dimanche 31 mai 2020

Accueil > Les rubriques > Voir & écrire > Nous avons tous une fenêtre sur la mer (Ruy Belo)

Nous avons tous une fenêtre sur la mer (Ruy Belo)

Première partie

, Werner Lambersy

« Le matin en m’éveillant je soulevai la toile de l’entrée de ma tente : ce fut la paupière d’un géant »
Henri Michaux, « Aventures »

« Ce sont des lumières que je vous raconte, de simples lumières »
Ariane Dreyfus

« Je viens depuis dedans, je viens depuis que les chose sont »
Enrique Huaco

« Celui qui naît la nuit reste fidèle à l’obscurité. Pour moi le soleil est encore un ventre, je dors dans le placenta de la nuit »
Erri De Luca

*

 
Je marchais sur les sciures du soleil et les cendres encore chaudes du crépuscule avec les yeux de l’huissier à qui on a demandé l’inventaire des meubles posés sur le pavé devant la maison vide

Je revenais de loin ! La nuit avait été africaine peuplée de danseuses et de tambourinaires aortiques puis de pics enneigés aux bouquetins acrobatiques accrochés aux vertiges du songe

Je marchais seul : qui pourra me dire où j’étais…

*

L’événement c’est qu’encore une fois le soleil et la timide aurore se sont occupés de faire taire les grenouilles près de la mare et les crapauds buffles au fond du puits de la nuit

Que les baigneuses nues de la lumière se soient jetées à la mer dans la houle écumeuse de l’air et des vents, qu’elles aient décroché une fois de plus les vieux pendus solitaires de l’ombre

Qu’elles aient fait danser et descendre les escaliers et les marches des canopées roses et vertes pour fêter l’événement…

Je peignais des van Gogh, des gazelles et des chevaux rupestres, des Rothko, sur des musiques acousmatiques sans images mais remplies d’émotions neuves

Je contemplais le ciel sans mesures et sans étoiles, sa croûte dans la tartine à trou d’un pain beurré de rayons d’or qui sortait juste du four des origines et du chaos des incendies

J’étais tombé de la queue d’une comète avec de la poussière d’atome dans les yeux et des ballets de libellules…

*

Ce qui est nouveau c’est qu’à chaque fois dans le remue-ménage du premier regard le moindre bibelot des habitudes retrouve sa place, le chiot que tu caresses aussitôt de l’œil

Le monde n’a plus qu’à tenir les promesses audacieuses que les étoiles ont faites avant de disparaître

L’événement, c’est que tu puisses vivre tout cela avec une intensité inconnue, toi qui reviens de si loin depuis l’horizon aveugle de ton endormissement de vieille météorite dans le désert

*

En même temps, comme aux poissons plats rasant les fonds de mer, deux yeux me viennent du même côté de la tête et leurs bulbes de rhizome me sont les bulles d’un scaphandre

J’avais perdu la vision panoramique, le regard en boule de cristal du cerveau et je pouvais pour la première fois depuis le règne sidéral du sommeil monter les échelles de l’arc-en-ciel

Il suffisait lentement, lentement de soulever un peu de peau tendre et je verrais, plus loin et hors de moi, éclater une lumière qui joue à la marelle avec les grands espaces du lotissement des astres

La terre et l’eau, la mer et l’azur porteront le bandeau, le bandana serre-tête des grandes lignes communes à l’horizon, et s’il y aura encore des oiseaux c’est qu’il y aura encore des arbres

Réjouis-toi ! Pareillement garçons et filles se partageront les corps, et pourquoi non l’âme, dans des désirs d’être satisfaits au-delà, car s’il y a encore de l’amour

C’est qu’il reste encore le frémissement invisible des anges auxquels il est bon de croire et dont nous n’avons vu jusqu’ici que l’écume tôt disparue de leurs ailes sur la houle des jours, réjouis-toi

Des brouettes, des charretées de cumulo-nimbus emportent les gravats du précédent crépuscule vers les travaux pharaoniques du regard sur la Vallée des rois

J’imagine des cohortes de coolies sous chaque grain de lumière, sous chaque poussière d’astres, et chaque copeau du tailleur de pierre des grands cénotaphes du jour naissant

Mon réveil a fait retomber des grappes de glycines, de clématites au-dessus des quinconces du parc, des jardins, des vergers et des bosquets : ce serait donc cela l’Eden !

