vendredi 1er juin 2018

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Logichonochronie XXVIII — À rebours, presque...

Jean-Yves Cousseau, Pas perdus

, Jean-Louis Poitevin et Jean-Yves Cousseau

Une lettre reçue puis perdue puis « retrouvée », pas n’importe quelle lettre, pas tout à fait de n’importe qui.

Elle était de Guy Debord et, adressée à Jean-Yves Cousseau, elle contenait une liste de noms d’écrivains ayant vécu ou eu un lien fort à Paris, classés par ordre chronologique et constituant une sorte de programme de travail pour un livre d’images.

Trente ans plus tard, paraît cet ouvrage qui est plus qu’un hommage, une manière de faire une encoche dans cette évidence pourtant partagée par les deux protagonistes au sujet de l’irréversibilité de la vie et du temps.

Dès potron-minet

Mise au point

Au moment où dans ce numéro 82 est publiée la dernière partie de l’essai que j’ai consacré, il y a longtemps, à l’œuvre de Guy Debord, en un moment où la France malade « hésite » à transformer une commémoration en un geste plus radical et à reconduire ce qui dans les événements de 1968 était sans doute l’essentiel, un non jeté à la face des maîtres et un oui à la face de la vie, la publication de cet ouvrage vient montrer que siècles après siècles, l’esprit d’insubordination souffle toujours dans cette ville, Paris, dont certains s’emploient, avec obstination, à tenter de détruire l’âme.

L’anecdote ici a valeur de démonstration. Une rencontre, des rencontres, un échange de livres, une idée, un courrier puis un autre, une liste puis une autre, une beuverie puis la perte de la lettre contenant la précieuse liste, et le coup de fil un jour que j’ai passé à l’auteur pour lui annoncer que j’avais retrouvé sinon « sa » lettre du moins « la » lettre que je venais de lire à la fin du volume paru cette année-là de la correspondance de Guy Debord.

À l’incrédulité de mon interlocuteur succéda le soulagement de se voir à nouveau en possession de la liste. Et, sans doute, c’est à ce moment que, graine qui allait demander et du temps et de la sueur pour croître, a commencé de germer l’idée de ce livre.

Déportation

Au vu du résultat, on comprend que quelques années furent nécessaires pour sa réalisation tant la minutie et la précision s’allient avec la liberté et la réflexion, la justesse et l’audace avec une certaine mélancolie, la remémoration avec l’inévitable désir de lancer vers demain des souvenirs inscrits dans la trame des jours.

Car le livre est fait d’hésitations transformées en affirmations, images décalées mais évocatrices, textes choisis pour leur puissance d’évocation ou leur contenu mémoriel particulier, et ainsi va-t-on de page en page oscillant entre les aveux d’éternité de l’élan vital et les constats de délitement, entre les flous savants et les aveux percutants, entre les phrases tranchantes et l’impossibilité avouée de faire quelque retour arrière que ce soit.

La vie n’est pas « histoire », même si chaque vie en « est » une, ou plutôt en « a » une. Et c’est, comme en écho aux premières pages de La société du spectacle, dans lesquelles se joue l’accord majeur avec l’ontologie séculaire contre l’appropriation, pourtant tout aussi séculaire, autant dire entre être et avoir, avec un penchant radical pour l’être, que ce livre écartèle ses bords pour tenter de saisir ce dont, quel que soit le nom qu’on lui donne, réel ou rêve, désir ou vécu, tremblement ou crainte, chacun tente de s’emparer afin de pouvoir l’exhiber devant la foule muette de ses souvenirs et de ses espérances. Ici, c’est en livre d’images et de textes que s’est métamorphosée cette pulsion originaire.

L’usine

L’image et la voix

Nul n’ignore l’usage singulier que Guy Debord a fait des images, en particulier parce qu’il a commencé sa « carrière » par ce geste radical de les occulter ou de les effacer toutes de l’écran de cinéma dans son Hurlement en faveur de Sade. Ne restait, on le sait, que des successions d’écrans blancs et noirs, mais aussi des textes incrustés et des voix qui récitaient. Par la suite, on n’entendra dans ses films que sa voix à lui, disant ses textes comme on le ferait d’une antienne lancinante déployant les fastes secrets d’une déploration sans fin.

Ce que ce livre tente et réussit, c’est de mêler, à partir du nom de Guy Debord, la voix d’une époque et la voix des corps qui l’ont traversée à travers un tissage, dans les textes de ce ton si singulier de la radicalité et dans les images d’aspects souvent non vus du monde qui nous entoure. Jean-Yves Cousseau parvient à faire de ce livre une caisse de résonance dans laquelle en même temps il émerge et se dissout.

