jeudi 2 juillet 2020

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Mémoire et polis

La mise en scène de la Ve République (Paris, 1958)

, Laurent Grison

L’année 2020 est celle du cinquantenaire de la mort du général de Gaulle (1890-1970). Dans le cadre de cette commémoration, nous proposons d’étudier un événement crucial de son parcours politique d’après la Seconde Guerre mondiale : la présentation de la Ve République, à Paris, en 1958, dans une mise en scène qui croise la mémoire et le symbolique.

La ville est un lieu majeur de confrontation entre l’histoire et la mémoire. Ces dernières peuvent être soumises à des conditions politiques intégrant une dimension qui, sans être directement artistique, relève d’une forme esthétique de mise en scène. Elle est liée à une lecture idéologique de l’espace urbain, de ses places, de ses statues, qui composent ce que nous appelons un réseau spatio-emblématique urbain. Nous proposons de présenter un exemple caractéristique : la présentation de la Ve République, mise en scène à Paris, le 4 septembre 1958, place de la République.

Le jeu de miroir entre les événements historiques de 1870 et de 1958 est, pour de Gaulle, un moyen de placer son projet de nouvelle constitution dans une lignée républicaine qui le rattache à la iiie République, en gommant la ive République, refusée et dénigrée par les gaullistes. Le choix du lieu est porteur de sens : la place de la République, dont le nom évoque la Révolution française de 1789, particulièrement la ière République proclamée par la Convention nationale le 21 septembre 1792, tout autant que la iiie République qui la baptise ainsi.

Le choix de la date du 4 septembre est aussi significatif : il fait référence explicitement à la naissance de la iiie République. À la nouvelle de la Capitulation de Sedan (2 septembre 1870), connue à Paris le 3 septembre, le Corps législatif assure le pouvoir alors que les républicains réclament la déchéance de Napoléon III. Le 4 septembre 1870, une manifestation républicaine menée, entre autres, par Auguste Blanqui, se termine au Palais-Bourbon. Léon Gambetta (1838-1882) proclame la déchéance de Napoléon III puis la République, à l’Hôtel de ville.
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Un dispositif spectaculaire

Comme le montrent les archives de septembre 1958, un décor est disposé, sur la place même, dans une forme d’hexagone tronqué, autour du Monument à la République dit aussi Statue de la République, œuvre allégorique de Léopold Morice (1846-1920). Ce décor est constitué de panneaux beige et pourpre sur lesquels est inscrit de manière répétitive RF, l’emblème sobre de la République française. La statue elle-même est transformée en actrice du spectacle, affublée de deux longs drapeaux tricolores, fixés comme deux ailes à son piédestal. Ceux-ci dessinent un « V », celui de la victoire, évoquant un signe popularisé par Winston Churchill au début de la Seconde Guerre mondiale, repris par les partisans de la France Libre, puis, après-guerre, par les gaullistes du RPF (Rassemblement du Peuple Français). Ce « V » est aussi le cinq en chiffre latin, celui de la « ve République ».

Le « V » est visible des principaux accès de la place. Deux rangs de gardes républicains, à la tenue soignée et à la mine sérieuse, se déploient de part et d’autre de la tribune et forment, eux aussi, un « V », placé géométriquement dans la perspective de celui des drapeaux. La caserne Vérines qui héberge la Garde républicaine se trouve sur la place de la République. L’imposant bâtiment est nettement repérable sur la plupart des photographies de presse de l’époque ; ce qui n’est évidemment pas un hasard.

La place de la République, étroitement surveillée par l’armée et la police (la France est alors en pleine guerre d’Algérie), est transformée en scène de spectacle avec son décor, ses acteurs qui interviennent à la tribune : le général de Gaulle puis, entre autres, André Malraux, énoncent, tour à tour, les vertus du projet de constitution, soumis à référendum trois semaines plus tard, le 28 septembre 1958. Les rangs officiels réservés au gouvernement et aux diverses personnalités politiques sont disposés dans un arc de cercle qui équilibre la composition scénique du dispositif.

