison qui serait d’abord la bêtise, une vie se terminerait de la plus violente des manières.

Ostie est un port, est un lieu, est une bouche affamée. Il y a deux raisons. Si nous croyons l’Histoire, il y a des pierres qui attestent que l’homme a existé palpitant comme nous, dans une enveloppe de chair, de sang pareil, de gouffres et de cruauté. Qu’il y a société, que l’on taille les pierres pour y marcher ou s’y cacher. Que l’on regarde les reliefs les peintures, que le rouge compte. Que le corps à la pierre s’use, que le corps a perdu, qu’il ne fait plus qu’un avec nous qui sommes corps pareils et qui caressons la pierre comme le condamné sa potence, qui la sentons, douce, qui la rêvons en aboutissement de nous. Ostie pour transiter pour marchander pour consommer déjà. Ce qu’il a dit, déjà. Ostie efficace, protégée, défendue, habitée pour cela. Et Rome de dégueuler. Les enfants des quartiers courent, plongent, tombent dans l’eau sale qui va se laver ; jettent leurs rebuts, leurs secrets dans le monstre fleuve qui en a charrié. La ville chie. Ostie trie. Ostie est aussi la mer, la plage, la glace en ice cream, le rêve américain, le souvenir fasciste, le Coney Island, la pègre, la femme sale, l’odeur de friture, la misère, le réveil en façade, la ruine quand elle parle du présent, la ruine au présent, la matière incapable de résister aux saisons, la poudre qui fait brûler les yeux, les corps presque nus, la chaleur, l’été, l’hiver, la peur, les barbelés. Cette deuxième raison sent, la narine est bouchée tant cela sent ; sel, poussière, sueur. Les couleurs sont vives de matériaux nés pour être las et qui collent à la peau et se déchirent, composent le paysage en ponctuation de chairs, de coudes et d’éclats. Les orifices salis de bouches aux dents sales, aux dents moisies qui sont celles que le mort a aimées, a sues, celles peut-être pourquoi, croit-on, il a fait. De Messaline à Messie, l’écriture ronge, lacère et dépèce le vernis, rentre dans les couleurs de bleu de gris de blanc de sale, enlève le noir.

Les yeux donc, regardent. La bouche sienne parle, se tait. Combien de corps sortis du ventre de la nuit pour le rejoindre ? Combien de regards en retour, et qui pour hésiter ? On parle en dizaines, on pense meute, ce sont les mains de la meute, les dents, c’est la furie qui s’exprime, qui s’acharne comme elle aime, car elle aime, furieusement, ce regard-là qui sait, cette bouche-là qui dit, ces os-là mêmes qui sont, qui ne font qu’être et ont le charme de toute vie. C’est ma côte qui crie quand la tienne se brise. Je bande. Je suis jeune, il est vieux, et je bande. Nous rions. Papi. On voit Papi que l’ébène de tes cheveux est plastique. On le voit. On voit ta peur. On voit les rides comme des ailes autour de tes yeux. Des falaises encadrant ta bouche et ton nez. Tu es trop coquet, trop apprêté. Il n’y a que ton sourire qui soit jeune. Tu ne souriras plus. Il a été décidé de cet instant qu’il était l’éternité.

Retour -
L’homme sur le sol est un corps mort. Battu à mort. Un homme est mort. Il y a sur le sol ce qui reste à traiter d’une vie, cela était chaud cela pensait cela marchait cela totalement était de l’œil qui parfois à la lumière d’un insupportable soleil rappelait celui d’un modèle autrefois peint ; est à présent raide, difficile à nommer. Langue, bouche, joues se tordent, balayant les possibles. Rencontre : l’eau à bulles salive et l’air en appel claquent, cherchant sans trouver à faire monter un son du larynx. Le sol est la plage ou un terrain vague selon qui le raconte. Immanquable pittoresque de la scène, le son du vent, la solitude du matin. L’espace est à jamais celui de la scène ainsi dessinée en creux, par l’insupportable vide laissé autour du corps, après le corps. Se demande : avec une beauté pareille. Avait-il du rouge à ses lèvres ou du fard ? Faisait-il comme l’homme que l’on aime, des déhanchés légers la main levée ? Était-il autrement, comme cet homme que l’on veut, qui sont eux, avec des ongles bleus ou noirs, des collants mandarine, une terrible virilité dans l’ensemble et qui la rend elle, miroir de celui, follement désirable en lui ? Dans un film, mauvais, l’homme qui joue celui-là mort lorsqu’il vivait nous apprend : il ne vient pas rôder sur les terrains vagues pour être sucé en dominant, il supplie. C’est un homme qui s’écrase, qui subit son envie. Dans le film caché, dans le film honteux, dans le film supplicié à devoir encore vivre cela. Le visage ravageur qui a toujours fait peur et envie supplie. Lui. Se demande gratte crâne. Comme il est décevant de marcher voyeur dans l’ombre de celui. Pieds désespérément trop petits mal formés de l’enfant enfilant les souliers d’or et d’argent de maman. Visitant le corps de maman. Ce que maman. C’est cela que découvre demande : chercher toujours à voir où l’on ne m’invitait pas.

