samedi 30 janvier 2021

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Le gnomon insaisissable

Jonas ou l’extinction de l’attente

, Jean-Paul Gavard-Perret

Une longue quête sous forme d’ « aventure » anime cette révision du mythe et de l’histoire de Jonas sur une ligne invisible qui sépare le souffle de Jonas de la voix du narrateur.

Le héros permet à travers sa nouvelle histoire concoctée par Jean-Louis Poitevin non seulement de remonter l’Histoire, ses censures, ses meurtres, ses contradictions là où la maltraitance de Jonas fut un phénomène parmi d’autres. 

Ses traumatismes, ses amnésies, ses attentes de Jonas suivent ici leur cours. Chacun est une cible à la violence des maîtres. Sans savoir si tout semblerait avoir une fin – au nom de l’amour que certains sauveteurs/sauveurs porteraient aux humains. Rares sont ceux qui pourraient donner aux enfants la confiance et l’amour dont ils ont besoin comme la baleine première le fit pour le Jonas originel.

Bref rien n’est acquis dans une telle « théorapie » mythique puisque le récit se termine par des derniers mots de doute suprême. Le texte ouvre des voies intéressantes pour l’accès à l’univers des douleurs, des affections collectives et individuelles dans ce qui tient d’une sorte de traité des passions et de la nature humaine et ses fondements. Et ce au moment où par ses gouffres où il fut avalé l’être est jeté hors de lui et enlevé à lui-même pour entrer dans un autre registre de langages.

Le parcours et sa « narration » rendent compte de divers effondrements contre lesquels le narrateur lutte en devenant parfois le bouc émissaire de ceux qui semblent lui accorder leurs grâces dans une telle vue du conte qui rend aussi compte du corps même. Il croit parfois habiter l’air sans comprendre qu’il tombe.

Poitevin ouvre au discours une situation de pensée qui se retourne sur son néant, elle est raturée loin de tout raccourcis et approximations faciles par ce transfert des temps anciens au temps présent, d’une Ninive perdue à celle d’aujourd’hui que l’auteur habille d’une manière noire au sein du soleil des déserts.

Jonas — Enluminure

Un tel texte est moteur. Il porte le virus mortel aux langages totalitaires qui ont « construit » (ou « monté » si on reprend un terme clé et cher au philosophe Faye) Jonas en accélérateur de l’histoire qui viendrait contrarier la pérennité de l’état-fort, absolu.

La dynamique reste omniprésente dans le livre. Elle permet de rejeter la pensée qui enferme, retient. Poitevin possède pour cela la lucidité nécessaire même s’il ne cherche jamais à rendre son « trait » intelligent. Il cultive aussi une force de narration et un lyrisme qui redonne vie à la philosophie de l’histoire dont l’auteur en reprenant le mythe en « change » la forme.

Il l’extrait du contrôle mental qui enlève la vie. L’auteur invente une autre impulsion, une autre direction à la pensée que celles des idéologies totalitaires qui parcourent cette fiction. Elle devient dans son souffle comparable à une sarabande pleine d’inattendus en divers enchaînements là où des religions reviennent par le futur en un retour qui se fait par la guerre et le pouvoir de tuer.

Le livre tente en conséquence d’avancer contre les effets de lois perverses annonciatrices des fins des temps pour permettre au discours totalitaire de trouver sa justification et de se poursuivre au sein de l’immobilité. Poitevin secoue cette caresse insidieuse de l’indicible fomentée par des concepts totalitaristes aussi dilatés qu’elliptiques afin que surgisse perfidement et insidieusement la mort de l’être au nom d’une religion d’empire total.

Portant le faix et la profusion « confusible » des langages totalitaires en filigrane, l’auteur montre comment résister à leur inféodation. Même si le livre se termine tragiquement, il évoque néanmoins comment venir à bout des logos qui réifient (donnent le change) au lieu de transformer (donner du change) au monde.

D’une certaine manière Poitevin ose le noir de la philosophie douteuse (entendons celle d’Heidegger) non pour fondre en sa lumière sombre mais pour la démonter et ébranler le théâtre de ses apparitions. De la spéculation narrative du texte surgit du tout autre : celui de l’ordre de l’enjambement, de la métaphore de l’être face aux cérémonies du chaos telles qu’Heidegger les construisit dans l’inconsolable perte d’avoir dû quitter un paradis utérin de l’état-total qu’il remplaça par l’état totalitaire.

Rembrandt — Jonas priant devant Ninive

Et si parfois l’écriture de l’auteur se veut dur comme une pierre du désert en celle-ci demeure une fontaine de vie prête à jaillir. L’écrivain ironise ou montre la haine que Jonas traîne parfois derrière lui. Refusant d’incliner vers l’inféodation il démonte ce qui dans une philosophie blesse, annihile, étouffe à travers des successions de figures et de paravents. Il brise les illusions d’alouettes des esclaves en créant ce que Prigent pourrait appeler un babil radical et dangereux pour l’ordre établi.

Poitevin avance ainsi dans la délivrance et la séparation bref contre « l’extinction de l’attente ». Le « geste » philosophique veut donc la liberté et l’ardeur pour sommer et parfois assommer les concepts jusqu’à parfois les retirer de leur immobile splendeur. Le corps en ses désirs semble marcher en avant de lui-même là où Poitevin par son écriture éclaboussante en retire l’écume comme on retirait jadis la peau sur le lait.

Le mouvement même du texte reste donc la chanson de geste de la vie. Elle permet de visualiser des circonvolutions implicites des discours totalitaires d’hier et d’aujourd’hui jusqu’à former un immense oignon où se superposent bien des gangues. Face à eux demeurent l’espace et le temps dans l’assomption du sensible et de l’intelligence. Les mots de Poitevin s’inscrivent donc dans un avènement qui face au plomb d’une pensée mortifère vibre dans la forêt des lignes. Que faut-il y voir sinon la source du « vrai » langage ?


Publié par les Éditions Tinbad dans la collection « Tinbad-roman »
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