Bien visible des différents accès de ce carrefour urbain, le décor devrait, dans l’esprit de ses concepteurs-scénographes, attirer la foule des spectateurs, c’est-à-dire des électeurs qu’il faut convaincre de voter « oui » le 28 septembre 1958. Il s’agit aussi de plaire aux médias chargés de faire connaître l’événement que constitue cette mise en scène institutionnelle : sont présents les techniciens et les journalistes de la seule chaîne de télévision alors diffusée, celle de la RTF (la Radiodiffusion-télévision française est un organisme créé en 1949), qui sont placés sous la tutelle autoritaire du ministère de l’Information, mais aussi divers journalistes de la presse écrite et des photographes.

La conversation des statues

Il s’agit de séduire et de convaincre grâce à la théâtralisation. Dans la présentation de la Constitution de la Ve République se retrouvent tous les éléments propres aux fêtes institutionnelles, dans la tradition monarchique, révolutionnaire, impériale, puis républicaine. Le carrefour urbain est compris ici comme le lieu épiphanique, le lieu de l’apparition : celle du général de Gaulle, considéré en cette période de grave crise politique comme le « sauveur de la nation », selon un argumentaire abondamment diffusé par ses partisans, celle aussi de la nouvelle Constitution, révélée aux Français en ce jour et en ce lieu.

Un entrelacs de références historiques donne à la présentation de la nouvelle constitution une légitimité abondamment soulignée par les exégètes du régime comme Michel Debré et André Malraux, tout comme la presse de l’époque. Constatons d’abord que la statue costumée de la place de la République, figurante involontaire du spectacle, semble entretenir, symboliquement, une conversation avec deux interlocuteurs de métal et de pierre. D’abord avec Le Triomphe de la République, sculpture monumentale et allégorique de Jules Dalou, exposée place de la Nation, environ 3000 mètres plus loin, au bout du boulevard Voltaire. Jules Dalou (1838-1902), républicain militant, communard exilé en Angleterre jusqu’en 1879, est un brillant élève de Jean-Baptiste Carpeaux, célèbre pour son style naturaliste en sculpture. Il exécute Le Triomphe de la République, commande du Conseil municipal de Paris, entre 1879 et 1899.

Ce groupe statuaire, comme La République de Morice, est tout à fait conforme au goût institutionnel de l’époque en matière de sculpture urbaine, comme aux ambitions idéologiques des Républicains au pouvoir. L’œuvre est d’abord conçue pour la place de la République mais refusée par le jury du concours artistique. Ce n’est qu’en 1899 qu’elle est installée place de la Nation où elle reste jusqu’à aujourd’hui. Il est intéressant de noter que la place de la Nation s’appelle d’abord la place du Trône, car elle est le cadre d’un spectacle institutionnel, de la mise en scène d’une « entrée royale », celle de Louis XIV et de l’infante Marie-Thérèse, en août 1660. Trône a ici un double sens : c’est une figure de style, synecdoque de la monarchie et, plus simplement, le haut dais, ou « throne » royal, qui décore le lieu scénique. En 1793, elle prend le nom de place du Trône-Renversé, appellation qui ne manque ni de sens métaphorique, ni d’humour.

La statue de la place de la République converse aussi avec la Colonne de Juillet, surmontée du Génie de la Liberté, qui s’élève au centre de la place de la Bastille, à 1500 mètres de là, à l’extrémité du Boulevard Beaumarchais. L’axe de la place de la République à la place de la Nation, large et rectiligne, doublement emblématique, est le théâtre de très nombreuses manifestations, à caractère politique ou syndical, depuis les années 1920. Une photographie fameuse d’Henri Cartier-Bresson, inspirée par l’esthétique baroque, montre des manifestants républicains et antifascistes sur le socle de cette statue de la place de la République en 1958 : Manifestation place de la République, Paris, 1958 (collection H. Cartier-Bresson).