Le corps qui est là perforé, ramassé, dont le cœur éclaté à l’intérieur de la cage thoracique a battu, est d’un homme. Cet homme est là-bas, à l’endroit voulu, qui se veut encore. Il n’est pas et il est facile, cet homme dont le nom roule en oreille comme un chant opère, il est bon de le vouloir comme un paquet, comme un objet, comme ce beau fétiche là, plein de courage, indéfectible. La peur quand elle est celle du regard des autres, quand elle est celle de la bêtise, quand elle est celle du vouloir qui tisse en ramifications dans l’âme. Penseur rebelle, homosexuel, provocateur, grand connaisseur des Évangiles, fils d’une mère, autrefois d’un père, poète, dramaturge, cinéaste, chroniqueur, contre la bourgeoisie jusque dans ses cheveux, dans sa poésie rebelle, dans son rapport au miroir dominant de la beauté, à l’idée romantique, romanesque, de détrôner seulement le père au lieu de tendre la main au frère ; mangèrent même de la merde. Tenter de comprendre comment un œil, une tête, une main ont pu produire cela. Se demande voit bien, préférer le frisson à cela, penser que l’Église soutenait. Imaginer secrets. Souvent drapés lourds des rideaux, pierres froides et secrètes, l’univers de l’homme projeté dans l’esprit de celle qui le voit, l’imagine, à présent corps explosé sur le sol, terminé. Tout ce qui au fond fait envie. Tout ce qui doit garder le mystère. Tout ce qu’il faut regarder sans voir. Tout ce qui est élevé, surélevé, placé haut sur socle sale. Tout cela qui est rêve et fantasme, qui par là même n’existe pas sans auréole, dont je ne saisis pas d’aspérité.

Sage-femme Ostie

Retour -
Groupes d’hommes, barres d’immeubles, petits bosquets, le film mauvais jouait sur la honte, faisait voir coupable celui qui allait comme cela chercher quoi de son plaisir qu’il ne comprenait pas mais que l’homme mort très exactement savait. Se demande toujours de qui la honte émane, de quoi elle parle, quel symptôme elle incarne. Certainement : la mort a ainsi donné raison. Outre l’incommensurable violence, qui est une façon de dire, ici d’écrire, l’impossibilité de penser, de figurer, de voir ce qui a été, la mort a permis au spectaculaire d’occuper tout l’espace. Quand Pasolini arrive, sonore ou écrit, c’est pluie aveuglante de confettis. Se demande voit : la spécificité du terrain vague est de n’être pas plat. Creux et bosses à traverser pour se voir, se retrouver, s’affairer. S’isole en reliefs. Se retire en étant là, toujours. Dans le film mauvais, l’homme qui joue celui-là mort s’agenouille comme on prie, plonge dans la chaleur et l’odeur de la vie, là d’où elle jaillit. Il est d’ailleurs essentiellement cela qu’on a retenu de lui, figure froide faite d’angles, de courage, force, figure molle, affamée, de honte gagnée. Ainsi divisée, la figure est arrachée à l’homme qu’elle nie enfin tout à fait. Somme de données, composée de traits : aimant sa maman, se rebellant, voyageant, dirigeant, sachant, tellement.

Il dit :
Mais que pouvez-vous ?
Rit.

J’avais dix-neuf ans, vingt-cinq, je ne me relevais pas de ce que la guerre avait été, de ce que j’avais pu jouir en elle constamment, de ce que nous avions traversé puis refermé ce temps. Je regardais, je voyais. J’arrivais adulte au temps de l’épilogue et constatais : on ne tue plus, cela n’existe plus d’éradiquer.

Terme dei cisiarii frigidarium

L’amant s’éloigne.

Il est mort, certes, celui qui fait cible, qui quelques années en lieu et place de nos passions a fait le pantin, on l’a pendu haut et court, on aurait pu le grimer, le traîner par les pieds à travers la foule de l’Italie, le mener dans tous les coins du monde pour montrer, faire toucher la peau d’un tyran tombé. On aurait pu, nous aurions voulu peut-être le dépecer, l’écarteler. Il ne serait plus et nous penserions aussi que la nuit est revenue. Il est mort c’est un mot, les fonctions de son corps ont cessé. Il y a eu des dossiers, des enquêtes, la chose a été jugée, encombrée de mille mots. Vous ne pouvez rien. Rien n’est mort. Ainsi, ce qui se joue cette nuit n’est rien puisqu’à dix-neuf ans, vingt-cinq, mon cœur dans ma cage thoracique dans mon corps dans mes veines, dans chaque cellule, mon cœur en combustion mon cœur chargé mon cœur à l’acmé de ce qu’il pouvait a explosé puisque les lucioles s’éteignaient, puisqu’on avait manufacturé la mort puisqu’on avait inversé la cadence puisqu’on avait humilié la vie puisqu’on avait bombardé en sachant, puisqu’on avait franchi jusqu’à cette frontière-là. Tout le reste serait à crédit. Alors. Vous croyez, si nombreux que vous en êtes un essaim, face à mon corps d’homme âgé, vous croyez m’effrayer ?