samedi 29 février 2020

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Nouer Brûler Créer

Entretien avec Christian Jaccard à l’occasion de son exposition au centre Pompidou Mars 2020

, Christian Jaccard , Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

À l’occasion d’une donation faite au Centre Pompidou, une exposition permet de découvrir le travail de Christian Jaccard, un artiste singulier longtemps associé au mouvement Supports-Surfaces, quoiqu’il n’en fit jamais partie.
Christian Jaccard a en effet déployé une pratique aux multiples facettes qui s’est portée essentiellement sur deux éléments, le nœud et le feu.

Entre ligatures et flammes

Par un lent et constant processus de maturation, il a déployé sa pratique des nœuds et du feu sur des supports en effets variés. Ce n’est cependant ni le nœud en tant que tel ni le feu en tant que tel qui l’ont fasciné, mais ce qui du nœud et du feu pouvaient émerger une fois l’opération terminée. Dans le cas des nœuds il s’agit de les pratiquer d’une manière telle qu’un effet de continuité vienne emporter vers la formes ce qui sinon aurait été une simple accumulation de résultats d’un geste simple. Dans le cas du feu, il s’agit moins de provoquer un feu en vue d’une « consummation » intégrale que de provoquer des départs de feux multiples contrôlés à partir de mèches ou de mélanges déposés sur une surface en vue de la production de traces, d’empreintes.

Et soudain le regard que l’on porte sur l’ensemble de cette œuvre biface, parvient à embrasser à la fois ce qui se noue et ce qui s’embrase, ce qui tente d’être retenu et ce qui cherche à fuir, ce qui va se dissiper et ce qui va se déposer, ce qui travaille le ventre et ce qui illumine et dévore le cerveau, ce qui tente de retenir ce qui disparaîtra sans laisser de trace et ce qui va en laisser mais au prix aussi de sa disparition. Avec les nœuds, la matière se prend au jeu de son propre devenir, avec le feu, la matière se prend au rêve de sa disparition totale, sans reste.

Épreuve du Feu, © Christian Jaccard

Pourtant quelque chose cloche dans ce scénario du rêve enfantin. Cela ne fonctionne pas tout à fait comme on le voudrait. Ce qui se noue retient quelque chose d’indicible dans l’incernable creux écrasé qui fait le centre du nœud. Ce qui flambe laisse s’évanouir la lumière et laisse derrière soi une trace sombre, une langue noire, un témoignage de ce qui fut et ne reviendra plus.

C’est à la jonction de l’art et de l’anthropologie qu’il faut appréhender le travail de Christian Jaccard. Car c’est à la fois ce qui se passe « en » chacun de nous qu’il matérialise et ce qui se passe « hors » de nous lorsque nous projetons nos questions et nos rêves sur la page vierge du destin. Et dans les deux cas, nœuds ou flammes, nous pénétrons dans le monde inespéré des traces et des empreintes. Nous découvrons ce qui se trame dans la nuit du corps, celle du ventre comme celle du cerveau. Nous voyons, fusées fugitives envoyant vers la nuit leur éclat si bref, des éclats s’inscrire dans le ciel et nous ne retrouvons après coup que des traces noires des trous mimés, des formes inchoatives.

Et de l’un à l’autre, du nœud à la trace, c’est « tout » l’homme qui se met en scène d’une manière qui pour n’être ni figurative ni abstraite n’en est pas moins tout à fait singulièrement vivante, car elle nous rappelle autant qu’elle nous appelle à entendre en nous la voix fumante et saisissante de la ligature qui nous construit et de la flamme qui nous propulse dans la vie, forme singulière traversant la nuit brûlant de son éclat particulier, liant et déliant tripes et idées au rythme bancal des saisons et des vents.

© Christian Jaccard

Donation Christian Jaccard
Centre Pompidou
du 4 mars au 18 mai 2020
Musée, niveau 4 – Galerie du Musée