Doucement les neurones agitent leurs forêts de cryptomères 

*

La mort n’est qu’une pelisse, une peau de mouton sur nos épaules pour soutenir l’intempérie, le froid, la glace du vide autour des galaxies où retrouver l’harmonie

Et les compagnons perdus au moment de se quitter pour une sorte d’interlude entre atomes du début et les matrices de la lumière qui présideront aux mariages

Dans les fastes et les fêtes solennelles des étoiles filantes que nous sommes toi et moi ! La mort n’est qu’un manteau qui s’enlève comme se lève soudain un coup de vent

On se sent bien pour s’assoupir à nouveau, se rendormir serein dans l’église romane, et même la cathédrale gothique de la pupille et de l’iris quand la lourdeur du sommeil

Se fait légère et qu’on monte aspiré avec les anges des vitraux, à qui rien ne parle du dehors et qui joue de l’instrument à cordes ou à vents de la couleur entre les plombs

Il n’y a personne, dieu n’est pas là : il a autre chose à faire que de répondre aux portables que nous sommes devenus ! Un reste d’encens flotte cependant dans l’air

Connaissance des savoirs inutiles dont on range les chaises et les prie-Dieu à l’intérieur de la rétine où leur bruit dérange le silence mais on aura fait du travail d’apôtre

Les hommes pourront vivre heureux et nous jeter les prophéties au visage : les jeunes gens auront des visions, les vieillards des songes ! Les hommes auront eu les guerres

Les vers de terre dansent dans la boîte d’appâts ! Nous avons fait ce qu’on peut pour ouvrir plus grand les yeux, nous avons fait ce qu’on a pu lorsqu’on nous jetait des pierres

Parmi les débarquements d’images quelquefois des tribus lointaines venaient me chercher pour boire beaucoup, parler beaucoup et partager beaucoup de larmes

Puis elles partaient et reprenaient la mer vers des rassemblements et sous les tentes prétendaient m’avoir connu en se moquant de mon manque de savoir et de patience

Je restais seul comme un clou planté dans un bois flotté, scrutant la lourde paupière des ténèbres ou la légère brume de chaleur et je m’étonnais que les femmes les croient

Des clous, elles en avaient plein le poudrier de leur rimmel parfumé !

*

Il est quand même étrange dit une voix qui ne prononçait aucun mot, n’articulait rien de compréhensible, ne bougeait aucune lèvre ni ne montrait la moindre langue

Que la pierre, les plantes, les animaux et tout le reste, mais que nous ignorons encore savoir, parlent, soupirent ou crient comme nous et que nous ne nous comprenions pas

Tentons par signes, clignements de cils, frisson de peau ! Détrompez-vous dit l’ensemble des mondes, mais nous l’avons caché dans les étoiles, nous attendions simplement que vous appreniez à lire

Quelque chose n’allait pas : on n’entendait plus la mer ni les vagues et le vent, on aurait dit de l’eau de lessive restée dans le tambour de la machine, la clé anglaise du soleil

Remontait le mécano des étoiles, le quotidien rajustait les poids de la vieille horloge des jours et tout revint à son ancienne place de l’autre côté de l’œil ! Les oiseaux chantaient

On respirait mieux, on ne s’effrayait plus du grand silence d’après et le sommeil lâchait ses amarres, tout était normal : ce soir on pourrait voir sans crainte se poser les méduses

*

Bientôt des sons ! Des sons inouï, jamais répertoriés par l’oreille et venus de nulle part comme nés d’eux-mêmes et du corps détaché de l’éther, un peu comme des verrues

Sur une chair intacte qu’on ne cesse de palper incrédule pour savoir ce que c’est, des sons flottant, fantômes comme des bulles diaprées de savon de Marseille éclatées

Dès qu’on essaie de les toucher, même par jeu comme on s’enfonce légèrement les doigts dans l’œil pour un kaléidoscope vertigineux : de sons pour le halo de la pensée

Le soleil a laissé du crépuscule de la veille une trace de rouge à lèvre sur la pénombre joufflue de l’œil, cela suffit pour gonfler carottes ou courgettes en pneus de coureur cycliste

Combien de fois encore les feux et les larmes du spasme amoureux des hommes et des femmes feront-ils gicler et tomber du haut des falaises de chair leurs laves dans la mer

Combien de fois faudra-t-il repeindre à la chaux de toutes nuances des couleurs de l’arc-en-ciel le malheur des pauvres, la misère sans espoir et l’horreur des enfants malades ?