La cigarette après l’amour

Il est absolument lui-même puisqu’il prend les images dans son corpus d’images et fait de ce livre une autobiographie aussi privée qu’anonyme, et il est absolument l’autre puisque chaque image comme chaque texte des grands auteurs, et comme celui de l’introduction écrite de sa main, font entendre à la fois le martèlement des voix disparues et la scansion du « Mane Thecel Phares » qu’à cette époque certains portèrent contre le monde dans lequel ils se trouvaient.

Balzac, absent de la liste debordienne, mérite bien un tour de rattrapage dans ce carrousel. On peut, en effet, lire dans La peau de Chagrin ceci : « Quoi ! s’écria Raphaël, dans un siècle de lumière où nous avons appris que les diamants n’étaient que du carbone solide ; à une époque où tout s’explique, où la police traduirait un nouveau Messie devant les tribunaux, et soumettrait ses miracles à l’Académie des sciences ; dans un temps où nous ne croyons plus qu’aux parafes des notaires, je croirai, moi, à une espèce de Mane, Thecel, Phares ! »

Rue Vercingétorix

La voix est la grande oubliée des analyses sur les images et sur la photographie. La force de ce livre est de nous faire littéralement entendre ces voix, au sens métaphorique à travers les textes des auteurs convoqués, mais aussi réellement à travers les images quand on se prend à feuilleter le livre, à le parcourir dans un sens ou l’autre, chapitre par chapitre, ou dans un désordre que soutient notre attention voyageuse.

Et ce qui alors remonte des images comme quelque chose qui est plus qu’un souvenir enfoui, c’est cette voix ou ces voix dont les images sont en quelque sorte les capteurs. On entend le bruit des pas sur les pavés, on entend la cigarette griller, on entend le bruit de la rue, du moteur de la voiture et aussi le silence bruissant des lieux déserts ou désertés. On entend le chuchotement des personnages inconnus de nous qui hantent ces pages, on entend aussi le bruit de la mouche qui se pose sur un ventre et le bruit que font les dents d’Adam lorsqu’il croque la pomme.

Il n’y a pas de règle, et souvent il est difficile de saisir la voix qui sourd d’une image. Mais ici, le format livre rend cette chose possible et c’est l’une des chances majeures pour la photographie de pouvoir aboutir parfois à un livre. Car c’est le seul vecteur permettant de capter un peu de cette voix secrète des images.

Jadis sulfureux

La trame d’une époque et l’irréductibilité du rêve

En ces temps où l’activisme est passé dans les mains même du pouvoir politique, où la réflexion est encadrée par les arguments que délivrent les médias à des masses toujours plus ignorantes, où le vécu semble s’être éloigné dans la sphère d’un jeu de rôle indéfini, le coup de projecteur qui est donné sur l’année 68 ne peut malgré tout que provoquer un appel d’air revigorant.

Il n’empêche que c’est bien là que le bât blesse, en ce point où se croisent en nous les figures inévitables de la désespérance et les attentes tout aussi prégnantes accrochées à l’hameçon que nous lançons sans fin vers demain. Il se peut que nous n’ayons plus même en main la canne à pêche. Ces moments de retour arrière nous permettent peut-être d’y voir un peu plus clair et sur ce qui a changé et sur ce qu’il faudrait ne pas pouvoir lâcher.

C’est exactement en ce point que ce livre s’est construit, entre une mélancolie quasi originelle et un agir nécessaire à quelque échelle. Il importe juste qu’un tel agir soit porteur d’un peu de la flamme du désir. C’est dès après l’échec des mouvements qui essaimèrent dans les années 68/69 et même après, qu’une forme contemporaine de mélancolie a gagné du terrain dans l’esprit de beaucoup de gens, et le dernier Debord en témoigne aisément. Mais ne retenir que cela, ce serait non tant trahir une idée ou un idéal que se tromper sur le sens du possible.

Les filles

Toute l’histoire de l’I.S. tient en cette capacité d’avoir su à la fois attendre et agiter la marmite. Une fois la cuisson terminée, il n’est pas interdit de continuer de vivre et de semer où cela nous semble bon quelque réalisation paradoxale cheminant à bas bruit, mais continuant précisément à alimenter non tant le fleuve souterrain des mémoires qu’on tente d’effacer que le fleuve vivant des affects que l’on soumet, il est vrai eux aussi à dure épreuve, tant ils sont sollicités et rendus ivres par les accumulations envahissantes des marchandises de toute sorte.