La grande place de la Bastille est un haut lieu parisien. La référence à la Révolution française de 1789 y est explicite. C’est en mars 1833, sous Louis-Philippe, que la Chambre des députés décrète l’érection, au centre de la place, d’une colonne commémorant le souvenir des victimes de la Révolution de 1830. Les corps de plusieurs d’entre elles sont, d’ailleurs, transférés en 1840 dans des caveaux situés dans les soubassements. à ces morts, sont ajoutés, une dizaine d’années plus tard, ceux de la Révolution de 1848. La colonne ne mesure pas moins de 51,50 mètres avec la statue. Sur l’assise circulaire en marbre blanc est posé un socle carré dont les faces sont ornées de 24 médaillons en bronze. Sur la face ouest, un lion symbolise l’insurrection de juillet 1830. Les dates des 27, 28 et 29 juillet figurent sur le soubassement et sur la colonne, rappelant les « Trois Glorieuses ». Cette colonne, qui n’a pas la force de La Liberté guidant le Peuple, tableau d’Eugène Delacroix peint en 1831 (Musée du Louvre, Paris), qui exalte la Révolution de 1830, ne manque cependant pas de conviction dans sa présentation massive qui impressionne le passant.

La pointe du « V »

Parallèlement à la dimension temporelle, celle du référentiel historico-politique, et à la dimension symbolique que nous venons d’évoquer, la mise en scène de la présentation de la Constitution de 1958 s’inscrit aussi dans une dimension spatiale fortement signifiante : celle de la place urbaine comme lieu de la mise en lumière délibérée, avec des objectifs politiques plus ou moins affichés. Si on consulte un plan de Paris, on constate que les places de la République, de la Nation et de la Bastille forment un triangle, ou, si l’on veut, un « V » dont la pointe principale serait justement la Place de la République et les deux bras le boulevard du Temple, prolongé par le boulevard des Filles du Calvaire et le boulevard Beaumarchais jusqu’à la place de la Bastille, et le boulevard Voltaire.

Entre la place de la République et la place de la Nation, il y a, sur le boulevard Voltaire, la place Léon Blum. Ce dernier est mort huit ans avant les événements relatés, en 1950. Il est évident, pour les raisons historico-politiques que nous évoquons, que cette place dont le nom rappelle le Front Populaire et son chef, n’est pas intégrée dans le dispositif décrit. Il aurait été inconcevable, pour les gaullistes, de croiser une quelconque référence au chef de la SFIO et au Front Populaire dont il préside le premier gouvernement (juin 1936-juin 1937). Léon Blum, jugé de manière inique par le gouvernement de Vichy à Riom en 1942, livré aux Allemands puis déporté à Buchenwald entre 1943 et 1945, est aussi l’un de ceux qui mettent en place les institutions de la ive République en 1947, autre tare aux yeux des gaullistes. Outre les aspects politiques apparents, on doit rappeler que beaucoup d’hommes politiques de droite, voire d’historiens, pensent encore, à l’époque, que c’est le Front Populaire qui est responsable de la défaite de 1940, ce qui est évidemment infondé et injuste.

Tout l’art des concepteurs du spectacle est de faire oublier la présence historique embarrassante de Blum en jouant sur la triangulation symbolique République, Bastille, Nation et en effaçant habilement les autres lieux. Les trois places de la République, de la Bastille, de la Nation sont des hauts lieux reconnus comme tels par tous, ce qui n’est pas le cas de la place Léon Blum aux yeux des Parisiens. En conséquence, il est relativement facile de la mettre à l’écart.

