samedi 28 septembre 2019

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Les deux miroirs de la nuit

Contribution à un livre d’images

, Hannibal Volkoff et Jean-Louis Poitevin

Hannibal Volkoff publie son second livre intitulé "Nous qui débordons de la nuit" aux éditions Les presses littéraires.

I

Qu’est un pouvoir inconnu ? Rien.
Balzac

Sucre d’Orge et son pénis dans les Salons Mocchia di Coggiola 2, 2017

1

Ce n’est pas parfois, c’est souvent qu’il serait mieux de se taire, et toujours si cela était possible. En nous, le souffle appelle le mot et le mot l’autre mot et déjà le silence se rencogne dans un coin de la nuit où certains entreprennent de le chercher.

Traqué, il se terre dans le creux de la plainte qui hante l’espace que sépare du mur la plinthe. D’autres font la même chose et vers eux il s’avance. Ils le font sans même le savoir. C’est seulement qu’ils soutiennent l’indifférence des regards indifférents, de l’indifférence de leurs gestes non adressés.

Il y a bien un signe dans ce zigzag d’une main gantée qui saisit l’épée pour frapper la lune, dans les courbures mêlées que dessinent des corps à la surface perlée de la nuit, mais il ne laisse sur elle nulle trace. Et sur eux qui sont le miroir de la nuit, où s’inscrivent les promesses et les coups qu’ils s’envoient ?

Promesses sans destinataires, coups sans finalité, regards perdus d’insouciance, Perceval n’est jamais loin de qui erre de savoir sans accepter que tout soit en vain.

Eux savent que la vanité, cette propension à juger à l’aune d’un éternel demain ce qui a lieu maintenant, est un signe de mort écrit sur un sable que n’importe quelle vague efface sans s’en soucier.

La nuit se moque des jugements. Elle tend à la vanité le miroir de la vanité, celui où s’évanouit tout ce qui s’y regarde. Eux, irradient dans ce miroir inversé qu’ils tendent à la nuit.

Adam et Julien, Club Sandwich, 2011

2

Dans la nuit, personne ne demande à savoir puisque déjà il sait. Ce qu’il sait ? Que rien et tout, l’un et l’autre, le visage et la loi s’entr’appartiennent dans le jeu des regards. Que voir et être vu sont les deux faces d’un même soleil.

Et c’est ce que confirme chacun des regards perdus qui se croisent sur la surface indifférenciée des images.

Et c’est ce qu’affirment les corps qui s’échardent, s’emboîtent, se défient et ainsi s’éternisent dans la partie sans fin de ce jeu dont la règle essentielle tient en ceci qu’il est y possible de changer le et en est, autant qu’il est loisible d’y opérer le renversement du est en et.

Il faudrait ajouter comme d’autres changent le vin en eau ou le pain en douleur et le secret en rêve.

Toto pensif, 2016

3

Ce que depuis si longtemps on sait, c’est que l’histoire se révèle être aussi inutile qu’un miroir sans tain pour qui veut connaître les passages entre ciel et terre. Il y a ceux qui regardent sans se soucier de voir et ceux qui veulent tout voir parce qu’ils pensent que ce tout est la voie du salut. Ce sont gens du jour, de la loi, de l’ordre. De leurs voix éraillées, ils s’épuisent à se crier des ordres. Ils s’entraînent à contrer le silence. Ils ne sauront jamais se taire.

Les gens de la nuit lorsqu’ils glissent dans le jour ne tiennent pas compte des lois, des règles, des ordres et des cris martelés par des bottes qui appellent le sang. Ils font de la rue le champ élyséen du partage, de la couleur, du vent. Alors, fugitivement, le est se fait et.

Ils en gardent le souvenir dans la nuit qui s’avance, car il n’existe, ici, qu’un jour et qu’une nuit. La nuit prochaine est toujours la dernière en ce qu’elle accroche un et à celle qui suit celle qui précède.

Tout va bien, regroupement du Black Bloc, manifestation du 1er mai 2018

4

Le jour est contraire à la nuit en ceci qu’écrasé de lumière, il laisse se répandre la croyance que voir c’est pouvoir. La nuit est contraire au jour en ceci qu’elle est faite d’un miroir qui atteint à la perfection du mythe, un miroir qui transforme tout en images.

Sur le miroir de la nuit, ce qui passe est égal à ce qui ne passe pas, un corps de rêve au rêve d’un corps, un corps qui s’efface à celui qui se cale contre une paume, frissonne entre des dents, ploie sous les coups, s’abandonne à ce qu’il voit au fond d’une pupille ouverte, extase minuscule d’un passage transitoire vers un au-delà insouciant.

Anulingus, soirée sous MD, 2017

5

Ici, l’appareil photographique est rendu à sa fonction essentielle qui est de se faire l’égal du silence qui tient éloigné dans l’indifférence tout ce qui brille. Il se fait l’égal du Très-Haut qu’on épuise dans la solitude du désert.

Ce qu’il fait apparaître est la vision pure d’un Saint-Antoine halluciné. Rien n’existe sinon ce hoquet méditatif qu’il faut à une poignée de sable pour glisser entre les doigts du destin et instituer un monde. Dans la paume, quelques grains, souvenirs incertains d’un rêve vécu pourtant avec certitude.

Ici, puissance d’exacerbation de l’image photographique, le jour et la nuit s’articulent comme s’emboîtent pleins et vides, orifices et excroissances, désirs et dénis. Entre les deux, rien que le jeu des attributions. Au jour l’évidence des masques ! à la nuit la cérémonie des spectres !