Bientôt je serai seul au fond de mon regard, seul face aux murailles antiques du monde, il n’y aura pas d’abri pour ce qui courait dans ma tête et hurlait dans mon cœur

Est-ce qu’on peut vivre de l’autre côté du mur dont l’horizon n’est que le seuil creusé par nos battues de pieds pour sauter l’obstacle, l’obscurité donnait le jour pour défendu

Ou suffit-il d’attendre qu’il s’écroule, sapé par la lumière qui creuse ses tunnels dans l’œil comme le poussin s’acharne sur sa coque repris comme l’algue par la marée des images

C’était une grande idée que de vivre et d’inventer l’existence, ce n’était pas aussi naturel qu’on peut le croire aujourd’hui : on se réveille et voilà que ça recommence

C’est une idée magnifique qui ne concerne pas que nous : il faudrait désormais écouter et parler à toutes les choses qui nous entourent depuis le début ! Les anges par exemple

L’instrument parfumé de leurs souffles qui nous effleurent d’une musique chargée du message des ténèbres extérieures auxquelles nous ne croyons absolument pas

*

Comme entre deux eaux qui se croisent sans se connaître ni se mélanger je remonte au jour par paliers de transparences, je ne vois plus le fond, je n’aperçois pas la surface

Je n’ai conscience que de mes membres, les inférieurs immobiles, les supérieurs qui se tendent, je ne peux saisir de la réalité que ce cœur qui bat en tapant dans l’oreiller du sang

Comment quitter le souvenir des rêves où passaient des femmes en jupes soleil, au buste orgueilleux comme des statues et couronnées de chevelures où se perdre à jamais

Honorez la rose, le myosotis, la violette qui ont réussi à garder le sens secret de la fête, mais aussi les mousses, le lichen et l’olivier qui sont la signature du temps qui passe

Et encore tout ce qui fait l’ombre en été et protège du froid en hiver, fêtez l’abeille, l’insecte et le tigre : comme vous ils ont toujours faim mais ne s’inquiètent pas

De quitter la table, ainsi en va-t-il des l’œil insatiable, nous sommes les créatures de dieux inférieurs et le ciel n’est qu’une robe fendue à mi-cuisse sur des jambes parfaites

*

Peuples des maisons de retraite dans les fauteuils roulants des jours je ne vous connais qu’à peine par quelques gestes maladroits et des caresses gênées de visiteur occasionnel

Je vous salue au nom des enfants qui ne sont pas venus et de ceux qui sont eux-mêmes trop fatigués et ne vous pas laissé les chiens, les chats qui consolaient vos habitudes

Je vous demande pardon pour le mauvais vin que j’ai bu en pensant à ma mauvaise vie, à la paresse honteuse qui refuse de lever le poids des paupières à qui les fards suffisent

Peuples des hospices, relevez le menton, on vous apporte la soupe, on vous changera de cauchemar comme on change votre chemise souillée trempée d’urine et de sueur

On redressera vos coussins comme une péniche rouillée trémate aux vieilles écluses, on vous donnera le cathéter et les portiques chromés pour promener vos regards

Se réveiller de si loin n’a jamais été une mince affaire, échapper au néant des médecines qui recouvrent les douleurs non plus, pourrez-vous ramper vers la lumière sous la porte

*

Je ne me souviens de presque rien de ce qui s’est passé hormis les bribes incohérentes de quelques images sur arrêt comme témoignent des plaies anciennes et couturées

La bonde, le sas, que faut-il dire, la fissure, la lézarde du cerceau n’a laissé dans son réveil que le souvenir pénible de devoir endosser le scaphandre pesant de mon corps

Et de me lancer dans une sortie extravéhiculaire dans l’espace de la lumière ! Depuis je vole, je plane, je m’étire un peu mieux et avec moins de disgrâces sans liaisons radio

Pourquoi avoir l’impression qu’il ne pleut que la nuit, sur le Ventoux par exemple où je crapahute et me traîne vers Pétrarque sans même deviner le chemin du sommet

Les gens d’en bas de ma pensée sont retournés en bas dans la plaine serrés autour des feux où brûlent qui rassurent et éloignent les loups, là-haut il n’y a plus personne

La pluie a fait fondre le sel des constellations, le sucre des confitures du soleil n’est pas encore versé sur les vallées encaissées de l’image, tout est cataracte et cristallin

Illustrations : œuvres de Vilhelm Hammershøi.