samedi 30 avril 2022

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Les si reines de Karine Chavas

Karine Chavas, « Nudum Corpus », 2022

, Jean-Paul Gavard-Perret et Karine Chavas

Les photographies de Karine Chavas ne sont pas nues, elles sont dépouillées. L’espace autant à plat qu’en siphon, qu’en spirale. Mais le voyeur s’égare dans la folie de voir.

C’est la folie qui dure. La folie pure. Appel du vide. Pas n’importe lequel : le vide à combler. Pour l’égérie comme pour celles et ceux qui les regardent.

Par effet de surface se crée l’éloge du secret. A cela une raison majeure qu’Adorno précise dans Minima Moralia : « le secret permet l’espoir et il est en cela la seule manifestation de la lucidité ». Il demeure donc la source non de la résistance à la vérité mais à l’image instrumentalisée.

Karine Chavas sait que la volonté de transparence reste toujours le produit d’une culture. Le tu, le caché, le montré sont relatifs à un temps et une époque.

Mais l’artiste le dépasse en une sorte d’atemporalité en donnant une sorte d’éternité à son langage plastique d’où tout repère diégétique est effacé.

Existe par de telles photographies la revendication implicite d’une satisfaction pulsionnelle qui met en exergue le gain d’une « dépense » particulière par la fabrication d’objets dégagés de leur valeur d’usage vers d’autres fonctionnalités plus secrètes. 

L’art devient le seul moyen de faire glisser de l’ombre à la lumière. Le corps y est trituré, ses formes manipulées parfois avec le recours à un certain bondage. Mais de telles prises permettent d’approfondir le concept de féminité en l’éloignant – au sein même d’une picturalité – du charmant, du décoratif. 

L’artiste n’a cesse de détourner la photographie vers la sculpture. Tout l’éros prend une dimension particulière, fruit d’une solitude et d’un abandon. Fini les dentelles, haro sur les colifichets de magasins de curiosité. Seul le corps est à l’ouvrage et au besoin il peut être pendu par les pieds.

Il s’invente même en tant que paysages où tout est permis jusqu’aux transgressions du genre sexué par les cordes. Il y a donc là une forme de féminisme. Mais un féminisme avancé. Il joue de toutes les postures et les impostures dans des « montrages » et montages aussi troublants que terrorisants.

D’autant que dans ses œuvres une tache de rouge est là parfois mais pas forcément sur l’organique. Tandis le noir et le blanc distancient les prouesses plastiques de poses audacieuses. La femme y devient subtile et fascinante. Fragilité et délicatesse se jouent d’une certaine violence. Tout pourrait paraître indécent mais tout reste vertueux.

Et c’est là encore pour l’artiste une manière de jouer avec le secret en un fabuleux terrain de jeux formels et de détournements. S’appuyant sur les oppositions : rigidité et souplesse, noir et blanc, l’artiste n’hésite pas à transposer l’intimité là où des cordes tendent des liens subtils pour créer des narrations poétiques qu’il ne faut pas réduire à de simples stratégies de luttes féministes.

L’éloge du secret y demeure bien plus puissant, incisif. Et contre les effets de façade, les jeux entre le montré et le caché, restent plus complexes qu’il n’y paraît. En conséquence existent dans Nudum Corpus autant une métaphorisation qu’une littéralité. Et une grande partie du travail de l’artiste repose sur ce qui met en question et affecte l’individu dans sa relation au monde.

Le corps est donc bien au centre de cette œuvre où l’intimité est interrogée au plus profond dans une série de lieux appareillés de divers gréments aussi ironiques que signifiants. Cachent-ils « l’origine du monde » ? Sans doute. Car l’artiste suggère que l’on vit à la recherche d’un paradis à jamais perdu puisque caché ?

Et ce, même si l’érotisme sophistiqué tient ici le haut du pavé. Les gisantes dolentes remplacent certaines divagations qui servent habituellement de matricules aux photographes à testicules.

Karine Chavas ouvre par la beauté des prises à des escapades discordantes par lesquelles elle refuse de céder le pas au convenu du tout-venant. Son travail soude l’invisible au visible, l’évidence au secret.

La femme devient la si reine qui déplace le registre de l’art dans le réel et vice-versa. La photographe fait jaillir un grouillement sidéral et spectral en ce qui tient d’attentes et – qui sait ? – d’appel à l’amour. Même si pour l’heure n’en demeure que l’absence.