Les brûlures de l’histoire se soignent au gré du vent. Les incendies de la nuit polissent la pierre noire du rêve.

Trio, baiser à 2, 2017

II

Celui qui veut contempler la gloire de Dieu, qu’il contemple une rose rouge. Wâsitî

Criquette 2 (et Maxime et Victor), 2018

6

Passer les seuils, ouvrir les cavernes, pénétrer au-delà des frontières, déconcerter l’évidence jusqu’à nier la peau, rien n’y fait. La douleur s’accroît de ne pouvoir d’un geste éradiquer la douleur. Et pour le plaisir, la loi est la même. Rien n’y fait. C’est à n’y rien comprendre, en effet.

Laurence Colère à la Flash, 2012

7

Quelque chose de la nuit passe sur le miroir de la nuit, quelque chose qui a la consistance d’un rêve et à quoi manque tout sauf l’existence. Quelque chose a lieu à la surface iridescente du miroir poli, du miroir divin de la nuit, qui transforme tout en images. Par lui ce qui est, ou croit être, s’exhibe, instant précaire, dans le et de la succession des images qu’il convoque. Tel est le secret de la nuit de faire que ce qui se passe en elle s’éprouve immédiatement comme divin et de faire que ce qui est divin s’éprouve comme reflet sur son miroir poli. L’œil est ce qui voit ce que voit l’œil, et ce que voit l’œil est ce qui est vu par le miroir qui se mire dans les yeux qu’il reflète.

Mondanité de Dexter, Club Sandwich, 2010

8

Pas la peine de demander qui est qui, puisque chacun, ici, s’exerce au jeu des métamorphoses. Ovide avait déjà mis en scène la loi qui préside au débord, l’inéluctable activité onirique qui précède toute capture et qui permet à la proie d’échapper à son prédateur en devenant part d’un nouveau rêve.

Le corps s’évanouit et s’incarne en image quand l’image, elle, fait le chemin inverse, en s’incarnant en rêve.

Là s’énonce la loi selon laquelle il est possible d’échapper sine die à l’ombre du néant. C’est pourquoi chaque nuit clignote à l’instant du débord. Un déclic signale l’accomplissement du saut quantique qui projette le reflet au-devant du miroir.

Nolwen dans la salle de bain, 2017

9

Ici, il n’y a pas de différence entre l’artifice et la loi. Il y a des larmes et du sang, du foutre et de la salive, des caresses et des coups, des orifices criant après le vide et des vides demandant à être remplis, des assauts et des aveux, des élévations et des chutes. La rue est déjà oubliée et avec elle le tic-tac des heures. La nuit qui s’installe a les contours indiscernables de la bouche de la vérité dans laquelle sautent et dansent démons et merveilles.

L’exiguïté d’une chambre devient l’infini, un drap un océan, une fille grimée une déesse, un jeune homme un faune, un faune un dieu, Dionysos Apollon, ou l’inverse, et un cul dans lequel on range des fraises comme on le ferait d’un chapelet au soir d’une journée de prières, s’écarquille tel un œil joyeux de s’ouvrir enfin sur un jardin rempli de délices délicatement orgiaques.

RJ derrière une vitre, 2013

10

Ce livre d’images, tel un rétiaire, tisse et lance son filet sur le ciel noir des significations. Il ne le fait pas à partir des mots mais des reflets qui s’écarquillent, des brillances qui suintent, des éclats de lumière qui sillonnent le miroir de la nuit. L’appareil à images y révèle ses terribles puissances.

Il invente le voile et ce qui le soulève.

Il révèle que les corps ne sont pas ombre impure mais source de lumière.

Il permet que se mêlent en une alchimie mystique, l’effacement de tout dans le secret de la lumière et la dissolution des atomes du visible en remous argentés exaltant l’abolition de la beauté du monde à l’instant merveilleux de son effondrement.

C’est qu’ici, dans cette nuit particulière, rien ne ressemble jamais à rien. Les corps s’assemblent qui ne se ressemblent pas. Les orifices et les excroissances s’unissent dans leurs dissemblances même. Il n’y a, pour eux, qu’un but, conjurer le sort que leur impose la limite des peaux grimées aux couleurs de la fête.

Il polit le silence de la nuit jusqu’à ce qu’elle absorbe le chatoiement de reflets aussi fulgurants qu’éphémères.

Il fait de la nuit tout entière un foyer de vision.

Chaque élément qui s’y reflète n’est plus image mais partie de cet œil insécable par où l’infini jouit de sa multiplicité. Tout ce qui se montre est lui. Tout ce qui s’exhibe est une de ses manifestations.

Seule l’incessante multiplicité de ses manifestations, le tremblement de chaque grain de peau et de chaque orifice, de chaque main et de chaque sexe, de chaque regard et de chaque cul, peuvent leur permettre, à chacun – illusion magnifique au centre de laquelle l’œil s’égale au miroir de l’infini – de se reconnaître en l’assomption visuelle d’une fleur mystique.

La première signature de l’ouvrage aura lieu le Jeudi 3 octobre de 18 à 21 h à la galerie Hors champs 20 rue des gravilliers 75003 Paris.

Editions Les Presses Litteraires
Préface et postface d’Yves Adrien
Textes de Maxime Cochard, SHK et Jean-Louis Poitevin

contact@galerie·hors-champs.com
hanibalvolkoff@galerie-hors-champs.com

Illustration couverture : Arthur et Yaz, Soirée résilles au Nano, 2015