Ce que tentait de nous faire comprendre l’I.S., c’était dans le même geste qu’il fallait ne jamais sous estimer l’adversaire, la société du spectacle et ses sbires, mais en même temps qu’il ne fallait jamais résister à la tentation de faire glisser ses rêves de la strate images mentales à la strate expériences vécues.

Nulle autre clé pour approcher ce qui a fait la force de ce mouvement auquel à sa manière Jean-Yves Cousseau rend hommage, que de se remémorer le programme unique et radical, mais aussi ouvert et libre qu’un ciel d’été, dévoilé par Guy Debord dans sa correspondance et qui lui était apparu lors d’un des congrès de l’IS : réalisation de la philosophie.

Mains du père

Cuisson de l’homme

À ce jour n’est toujours pas apparu de « messie » capable d’entraîner à sa suite des masses compactes et intelligentes. Elles sont livrées, mais aussi se sont offertes sans faire attention à l’ennemi justement, aux puissances radicales et impitoyables qui gouvernent ce monde.

J.G. Ballard a tiré de ce monde, notre monde, un portrait rapide mais violent dans la préface à l’édition française de Crash. On est à la même période au début des années soixante-dix.

« Le mariage de la raison et du cauchemar qui a dominé tout le XXe siècle a enfanté un monde toujours plus ambigu. Les spectres de technologies sinistres errent dans le paysage des communications et peuplent les rêves qu’on achète. L’armement thermonucléaire et les réclames de boissons gazeuses coexistent dans un royaume aux lueurs criardes gouverné par la publicité, les pseudos événements, la science et la pornographie. Nos existences sont réglées sur les leitmotivs jumeaux de ce siècle : le sexe et la paranoïa. »

Et quand elles y repensent, quand elles y parviennent, elles s’aperçoivent que si elles devaient tenter de leur échapper cela leur coûterait sans doute très cher. Et pourtant, ici et là, encore, il semble que des pans entiers de sociétés diverses n’ont pas renoncé, au moins à leurs rêves.

Ferry-boat

On pourrait, on devrait même entamer ici une méditation sur le temps, mais Guy Debord l’a si bien fait qu’il ne convient pas d’y revenir. Il suffit de le lire.

Par contre, on se souviendra qu’il citait Robert Musil et son Homme sans qualités dans son ouvrage La société su spectacle. C’est vers lui, penseur inclassable mais lui aussi radical, de la société qui allait naître sur les ruines du désastre de 14-18, que l’on peut se tourner un instant afin de saisir combien le bruit de fond de la mélancolie, fut-il enorgueilli par les fastes d’une époque malade, ne suffit pas à étouffer les accents sinon de l’espérance du moins de l’action vraie, dont le livre de Jean-Yves Cousseau constitue un exemple marquant.

Dans une de ses lettres, Musil pouvait écrire en effet : « Je ne suis absolument pas pessimiste. Il est vrai que je n’aime pas beaucoup l’ « homme », l’espèce humaine ; mais j’aime les tâches qui lui sont imposées et les possibilités qui lui sont offertes. Je me dis même à propos de notre siècle : comment savoir le goût qu’il aura une fois achevé, il y a tant de plats qui sentent mauvais à la cuisson. »

Je poursuivais cette phrase qui concluait mon ouvrage sur Musil par cette autre phrase : « Le siècle s’achève, la cuisson de l’“homme”, elle, n’est manifestement pas terminée ». (Jean-Louis Poitevin, La cuisson de l’homme Essai sur l’œuvre de Robert Musil, Éditions Corti, Paris 1996, p. 332)

Il faudrait sans doute ajouter aujourd’hui non seulement qu’elle se poursuit dans un nouveau siècle, mais que des mains lestes et décidées ont manifestement poussé la chaleur du fourneau.

Autoportrait

Pas perdus — Art 3 Éditions
Jean Yves Cousseau a composé cette anthologie littéraire à partir d’une liste de 63 auteurs - de Dante à Cocteau proposée par Guy Debord. Cette liste, perdue, fut retrouvée après la mort de l’écrivain dans sa Correspondance.
Format 210 x 270 cm — 248 pages couleur — 200 photos de J. Y. Cousseau
39,00 €
Art 3 Éditions
1, rue Affre — 44000 Nantes
Tel : +33 240 355 471 — contact@plessis-art3.com
www.plessis-art3.com

Exposition : PAS PERDUS
Vernissage : vendredi 15 juin à partir de 18h
MUSÉE D’ART ET D’HISTOIRE
27 avenue de l’Abreuvoir 49300 CHOLET
Du 16 juin au 2 septembre 2018.
Ouvert du mercredi au dimanche. 02 72 77 23 22

Illustration couverture : Mots d’ordre