Dans le même ordre d’idées, il est intéressant de constater que la direction de l’avenue de la République, qui est une des voies accédant à la Place de la République, dont le nom aurait pu légitimement servir la cause des gaullistes, n’est pas mise en valeur dans le dispositif scénique. Et ce, peut-être, car elle mène au cimetière du Père Lachaise. Ce qui n’en fait pas, pour autant un angle mort, mais aurait pu, métaphoriquement, signifier l’effacement puis la disparition d’un projet de constitution qui serait dans l’impasse ! S’il est vrai qu’en ce lieu se trouve la sépulture monumentale de Louis Adolphe Thiers (1797-1877), monarchiste libéral rallié à la République, nommé Président de la République après la répression brutale de la Commune de Paris en 1871, qui pourrait être revendiqué par la droite gaulliste en 1958, s’y trouvent aussi la modeste tombe de Jean Baptiste Clément, l’auteur des paroles de la chanson Le Temps des Cerises, et le Mur des Fédérés, haut lieu de la révolte de 1871.

Un réseau spatio-emblématique urbain

La structuration triangulaire entre ces trois places préexiste indéniablement dans l’espace parisien. Ce qui importe ici, c’est la manière dont les concepteurs du spectacle institutionnel du 4 septembre 1958 font usage, spatialement, esthétiquement et politiquement, de ce triangle. Ainsi, la mise en scène de l’événement ne se limite pas à la seule place de la République : dans un emboîtement d’échelles habile, il s’agit d’une mise en réseau de trois places urbaines qui sont des lieux parisiens emblématiques de la rive droite de la Seine. Au-delà de la plausible métaphore de l’opposition gauche/droite dans la vie politique française, placer cette fête sur la rive droite de la Seine a pour conséquence de la rapprocher symboliquement de l’Élysée, palais présidentiel, et de l’éloigner de l’Assemblée Nationale. L’enjeu de la nouvelle Constitution est, rappelons-le, de passer d’un régime parlementaire à un régime semi-présidentiel : la double métaphore spatiale et politique pourrait donc être pleinement justifiée.

Les trois places urbaines mises en relation forment un réseau emblématique inscrit dans l’espace parisien. Ce réseau, que nous pourrions aussi qualifier de spatio-emblématique urbain ne peut se comprendre que dans un triple mouvement d’intégration. Celui-ci s’appuie, simultanément, sur la dimension urbaine (celle de l’espace parisien et de ses places), la dimension temporelle (celle des références historiques et du présent) et la dimension allégorique et symbolique des lieux et de la statuaire urbaine.

Dans un jeu géométrique singulier, la figure géographique de la bifurcation trouve son reflet dans la composition ternaire de ce réseau. On observe, d’ailleurs, l’une des caractéristiques constantes de la bifurcation liée au symbolisme ternaire : c’est le lieu du choix déterminant et souvent irréversible entre deux voies, comme celles, allégorisées, du vice et de la vertu qui s’offrent à Hercule dans un tableau du Bolognais Annibale Carracci (1560-1609) : Le choix d’Hercule (vers 1596, Musée national de Capodimonte, Naples). Il s’agit, en 1958, de voter « oui » (la vertu ?) ou « non » (le vice ?) à la constitution de la Ve République. Tout est cependant fait pour que l’électeur soit convaincu que le « oui » est la bonne voie, unique bien entendu…

Dans le cas qui nous occupe, on constate que l’articulation entre les trois places de la République, de la Nation et de la Bastille limite l’inquiétude ou la peur du choix : les trois statues et les trois places appartiennent au même système référentiel de la République. Leur articulation ternaire, dans un cadre spatialement délimité, suggère au spectateur-citoyen qu’il ne pourrait se rendre que d’une des trois places emblématiques à une autre et reviendrait, métaphoriquement et nécessairement, à la place de République – et à sa statue déguisée – qui lui est présentée, grâce au dispositif de mise en scène, comme la place de la Ve République, c’est-à-dire le lieu du « oui » à la nouvelle Constitution. Ainsi l’histoire et la mémoire deviennent des éléments du théâtre politique qui se donne sur la scène de la ville. Si leur usage politique est ici déterminant, c’est grâce à la forme de Paris et aux statues qui habitent ses places.

Illustrations : images d’archive (1958, Archives de Paris) et quatre photographies de Jean-Patrick Bertrand (2020). Tous droits réservés.